Howard Robert Ervin - Conan Tome 3 Les clous rouges

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Les dents de Gwahlur

I Les sentiers du complot

Les falaises se dressaient abruptement au-dessus de la jungle, formant une série d'imposants remparts de pierre que le soleil levant teintait de reflets bleu jade et rouge sombre, puis s'incurvaient au loin vers l'est et l'ouest, par-dessus l'océan émeraude des frondaisons et des feuilles ondoyantes. Cette barrière géante paraissait infranchissable, avec ses parois à pic incrustées d'éclats de quartz étincelant au soleil, mais l'homme qui gravissait avec peine cette falaise était déjà parvenu à mi-chemin du sommet.

Il était issu d'une race d'hommes des collines habitués à escalader d'impressionnants pitons rocheux. C'était un individu d'une force et d'une agilité peu communes. Il n'avait pour tout vêtement que ses braies de soie rouge ; ses sandales étaient suspendues dans son dos de façon à ne pas gêner sa progression, tout comme son épée et sa dague.

19Il était puissamment bâti et aussi souple qu'une panthère. Sa peau était brunie par le soleil et sa tignasse noire coupée au carré était retenue par un bandeau d'argent passé autour de sa tête. Ses muscles de fer, son regard vif et son pied assuré lui étaient d'une grande utilité en cet instant, car son corps tout entier était mis à contribution comme jamais pour cette ascension. À cent cinquante pieds au-dessous de lui ondoyait la jungle; à une égale distance vers le haut, le bord de la falaise se découpait distinctement sur le ciel matinal.

Il ne ménageait pas ses efforts, comme s'il était pressé, mais il avançait pourtant à la vitesse d'un escargot, plaqué sur la paroi rocheuse comme une mouche. Ses mains et ses pieds trouvaient en tâtonnant des anfractuosités et des saillies, prises bien précaires au mieux, et il lui arrivait parfois de n'être pratiquement plus suspendu que par ses ongles. Il poursuivait cependant inlassablement son ascension, se tordant, s'agrippant, luttant pour chaque pouce gagné. Parfois il s'arrêtait pour reposer ses muscles endoloris et, secouant la tête pour chasser la sueur qui envahissait ses yeux, tordait la tête en arrière pour fouiller la jungle du regard et tenter d'y déceler un mouvement ou un signe de vie humaine.

Il n'était désormais plus très loin du sommet. C'est alors qu'il aperçut, à quelques pieds seulement au-dessus de sa tête, une ouverture dans la paroi par ailleurs lisse et unie de la falaise. Linstant d'après, il l'avait atteinte ... une petite caverne, juste au-dessous du sommet.

Il poussa un grognement à 1' instant où sa tête parvenait au niveau de l'entrée. Il s'y accrocha un instant, posant les coudes en appui sur le bord. La caverne était si petite que ce n'était guère plus qu'une niche creusée dans la pierre, mais elle abritait un occupant: une momie brune et flétrie y était assise en tailleur, bras croisés sur un torse desséché sur lequel s'inclinait une tête ratatinée. Ses bras et ses jambes étaient maintenus en place par ce qui avait autrefois été des lanières de cuir vert et qui n'étaient maintenant plus que de simples filaments décomposés.

Si la momie avait jamais eu des vêtements, cela faisait bien longtemps que les ravages du temps les avaient réduits à 1 'état de poussière. Mais, logé entre ses bras croisés et son torse ratatiné, se trouvait un rouleau de parchemin jauni par les ans, ayant pris la couleur du vieil ivoire.

Le grimpeur tendit un long bras en avant et arracha le cylindre des bras de la momie. Sans l'examiner, ille passa dans sa ceinture et se 20hissa jusqu'à se retrouver debout à l'entrée de la niche. Là, il bondit en hauteur, agrippa le bord de la falaise puis, pratiquement dans le même élan, se hissa sur le sommet.

Il s'immobilisa un instant pour reprendre son souffle, puis regarda en contrebas.

C'était comme s'il regardait l'intérieur d'une vaste cuvette cein turée par un mur de pierre. Le fond de cette cuvette était recouvert d'arbres et d'une végétation dense, sans toutefois être aussi touffue que la jungle forestière de l'autre côté de la falaise. Les parois de cette cuvette s'élevaient à hauteur constante et sans une seule faille. C'était un caprice de la nature peut-être unique au monde: un vaste amphithéâtre naturel et un cercle de plaine boisée de trois ou quatre miles de diamètre coupé du reste de la planète par cette enceinte rocheuse.

Mais l'homme qui se trouvait sur le sommet ne perdit pas son temps à s'émerveiller de ce phénomène topographique. Avec une inten sité fébrile, il fouilla du regard la cime des arbres en contrebas et il poussa un profond soupir de soulagement lorsqu'il aperçut le reflet brillant de coupoles de marbre au sein du vert éclatant de la végétation.

Ce n'était donc pas un mythe: à ses pieds se trouvait le palais légendaire et abandonné d'Alkmeenon.

Conan le Cimmérien, que l'on trouvait encore récemment dans les îles Baracha, sur la Côte Noire et dans diverses contrées où l'exis tence était âpre et sauvage, était arrivé au royaume du Keshan attiré par l'appât d'un trésor fabuleux dont l'éclat faisait pâlir le butin des rois de T uran.

Le Keshan était un royaume barbare situé tout à l'ouest de Kush, où les vastes prairies aux herbes grasses rencontrent les forêts qui montent du sud. C'était un pays métissé, où une caste d'aristocrates à la peau foncée régnait sur une population composée quasi exclusivement de Noirs. Les gouvernants des princes et des grands prêtres prétendaient descendre d'une race blanche qui, à une époque légendaire, avait régné sur un royaume dont la capitale était Alkmeenon. Des légendes contradictoires tentaient d'expliquer la raison de la disparition de cette race et de l'abandon de la cité par les survivants. Les récits qui couraient sur les Dents de Gwahlur, le trésor d 'Alkmeenon, étaient tout autant auréolés de mystère. Mais ces légendes nébuleuses avaient été suffisantes 21pour amener Conan au Keshan, lui faisant traverser de vastes étendues de plaines, de jungles veinées de rivières et de montagnes.

Il trouva le Keshan pays lui-même considéré comme légendaire par de nombreuses nations occidentales et septentrionales - et entendit suffisamment de choses pour confirmer les rumeurs à propos du trésor que l'on appelait «les Dents de Gwahlur )). Mais il ne put apprendre où étaient dissimulés les joyaux et se retrouva sommé d'expliquer la raison de sa présence au Keshan, les étrangers sans attaches n'y étant pas les bienvenus.

Il ne se laissa cependant pas démonter. Avec une assurance froide, il fit sa proposition aux dignitaires emplumés de cette cour à la splendeur barbare, des individus altiers et méfiants. Il leur déclara être un mercenaire venu au Keshan pour y trouver du travail. Pour un certain prix, il entraînerait les armées du Keshan et les mènerait à la bataille contre le Punt, leur ennemi héréditaire, dont les récents succès à la guerre avaient provoqué le courroux de l'irascible roi du Keshan.

Cette proposition n'était pas aussi audacieuse qu'elle paraissait l'être. La réputation de Conan l'avait précédé, même jusqu'au lointain Keshan ; ses exploits alors qu'il était chef des corsaires noirs, ces loups des côtes méridionales, avaient rendu son nom célèbre, admiré et craint d'un bout à l'autre des royaumes noirs. Il ne refusa pas de passer les épreuves concoctées par les seigneurs à la peau foncée. Les escarmouches le long de la frontière étaient incessantes et elles offrirent au Cimmérien nombre d'occasions de démontrer son habileté au corps à corps. Sa férocité téméraire impressionna les seigneurs du Keshan, qui connaissaient déjà sa réputation en tant que meneur d'hommes. Les choses s'annonçaient bien pour Conan qui ne désirait secrètement qu'une seule chose: un emploi qui lui donnerait une excuse valable pour rester au Keshan suffisamment longtemps pour localiser la cachette des Dents de Gwahlur. C'est au moment où Thutmekri arriva au Keshan à la tête d'une ambassade du Zembabwei que la situation bascula.

Thutmekri était un Stygien, un aventurier et un brigand dont l'habileté l'avait recommandé aux rois jumeaux du grand royaume hybride marchand qui se trouvait à de nombreux jours de marche vers l'est. Lui et le Cimmérien se connaissaient de longue date et ne s'aimaient pas. Thutmekri avait lui aussi une proposition à faire au roi du Keshan et celle-ci concernait également 1' invasion du Punt. Ce 22royaume, qui se trouvait à 1 'est du Keshan, avait justement récemment fait expulser les marchands du Zembabwei et fait incendier leurs forteresses.

La proposition de Thurmekri éclipsa jusqu'au prestige de Conan.

Il s'engageait à envahir le Punt par l'est avec une armée composée de lanciers noirs, d'archers shémites et de fantassins mercenaires, et d'aider le roi du Keshan à annexer le royaume ennemi. Les rois pacifiques du Zembabwei ne désiraient en échange que le monopole du négoce avec le Keshan et les royaumes tributaires de celui-ci et, en gage de bonne foi, quelques-unes des Dents de Gwahlur. Thutmekri s'empressa d'expliquer aux chefs méfiants que celles-ci n'étaient nullement destinées à un vil usage, mais qu'elles seraient placées dans le temple du Zembabwei, aux côtés des massives idoles d'or de Dagon et de Derketo, hôtes sacrés du sanctuaire du royaume, afin de sceller l'alliance entre le Keshan et le Zembabwei. Cette dernière déclaration amena un rictus sauvage sur les lèvres pincées de Conan.

Le Cimmérien n'essaya pas de rivaliser avec l'habileté et les intrigues de Thutmekri et de Zargheba, son associé shémite. Il savait que si Thutmekri parvenait à faire accepter sa proposition, il insisterait pour que son rival soit banni sur-le-champ. Conan n'avait plus qu'une seule chose à faire : trouver les joyaux avant que le roi du Keshan prenne sa décision et s'enfuir avec ceux-ci. Il était entre-temps parvenu à la conclusion que les bijoux n'étaient pas cachés à Keshia, la cité royale, qui se résumait à une ruche de huttes de chaume agglutinées autour des remparts de boue séchée d'un palais de pierre, de terre crue et de bambou.

Alors que Conan pestait et bouillonnait d'impatience, le grand prêtre Gorulga annonça qu'avant qu'une décision soit prise, il fallait s'assurer de la volonté des dieux à vouloir d'une part s'allier avec le Zembabwei et d'autre part gager des joyaux tenus depuis longtemps pour sacrés et intouchables. L'oracle d'Alkmeenon devait donc être consulté.

Ceci était un événement extraordinaire et les langues s'en donnèrent à cœur joie dans le palais et l'essaim de huttes. Cela faisait plus d'un siècle que les prêtres ne s'étaient pas rendus dans la cité silencieuse. L'oracle, disait-on, était la princesse Yelaya, dernière 23régente d 'Alkmeenon, morte dans le plein éclat de sa jeunesse et de sa beauté, et dont le corps était resté miraculeusement intact à travers les âges. Autrefois, des prêtres se rendaient dans la cité hantée et elle leur enseignait la sagesse. Le dernier prêtre à être parti consulter l'oracle était un homme pervers, qui avait cherché à dérober ces joyaux curieusement taillés qu'étaient les Dents de Gwahlur. Mais quelque sinistre destin s'était abattu sur lui dans le palais désert et ses acolytes s'étaient enfuis en racontant des histoires effrayantes qui terrorisèrent les prêtres et les avaient ainsi tenus à l'écart de la cité et de l'oracle pendant une centaine d'années.

Gorulga, l'actuel grand prêtre, qui donnait l'image d'un homme confiant en sa propre intégrité, annonça alors qu'il se rendrait à Alkmeenon accompagné d'une poignée d'adeptes pour renouer avec l'ancienne coutume. Dans l'excitation générale, les langues se délièrent imprudemment et Conan obtint l'indice qu'il cherchait à découvrir depuis des semaines, surprenant les propos tenus à mots couverts par un prêtre subalterne, qui le conduisirent à quitter fur tivement Keshia la nuit précédant l'aube où les prêtres devaient se mettre en route.

Galopant aussi rapidement qu'il l'osait pendant un jour et une nuit, il parvint devant les falaises d'Alkmeenon aux premières lueurs de l'aube. La cité se trouvait au sud-ouest du royaume, au sein d'une ' jungle déserte et taboue pour le commun des mortels. A l'exception des prêtres, nul homme n'osait approcher à moins de nombreux miles de la cité hantée. Et pas même un prêtre ne s'était rendu à Alkmeenon depuis cent ans.

Aucun homme n'avait jamais escaladé ces falaises, prétendaient les légendes, et personne, à l'exception des prêtres, ne connaissait l'entrée secrète qui débouchait dans la vallée. Conan ne perdit pas de temps à la chercher. Ces hauteurs escarpées infranchissables pour des Noirs qui étaient avant tout des cavaliers et des hommes des plaines et des forêts - n'étaient pas un obstacle infranchissable pour un homme né dans les collines escarpées de la Cimmérie.

À présent, du haut des falaises, il regardait au fond de la vallée circulaire et se demandait quelle épidémie, quelle guerre ou quelles superstitions avaient chassé les membres de cette antique race blanche 24de leur forteresse pour aller se mêler aux tribus noires qui les entouraient et devaient rapidement les absorber.

Cette vallée avait été leur citadelle. C'était là que se trouvait le palais où seules résidaient la famille royale et la cour. La cité propre ment dite se trouvait de l'autre côté des falaises, ses ruines dissimulées par les masses vertes et ondoyantes de la jungle. Mais les coupoles qui étincelaient à ses pieds au milieu de la végétation étaient les pinacles du palais royal d 'Alkmeenon. Intactes, elles avaient défié les ravages des siècles.

Après avoir passé une jambe par-dessus le bord de la falaise, il descendit rapidement, la paroi interne étant plus accidentée et moins abrupte. En moins de la moitié du temps qu'il lui avait fallu pour escalader la partie extérieure, il atteignit le tapis de verdure de la vallée.

Une main sur son épée, il observa prudemment les alentours. Il n'y avait aucune raison de supposer que ceux qui disaient qu'Alkmeenon était déserte et inhabitée, hantée seulement par les fantômes d'un passé révolu, soient des menteurs. Mais il était dans la nature de Conan d'être méfiant et toujours sur ses gardes. Le silence qui régnait était celui de l'aube de l'humanité. Pas une feuille n'oscillait. Lorsqu'il se pencha pour regarder sous le couvert des arbres, il ne vit rien d'autre que les alignements de troncs, s'étendant jusqu'à se perdre dans l'obscurité bleutée des bois profonds.

Il progressa pourtant avec précaution, 1 'épée à la main, ses yeux sans cesse en mouvement scrutant les ténèbres de part et d'autre, avançant d'une foulée souple sur la verdure sans faire le moindre bruit.

Tout autour de lui, il voyait les restes d'une ancienne civilisation: des fontaines de marbre, muettes et tombant en ruine, s'élevaient autour d'arbres étroits et disposés en des motifs trop symétriques pour être le résultat d'un caprice de la nature. La forêt et la broussaille avaient envahi les vergers aux alignements réguliers, mais leurs traces étaient encore visibles. De larges allées de pierre couraient sous les arbres, leurs dalles brisées et l'herbe poussant entre les interstices. Il aperçut des murs au faîte orné de sculptures de pierre, qui étaient peut-être autrefois les murs extérieurs de demeures de plaisance.

Devant lui, à travers les arbres, étincelaient les coupoles. Les contours des édifices qui les soutenaient devenaient de plus en plus visibles au fur et à mesure qu'il s'en approchait. Se frayant un chemin 25à travers des branches festonnées de vignes sauvages, il déboucha sur un espace relativement découvert où les arbres étaient plus clairsemés et les broussailles absentes, et il aperçut devant lui le large portique à colonnes du palais.

Tandis qu'il gravissait les larges marches de marbre, il remarqua que le bâtiment était nettement mieux préservé que les édifices plus petits qu'il avait aperçus jusque-là. Les murs épais et les colonnes massives semblaient trop résistants pour s'effriter sous les assauts du temps et des éléments. Le même silence enchanteur régnait également ici. Il s'avança d'une allure féline, mais eut pourtant l'impression que ses sandales résonnaient avec fracas dans ce silence.

Quelque part dans ce palais se trouvait l'effigie ou la statue qui, au cours des ères révolues, avait servi d'oracle aux prêtres du Keshan, et aussi - à moins que ce prêtre indiscret ait marmonné un mensonge -le trésor caché des rois oubliés d'Alkmeenon.

Conan déboucha sur une large et majestueuse galerie flanquée de hautes colonnes. Emre ces dernières s'ouvraient des arches dont les portes avaient depuis bien longtemps été rongées par l'érosion. Il traversa la galerie plongée dans les ombres crépusculaires et franchit à l'autre bout une grande porte de bronze à double battant qui était entrouverte ... et l'était sans doute depuis des siècles. Il déboucha sur une grande salle surmontée d'une coupole, qui avait autrefois dû servir de salle d'audience pour les rois d'Alkmeenon.

Elle était de forme octogonale, et la grande coupole vers laquelle s'infléchissait le plafond élevé avait été percée de trous avec une ingé niosité rare, car la pièce était bien mieux éclairée que la galerie qui ' y conduisait. A l'autre bout de la grande salle s'élevait une estrade à laquelle on accédait par une large volée de marches en lapis-lazuli. Elle était surmontée d'un siège massif, aux accoudoirs ouvragés et dont le haut dossier servait sans nul doute autrefois à soutenir un baldaquin tressé de fils d'or. Conan poussa un grognement d'excitation et ses yeux s'enflammèrent. Le trône d'or d'Alkmeenon dont parlaient les légendes immémoriales! Il l'estima avec un œil de professionnel. Il valait une fortune à lui seul, mais il n'était pas possible de 1 'emporter.

Sa valeur enflamma son imagination quant à celle du trésor et le fit brûler d'impatience. Ses doigts le démangeaient ... Pouvoir les plonger 26dans ces gemmes dont les conteurs faisaient la description sur les places de marché de Keshia, répétant des récits transmis de bouche à oreille à travers les siècles. Des joyaux uniques au monde; rubis, émeraudes, diamants, héliotropes, opales, saphirs ... le butin de l'ancien monde.

Il s'était attendu à trouver sur le trône l'effigie de l'oracle, mais puisque ce n'était pas le cas, elle se trouvait probablement dans quelque autre endroit du palais, si bien sûr elle existait vraiment. Mais tant de légendes s'étaient avérées depuis qu'il s'était aventuré au Keshan qu'il ne doutait pas de trouver quelque statue ou représentation divine.

Derrière le trône se trouvait une étroite porte cintrée, qui avait sans doute été dissimulée par des tentures du temps d 'Alkmeenon. Il regarda à travers l'ouverture et vit qu'elle donnait sur une alcôve vide, de laquelle un couloir étroit partait à angle droit. Il se recula et examina une seconde arche, à gauche du dais. Contrairement aux autres, elle était pourvue d'une porte. Et cette porte était peu commune. Les battants étaient du même métal précieux que le trône et ciselés de curieuses arabesques.

La porte s'ouvrit avec une telle facilité sous la pression des doigts du visiteur qu'elle aurait pu avoir été huilée récemment. Là, il s'immobilisa, les yeux grands ouverts.

Il se trouvait dans une pièce carrée de faibles dimensions, dont les murs de marbre s'élevaient vers un plafond ouvragé et ciselé d'or.

Des frises dorées couraient sur la base et le haut des murs, et la porte par laquelle il venait d'entrer était l'unique voie d'accès à la pièce. Mais il nota tous ces détails d'une façon machinale; toute son attention était rivée sur la forme qui gisait sur l'autel d'ivoire devant lui.

Il s'était attendu à trouver une statue sculptée avec tout le savoir faire d'un art oublié. Mais aucune représentation artistique ne pouvait approcher la perfection de ce qu'il avait sous les yeux.

Ce n'était pas une effigie de pierre, ni même de métal ou d'ivoire, mais un véritable corps de femme, et Conan fut bien incapable de deviner par quels sinistres artifices les anciens avaient préservé cette silhouette des ravages du temps. Même les vêtements qu'elle portait étaient intacts. Conan fronça les sourcils en remarquant ce détail et une sensation diffuse de malaise l'envahit. Les artifices qui avaient préservé le corps n'auraient pas dû agir de même sur les vêtements. Or, elle portait des plaques pectorales en or, rehaussées de petites gemmes 27disposées en cercles concentriques, des sandales cousues de fil d'or et une courte jupe de soie retenue par une ceinture incrustée de joyaux.

Ni le métal, ni l'étoffe ne montraient le moindre signe de corruption.

Yelaya était d'une beauté froide même dans la mort. Son corps mince et pourtant voluptueux avait l'aspect de l'albâtre. Une grande gemme pourpre étincelait dans la masse noire et soyeuse de ses cheveux.

Conan resta un moment à la regarder en fronçant les sourcils, puis il donna de petits coups d'épée sur l'autel. Il lui était venu à l'idée que celui-ci était creux et pouvait renfermer le trésor, mais il n'obtint qu'un son plein. Il se retourna et arpenta la pièce, indécis. Par où devait-il commencer à chercher, avec le temps limité dont il disposait? Le prêtre dont il avait surpris les propos échangés à voix basse avec un courtisan avait dit que le trésor était dissimulé dans le palais, ce qui représentait une surface considérable. Il se demanda s'il devait se cacher et attendre que les prêtres soient venus et repartis avant de reprendre ses recherches, mais il y avait de fortes chances qu'ils emportent les joyaux avec eux lorsqu'ils repartiraient pour Keshia; Conan étant convaincu que Thutmekri avait corrompu Gorulga.

Conan pouvait prévoir le plan de Thutmekri, connaissant bien le personnage. Il savait que c'était Thutmekri qui avait suggéré l'idée de la conquête du Punt aux rois du Zembabwei, conquête qui n'était qu'une étape de leur véritable objectif: s'emparer des Dents de Gwahlur. Ces rois méfiants demanderaient à avoir la preuve de l'existence du trésor avant de faire quoi que ce soit et les joyaux que Thutmekri demandait en gage fourniraient cette preuve.

Sûrs de l'existence du trésor, les rois du Zembabwei passeraient alors à l'action. Le Punt serait envahi simultanément par l'Est et l'Ouest, mais les Zembabwéens s'arrangeraient pour que les Keshani aient le plus à pâtir des combats. Enfin, une fois le Punt et le Keshan exsangues en raison du conflit, les Zembabwéens écraseraient les deux races, pilleraient le Keshan et s'empareraient du trésor par la force, même s'ils devaient pour cela raser chaque édifice et torturer chaque habitant du royaume.

Il existait cependant une autre possibilité : si Thutmekri pouvait s'emparer du trésor, il serait bien dans sa nature de trahir ses employeurs, de s'emparer des joyaux pour son propre compte et de décamper en laissant les émissaires du Zembabwei se débrouiller seuls.

28Conan pensait que la consultation de l'oracle n'était qu'une ruse destinée à persuader le roi du Keshan d'accéder aux souhaits de Thutmekri, car il n'avait jamais douté un instant que Gorulga soit aussi subtil et retors que tous ceux mêlés à cette escroquerie à grande échelle.

Conan n'avait pas approché le grand prêtre personnellement, car dans le jeu de la corruption, il n'aurait eu aucune chance contre Thutmekri, et essayer de le faire aurait été faire le jeu du Stygien. Gorulga dénoncerait le Cimmérien au peuple, assoirait un peu plus sa réputation d'homme intègre et débarrasserait Thutmekri de son rival d'un seul coup. Conan se demanda comment Thutmekri était parvenu à corrompre le grand prêtre, et ce que l'on pouvait offrir pour corrompre un homme qui avait le plus grand trésor du monde à sa disposition.

En tout cas, il était sûr que l'on ferait dire à l'oracle que la volonté des dieux était que le Keshan suive les souhaits de Thutmekri, et il était également persuadé que l'oracle laisserait échapper quelques remarques acerbes à son propos. Après cela Keshia deviendrait bien trop brûlante pour le Cimmérien. Il n'avait d'ailleurs aucune intention de retourner dans cette ville lorsqu'il repartirait au galop dans la nuit.

La salle de l'oracle ne renfermait aucun indice susceptible de l'aider. Il s'avança dans la grande salle du trône et posa les mains sur le trône. Il était lourd, mais il put le soulever. L'épaisse estrade de marbre en dessous rendit un son plein. Il se dirigea de nouveau vers l'alcôve.

Son esprit ne démordait pas de l'idée qu'une pièce secrète se trouvait non loin de l'oracle. Il entreprit de tapoter méthodiquement les parois des murs et peu après l'une d'elles rendit un son creux, à un endroit situé à l'opposé de l'entrée de la galerie étroite. En l'examinant de plus près, il vit que l'interstice entre les deux plaques de marbre était plus large à cet endroit qu'ailleurs. Il y inséra la lame de sa dague et força.

Le panneau s'ouvrit silencieusement, révélant une niche creusée dans le mur, mais celle-ci était vide. Il poussa un juron bien senti. Il ne semblait pas non plus qu'elle ait un jour servi de cachette pour le trésor. Se penchant, il aperçut une série de trous minuscules percés dans le mur, à peu près à la hauteur de sa bouche. Il regarda à travers et poussa un grognement en comprenant la signification des trous. Le mur formait la cloison entre l'alcôve et la salle de l'oracle. Ces trous étaient invisibles dans cette dernière. Conan grimaça. Ceci expliquait le mystère de l'oracle, mais le procédé était plus rudimentaire qu'il ne l'aurait cru.

29Gorulga en personne, ou alors l'un de ses fidèles, se dissimulerait dans cette niche pour parler à travers les trous et les acolytes crédules, des Noirs sans exception, seraient convaincus qu'il s'agissait de la véritable voix de Yelaya.

Se souvenant d'une chose, le Cimmérien tira de sa ceinture le rouleau de parchemin pris sur la momie et le déroula précautionneuse ment, celui-ci semblant sur le point de s'effriter avec l'âge. Il fronça les sourcils en regardant les caractères presque effacés qui le recouvraient.

I..:aventurier à la taille de géant avait appris beaucoup de choses au cours de ses voyages à travers le monde et était notamment capable de parler et de lire de nombreuses langues étrangères. De nombreux lettrés menant leur vie de reclus auraient été étonnés des connaissances linguistiques du Cimmérien, car il avait vécu nombre d'aventures où la maîtrise d'une étrange langue avait fait la différence entre la vie et la mort.

Ces caractères étaient déroutants, tout à la fois familiers et inintelligibles, et il en découvrit alors la raison. Il s'agissait de pelishtim archaïque, dont la graphie était sensiblement différente de la langue moderne qu'il maîtrisait, langue modifiée trois siècles auparavant à la suite de la conquête du pays par une tribu nomade. Cette écriture ancienne et plus pure le déconcertait. Il parvint à déchiffrer un mot qui revenait de temps à autre et qu'il reconnut être un nom propre: Bit-Yakin. Il en déduisit qu'il s'agissait du nom du scribe.

Fronçant les sourcils et remuant machinalement les lèvres tandis qu'il s'efforçait de déchiffrer le texte, il arriva tant bien que mal au bout du manuscrit, incapable de traduire la plupart des éléments du texte et trouvant le sens du reste obscur.

Il parvint à comprendre que le rédacteur, le mystérieux Bit Yakin, était venu de loin, accompagné de ses serviteurs et était entré dans la vallée d 'Alkmeenon. La majeure partie de ce qui suivait lui était incompréhensible car entrecoupée d'expressions et de lettres qui ne lui étaient pas familières. Ce qu'il put traduire semblait indiquer qu'une très longue période s'était écoulée. Le nom de Yelaya revenait fréquemment et, vers la fin du manuscrit, il devenait évident que Bit Yakin savait que sa fin était proche. Conan frémit imperceptiblement en comprenant que la momie de la caverne devait être la dépouille de 30l'auteur du manuscrit, Bit-Yakin, le mystérieux Pelishtim. L'homme était mon, comme il l'avait prédit, et ses serviteurs l'avaient de toute évidence placé dans cette crypte à ciel ouvert, dans les hauteurs de la falaise, suivant en cela les instructions qu'il avait données avant sa mort.

Il était étrange que Bit-Yakin ne soit mentionné dans aucune des légendes d'Alkmeenon. De toute évidence, il était arrivé dans la vallée après que celle-ci avait été désertée par ses premiers habitants - ce que confirmait le manuscrit - mais il semblait curieux que les prêtres qui venaient jadis consulter l'oracle n'aient pas vu l'homme et ses serviteurs. Conan était persuadé que la momie et ce parchemin dataient de plus d'une centaine d'années. Bit-Yakin habitait dans la vallée dans les temps reculés où les prêtres venaient s'incliner devant la dépouille de Yelaya. Et pourtant les légendes restaient muettes à son sujet, ne parlant que d'une ville abandonnée, hantée seulement par les morts.

Pour quelle raison l'homme avait-il vécu dans un endroit aussi désert, et vers quelle destination inconnue s'étaient rendus ses serviteurs après avoir disposé du cadavre de leur maître? Conan haussa les épaules et replaça le parchemin dans sa ceinture.

Soudain, il sursauta violemment et la chair sur le dos de sa main frémit.

D'une façon surprenante, incongrue dans le silence ininterrompu qui avait régné jusque-là, venait de retentir la clameur sourde et puissante d'un grand gong! Il pivota sur ses talons et s'accroupit tel un grand félin, épée en main, scrutant les profondeurs de l'étroit couloir d'où le son avait semblé provenir. Les prêtres de Keshia étaient-ils arrivés? Il savait que c'était peu probable; ils n'avaient pas encore eu le temps d'arriver jusque dans la vallée. Mais ce gong était la preuve indiscutable d'une présence humaine.

Conan était par nature un homme qui agissait d'abord. Tout ce qui était sophistiqué en lui avait été acquis au contact des races au tempérament retors. Lorsqu'il se trouvait pris au dépourvu, sa nature profonde reprenait instantanément le dessus. Ainsi, à présent, au lieu de se cacher ou de s'enfuir subrepticement dans la direction opposée comme aurait pu le faire un individu moyen, il s'élança dans le couloir, courant dans la direction d'où était venu le son. Il ne faisait pas plus de bruit avec ses sandales que n'en aurait fait une panthère, ses yeux 31réduits à des fentes et ses lèvres inconsciemment retroussées. La panique avait momentanément envahi son âme lorsque la vibration inattendue s'était fait entendre et la fureur écarlate du primitif confronté à un péril imminent était toujours latente chez le Cimmérien.

Il émergea donc du couloir sinueux. Celui-ci donnait sur une petite cour à ciel ouvert. Quelque chose qui étincelait au soleil attira son regard. C'était le gong, grand disque doré suspendu à un montant en or saillant du mur en ruine. Un maillet de cuivre gisait à proximité, mais il ne put voir ou entendre la moindre trace de présence humaine. Les arches qui ceinturaient la cour béaient, désertes. Conan resta accroupi sur le seuil de la porte pendant ce qui lui parut un long laps de temps. Pas un bruit, pas un mouvement, ne vint troubler le grand palais. Perdant finalement patience, il fit le tour de la cour, regardant au travers de chacune des arches, prêt à bondir en avant ou en arrière à la vitesse de l'éclair, ou à frapper de part et d'autre, tel un cobra.

Il parvint près du gong, regardant attentivement au travers de l'arche la plus proche. Il n'aperçut qu'une pièce obscure, jonchée d'éboulis. Il n'y avait aucune empreinte sur les dalles de marbre poli sous le gong, mais une odeur flottait dans l'air ... une odeur légèrement fétide qu'il ne put identifier clairement ; ses narines se dilatèrent comme celles d'un animal sauvage tandis qu'il s'efforçait en vain de 1' identifier.

Il se dirigea vers l'arche ... et avec une soudaineté effarante les dalles apparemment solides cédèrent sous ses pieds. Alors même qu'il tombait, il écarta les bras en croix et se rattrapa au bord du gouffre qui béait sous lui. Les arêtes s'effritèrent alors qu'il tentait de s'agripper du bout des doigts et il fut précipité dans les ténèbres, plongeant dans des eaux noires et glacées qui le saisirent et l'emportèrent en tourbillonnant à une vitesse effrénée.

II Une déesse s'éveille

Dans un premier temps le Cimmérien ne fit aucun effort pour lutter contre le courant qui le charriait dans l'obscurité la plus noire. Il se maintenait à flot, serrant entre ses dents 1 'épée qu'il n'avait pas laissé échapper dans sa chute, ne cherchant même pas à deviner vers quelle sinistre destination il était emporté. Soudain, une colonne de lumière fendit les ténèbres devant lui. Il aperçut la surface noire et tumultueuse des eaux, comme agitées par quelque monstre des profondeurs, et vit que les parois de pierre lisse du chenal s'incurvaient pour former une voûte. De chaque côté courait une étroite corniche, juste au-dessous de la voûte, mais elles étaient hors d'atteinte. Le plafond était crevé en un endroit, s'étant probablement effondré, et la lumière filtrait à travers cette ouverture. Au-delà de ce faisceau de lumière régnaient les ténèbres les plus absolues. La panique gagna de nouveau le Cimmérien lorsqu'il se rendit compte qu'il allait dépasser cette tache de lumière et se retrouver emporté au sein de ténèbres inconnues.

C'est alors qu'il vit quelque chose d'autre: des échelles de bronze étaient accrochées aux corniches à intervalles réguliers et l'une d'elles 33était juste devant lui. Il se débattit instantanément pour tâcher de l'agripper, luttant contre le courant qui le retenait au milieu des flots.

Les flots s'accrochaient à lui comme s'ils étaient animés par des mains tangibles et visqueuses, mais il luttait de toutes ses forces, mu par l'énergie du désespoir, se rapprochant du bord pouce après pouce. Il se retrouva au niveau de l'échelle et, d'un élan furieux et à couper le souffle, il empoigna le dernier échelon et s'y accrocha, hors d'haleine.

Quelques instants plus tard, il s'extrayait avec difficulté des eaux bouillonnantes, espérant sans trop y croire que les échelons rouillés résisteraient à son grand poids. Ils s'affaissèrent et ployèrent, mais résistèrent, et il grimpa jusque sur l'étroite corniche qui courait le long du mur, à peine à une hauteur d'homme du plafond voûté. Le grand Cimmérien fut forcé de baisser la tête quand il se fut redressé.

Une lourde porte de bronze était encastrée dans le mur, au niveau du sommet de l'échelle, mais elle ne céda pas sous ses efforts. Il desserra les dents pour remettre son épée dans son fourreau, crachant du sang au passage, ayant entaillé ses lèvres lors de sa lutte contre la rivière, et reporta son attention sur le plafond éventré.

Il pouvait faire passer ses bras à travers le trou et agripper le rebord du plafond. Après des essais prudents, Conan conclut qu'il supporterait son poids. Un instant plus tard il s'était hissé à travers le trou et se retrouvait dans une vaste pièce dans un état de délabrement total. La plus grande partie du plafond s'était affaissée, ainsi qu'une bonne partie du plancher, qui se trouvait au-dessus de la voûte de pierre de la rivière souterraine. Des arches brisées donnaient sur d'autres pièces et couloirs et Conan acquit la certitude qu'il se trouvait toujours dans le grand palais. Il se demanda avec un certain malaise combien de pièces de ce palais se trouvaient juste au-dessus des eaux souterraines, et si les dalles ou les carreaux usés par le temps allaient céder et le précipiter une nouvelle fois dans le courant dont il venait de s'extirper.

Il se demanda aussi s'il avait bien été victime d'un accident. Ces dalles corrodées avaient-elles cédé par hasard, du fait de son poids, ou y avait-il une explication plus sinistre à tout cela? Une chose au moins était évidente : il n'était pas la seule créature vivante dans ce palais. Ce gong n'avait pas retenti tout seul, que la vibration ait retenti pour l'attirer à sa mort ou pas. Le silence dans lequel baignait le palais devenait soudain plus sinistre, empreint d'une menace sourde.

34Se pouvait-il qu'il s'agisse de quelqu'un venu ici avec les mêmes intentions que lui? Une pensée traversa soudain son esprit, en se souvenant du mystérieux Bit-Yakin. N'était-il pas possible que cet homme ait trouvé les Dents de Gwahlur au moment de son long séjour à Alkmeenon et que ses serviteurs les aient emportées au moment de leur départ? I.:idée qu'il puisse être en quête d'une chimère mit le Cimmérien dans une rage noire.

Choisissant un couloir qui, pensait-il, le ramènerait vers l'endroit par lequel il était entré dans le palais, il avança rapidement, mais d'un pas prudent, songeant à ce cours d'eau souterrain qui bouillonnait et tourbillonnait quelque part sous ses pieds.

Ses pensées revenaient sans cesse vers la salle de l'oracle et sa mystérieuse occupante. Quelque part, tout près de celle-ci, devait se trouver 1' indice qui éclairait le mystère du trésor, si toutefois il était toujours dans sa cachette immémoriale.

Le grand palais restait plongé dans un silence que venait seulement briser le frottement léger de ses sandales. Les pièces et les galeries qu'il traversait tombaient en ruine, mais au fur et à mesure de sa progression les signes des ravages du temps se firent moins nombreux.

Il se demanda brièvement pour quelle raison on avait suspendu des échelles aux corniches surplombant la rivière souterraine, mais il chassa cette question d'un haussement d'épaules. Il ne trouvait que peu d'intérêt à supputer sur des problèmes qui dataient de 1 'Antiquité et qui ne pouvaient rien lui apporter.

Il n'était pas sûr de l'emplacement exact de la salle de l'oracle par rapport à sa position, mais s'engagea peu après dans un couloir qui le ramena sous l'une des arches de la grande salle du trône. Il avait pris une décision: il était vain d'errer sans but dans le palais à la recherche du trésor. Il se dissimulerait quelque part aux abords de cet endroit, attendrait que les prêtres keshani arrivent et une fois la farce de la consultation de l'oracle menée à son terme, il les suivrait jusqu'à la cachette des gemmes, où ils ne manqueraient pas de se rendre. Il était possible qu'ils n'emportent avec eux que quelques-uns des joyaux. Il se contenterait du reste.

Poussé par une fascination morbide, il entra dans la salle de l'oracle et posa les yeux une nouvelle fois sur la forme immobile de la princesse que l'on vénérait comme une déesse, comme hypnotisé 35par sa froide beauté. Quel secret insondable renfermait cette effigie merveilleusement modelée? Il sursauta violemment. Sa respiration siffla entre ses dents et les poils de sa nuque se hérissèrent. La dépouille était allongée comme auparavant, silencieuse, immobile, avec ses plaques pectorales en or incrustées de joyaux et sa tunique de soie. Mais il y avait une différence subtile. Les membres délicats n'étaient pas rigides, les joues avaient un teint de pêche, les lèvres étaient rouges ...

Poussant un juron de panique, Conan fit jaillir son épée.

-Crom! Elle est vivante!

A ses mots, les longs cils noirs se soulevèrent et les yeux foncés s'ouvrirent pour le regarder... impénétrables, brillants, mystiques.

Il resta ainsi à l'observer, muet de stupéfaction. I..:orade se redressa alors d'un geste souple sans quitter des yeux l'homme qui la regardait, comme ensorcelé.

Il humecta ses lèvres desséchées et parvint à retrouver sa voix.

-Tu ... es ... Es-tu Yelaya? balbutia-t-il.

-Je suis Yelaya! (La voix était riche et mélodieuse, et Conan regarda l'oracle avec un émerveillement renouvelé.) N'aie crainte. Je ne te ferai aucun mal si tu agis comme je te l'ordonne.

-Comment une femme morte peut-elle revenir à la vie après tous ces siècles ? demanda-t-il, comme s'il doutait de ses sens.

Une lueur étrange se mit à brûler au fond des yeux du Cimmérien.

La femme leva les bras en un geste mystérieux.

-Je suis une déesse. Il y a un millier d'années de cela, je fus frappée par la malédiction des dieux supérieurs, les dieux des ténèbres qui se trouvent au-delà des limites de la lumière. La mortelle en moi mourut; la déesse en moi ne pouvait pas mourir. Je repose ici depuis des siècles, me réveillant chaque jour à la tombée de la nuit pour tenir ma cour d'antan auprès de spectres tirés des ombres du passé. Mortel, si tu ne veux pas contempler ce qui pétrifierait ton âme à jamais, quitte ces lieux au plus vite! Je te l'ordonne! Va! La voix s'était faite impérieuse et un bras gracile se leva pour lui indiquer la direction.

Conan, ses yeux réduits à des fentes incandescentes, rengaina lentement son épée, mais n'obéit pas à l'ordre qui lui avait été donné.

36Il fit un pas en avant, comme mu par une puissante et irrésistible fascination ... et sans prévenir s'empara de l'oracle sans ménagement.

Elle poussa un cri, un hurlement qui était loin de ressembler à celui qu'aurait dû pousser une déesse. Il y eut un bruit de soie déchirée au moment où il arracha sa tunique d'un geste brutal.

-Une déesse! Ha! aboya-t-il, plein d'un mépris teinté de colère, ignorant les efforts éperdus de sa captive. Je trouvais bien étrange qu'une princesse d 'Alkmeenon ait un accent corinthien! Et dès que j'ai retrouvé mes esprits, je savais que je t'avais déjà vue quelque part. Tu es Muriela, la danseuse corinthienne de Zargheba! Cette tache de naissance en forme de croissant sur ta hanche le prouve.

Je l'ai aperçue un jour, tandis que Zargheba te fouettait. Déesse! Bah! D'un geste dédaigneux, il assena du plat de la main une tape retentissante sur la hanche qui avait trahi la jeune fille, et celle-ci poussa un glapissement pitoyable.

Toute son arrogance l'avait abandonnée. Elle n'était plus cette mystérieuse figure de l'antiquité, mais une danseuse terrifiée et humi liée, comme on pouvait en acheter sur pratiquement n'importe quelle place de marché shémite. Elle poussa un cri puis fondit en larmes sans retenue. Son ravisseur posa les yeux sur elle avec une lueur de triomphe teintée de colère au fond des yeux.

-Déesse! Ha! Tu faisais donc partie des femmes voilées qui accompagnaient Zargheba lorsqu'il est arrivé à Keshia. Tu pensais pouvoir me berner, espèce de petite idiote? Je t'ai vue il y a un an à Akbitana avec ce pourceau de Zargheba et je n'oublie pas un visage ...

ni un corps de femme. Je pense que je vais ...

Se débattant pour échapper à son étreinte, elle passa ses bras autour du cou massif du Cimmérien, laissant libre cours à sa terreur; des larmes coulaient le long de ses joues et ses sanglots vibraient d'une note d'hystérie.

0 h, je t'en prie, ne me fais pas de mal ! S'il te plaît ! Je n'avais pas le choix! Zargheba m'a amenée ici pour tenir le rôle de l'oracle! -Eh bien, espèce de petite catin sacrilège! grogna Conan. 

Tu ne crains donc pas les dieux? Crom! L'honnêteté aurait-elle donc totalement disparu de ce monde? 37-Oh, je t'en prie! supplia-t-elle, frémissant sous le coup d'une abjecte terreur. Je ne pouvais pas désobéir à Zargheba. Oh, que vais-je faire? Je serai maudite par ces dieux impies! -Que crois-tu que les prêtres te feront s'ils s'aperçoivent de ton imposture? demanda-t-il.

' A cette pensée, ses jambes refusèrent de la soutenir et elle s'affaissa à terre en frissonnant de peur. Elle saisit les genoux de Conan et implora sa démence et sa protection en des propos incohérents, protestant pitoyablement de son innocence et de l'absence de malice de ses actes. Le contraste avec son numéro de princesse antique était saisissant, mais pas surprenant. La peur qui l'avait armée de courage plus tôt jouait désormais contre elle.

-Où est Zargheba? demanda-t-il. Arrête de couiner, bon sang, et réponds-moi! -À l'extérieur du palais, gémit-elle, guettant l'arrivée des prêtres.

-Il a combien d'hommes avec lui? -Aucun. Nous sommes venus seuls.

-Ha! (On aurait dit le grognement de satisfaction d'un lion en chasse.) Vous avez dû quitter Keshia quelques heures après moi. Avez vous escaladé les falaises ? Elle secoua la tête, trop étouffée par ses sanglots pour s'exprimer de façon cohérente. Avec une violente imprécation ilia saisit par ses frêles épaules et la secoua jusqu'à ce qu'elle en perde haleine.

-Vas-tu donc arrêter de pleurnicher et me répondre? Comment vous êtes-vous introduits dans la vallée? -Zargheba connaissait la voie secrète, sanglota-t-elle. Le prêtre Gwarunga la lui a révélée, ainsi que Thutmekri. Il y a un lac sur le versant sud de la vallée, au pied des falaises, et sous la surface se trouve l'entrée d'une grotte, invisible si on n'y fait pas attention.

Nous avons plongé et avons pénétré dans la caverne. Celle-ci remonte très rapidement au-dessus du niveau de l'eau et conduit de l'autre côté des falaises. L'ouverture à l'intérieur de la vallée est masquée par des buissons épais.

-J'ai escaladé les falaises par le versant est, marmonna-t-il. Bon, et alors? -Nous sommes arrivés au palais et Zargheba m'a ordonné de me cacher entre les arbres pendant qu'il partait chercher la salle de 38l'oracle. Je pense qu'il ne faisait pas totalement confiance à Gwarunga.

Pendant son absence, il m'a semblé entendre un gong, mais je n'en suis pas sûre. Peu après, Zargheba est revenu et m'a conduite au palais, m'amenant dans la pièce où la déesse Yelaya gisait sur l'autel. Il l'a déshabillée et m'a fait mettre ses vêtements et ses parures. Puis il est parti dissimuler la dépouille et guetter l'arrivée des prêtres. J'ai pris peur. Lorsque tu es entré, j'ai voulu bondir vers toi pour te supplier de m'emmener loin de cet endroit, mais je craignais Zargheba. Quand tu as découvert que j'étais vivante, j'ai songé que je pouvais te faire fuir en t'effrayant.

-Que devais-tu dire en tant qu'oracle? demanda-t-il.

-Je devais demander aux prêtres de prendre les Dents de Gwahlur, d'en donner quelques unes à Thutmekri en gage de bonne foi, comme ille réclamait, et de placer le reste dans le palais de Keshia.

Je devais leur dire qu'un sort funeste menaçait le Keshan s'ils refusaient d'accepter les propositions de Thutmekri. Ah, oui! Je devais aussi leur dire que tu devais être écorché vif dès que possible.

-Thutmekri voulait que le trésor soit placé dans un endroit où lui, ou les Zembabwéens, puisse mettre la main dessus facilement, marmonna Conan, ignorant la remarque qui le concernait. Je lui arracherai le foie ... Gorulga est complice de cette mascarade, bien évidemment? -Non. Il croit en ses dieux et il est incorruptible. Il ne sait rien de tout cela. Il obéira à l'oracle. C'était le plan de Thutmekri et de lui seul. Sachant que les Keshani consulteraient l'oracle, il a demandé à Zargheba que je fasse partie de l'ambassade venue du Zembabwei, soigneusement voilée et à l'écart.

-Eh bien, que je sois damné! marmonna Conan. Un prêtre qui croit sincèrement en son oracle et qu'on ne peut pas corrompre. Crom! Je me demande si c'était Zargheba qui a frappé ce gong. Savait-il que j'étais ici? Pouvait-il savoir que cette dalle était sur le point de céder? Où est-il à présent, ma fille? -Il se cache dans un fourré de lotus, près de l'ancienne avenue qui part du versant sud des falaises pour donner sur le palais, répondit elle, avant de reprendre ses jérémiades. Oh, Conan, aie pitié de moi ! J'ai peur dans cet endroit ancien et maléfique. Je sais que j'ai entendu des bruits de pas furtifs près de moi ... Oh, Conan, emmène-moi avec 39toi! Zargheba me tuera lorsque j'aurai servi ses desseins ici. .. je le sais! Les prêtres aussi me tueront s'ils découvrent la mascarade.

>>C'est un démon ... il m'a achetée à un négrier qui m'avait ravie au sein d'une caravane qui s'enfonçait vers le sud de Koth et il a fait de moi l'instrument de ses machinations depuis cet instant. Emmène-moi loin de lui! Tu ne peux pas être aussi cruel que lui. Ne le laisse pas me tuer ici! Je t'en prie! Je t'en prie! Elle était à genoux, s'agrippant frénétiquement à lui, son splendide visage ruisselant de larmes levé vers lui, ses cheveux noirs et soyeux tombant en cascades ébouriffées sur ses épaules blanches.

Conan la , fit se redresser et la mit en travers de ses genoux.

-Ecoute-moi. Je te protégerai de Zargheba. Les prêtres ne sauront rien de ta perfidie. Mais tu devras faire ce que je vais te dire.

Elle balbutia qu'elle lui obéirait, enserrant le cou musclé du Cimmérien comme si ce simple contact pouvait la rassurer.

-Bien. Lorsque les prêtres arriveront, tu joueras le rôle de Yelaya, comme Zargheba l'avait prévu ... Il fera sombre et à la lueur des torches ils ne se rendront compte de rien. Mais tu leur diras ceci: «La volonté des dieux est que le Stygien et ses chiens shémites soient chassés du Keshan. Ce sont des bandits et des traîtres qui projettent de voler les dieux. Que les Dents de Gwahlur soient placées aux soins du général Conan et qu'il prenne la tête des armées du Keshan. Il a la faveur des dieux.» Elle frissonna, prit une expression dépitée, mais finit par acquiescer.

-Mais Zargheba? s'écria-t-elle. Il me tuera! -Ne t'en fais pas pour Zargheba, grogna-t-il. Je vais m'occuper de ce chien. Fais ce que je te dis. Là ... recoiffe-toi un peu; tes cheveux tombent sur les épaules. Et la gemme est tombée.

Il remit en place le joyau étincelant lui-même et hocha la tête d'un air admiratif.

-Cette pierre vaut un baraquement d'esclaves à elle seule. Bien.

Remets ta tunique. Elle est déchirée sur le côté, mais les prêtres ne s'en rendront pas compte. Essuie ton visage. Une déesse n'est pas censée pleurer comme une écolière qui vient de recevoir le fouet. Par Crom, tu ressembles vraiment à Yelaya ... le visage, les cheveux, le corps et le reste. Si tu joues à la déesse avec les prêtres aussi bien qu'avec moi, ils n'y verront que du feu.

40-J'essaierai, dit-elle en frissonnant.

-Bien, je pars à la recherche de Zargheba.

' A ces mots elle fut de nouveau gagnée par la panique.

-Non! Ne me laisse pas seule! Cet endroit est hanté! -Il n'y a rien ici qui puisse te faire du mal, lui assura-t-il sur un ton impatient. Rien excepté Zargheba, et je pars à sa recherche. Je serai de retour très rapidement. Je resterai ensuite près de toi pour pouvoir observer la cérémonie au cas où quelque chose tournerait mal, mais si tu joues ton rôle comme il faut, tout ira bien.

Tournant les talons, il sortit à grands pas de la salle de l'oracle.

Derrière lui, Muriela poussa un couinement plaintif alors qu'il s'éloignait. Le crépuscule était tombé. I..:obscurité gagnait les pièces et les galeries ; des frises de cuivre luisaient sombrement dans la pénombre.

Conan avançait tel un spectre silencieux à travers les grands couloirs, avec la sensation d'être épié depuis les recoins obscurs par d'invisibles fantômes du passé. Il n'était pas étonnant que la jeune fille soit nerveuse au milieu d'un pareil décor.

Il glissa le long des marches de marbres telle une panthère furtive, épée en main. Le silence régnait sur la vallée, et au-dessus de la falaise les étoiles commençaient à briller dans le ciel. Si les prêtres de Keshia étaient entrés dans la vallée, nul bruit, nul mouvement dans la végétation ne trahissait leur progression. Il distingua l'ancienne avenue aux pavés disloqués qui s'éloignait vers le sud, se perdant entre des massifs de verdure enchevêtrés et des buissons aux feuilles épaisses. Il s'engagea sur celle-ci avec circonspection, tout près du bas-côté, là où les ombres des fourrés étaient les plus compactes, jusqu'à ce qu'il distingue, avec difficulté dans la pénombre, le bosquet de cette étrange variété d'arbres de lotus qui ne poussait que dans les noires contrées de Kush. C'était là, selon la jeune femme, que Zargheba devait se cacher. Conan se fit le plus furtif possible et telle une ombre aux pieds de velours, il se fondit dans les fourrés.

Il approcha du bosquet de lotus par un mouvement circulaire et c'est à peine si le frémissement d'une feuille marqua son passage. Parvenu à la lisière des arbres, il s'immobilisa soudain et s'accroupit dans le fourré, se ramassant sur lui-même telle une panthère aux aguets. Devant lui, entre les feuilles compactes, apparaissait un pâle ovale indistinct dans la faible luminosité. Il aurait pu s'agir d'une des grandes feuilles blanches 41qui luisaient entre les branches. Mais Conan savait qu'il s'agissait du visage d'un homme. Et ce visage était tourné vers lui. Il s'enfonça plus profondément encore dans les ombres. Zargheba l'avait-il aperçu? Lhomme regardait droit dans sa direction. Les secondes s'écoulèrent.

Ce visage indistinct n'avait pas bougé. Au bas de l'ovale, Conan pouvait distinguer la touffe sombre de sa barbe courte et noire.

Soudain, Conan se rendit compte que quelque chose n'était pas normal. Il savait que Zargheba n'était pas très grand. Quand il était debout, sa tête arrivait à peine aux épaules du Cimmérien. Et pourtant ce visage était à la hauteur de celui de Conan. Lhomme se tenait-il donc sur quelque chose ? Conan se pencha et regarda vers le bas, au-dessous de l'endroit où il apercevait le visage, mais sa vue était bloquée par les broussailles et les gros troncs d'arbres. Il vit alors quelque chose d'autre ' et se raidit. A travers une trouée dans les broussailles, il apercevait le tronc devant lequel, selon toutes apparences, se tenait Zargheba, le visage de celui-ci se trouvant exactement dans l'alignement de 1 'arbre. Ce qu'il aurait dû voir, c'était le corps de Zargheba, pas le tronc d'arbre ... mais il n'y avait aucun corps.

Soudain, encore plus en alerte qu'un tigre en chasse, Conan s'avança un peu plus dans le fourré et, quelques instants plus tard, il écarta une branche couverte de feuilles, découvrant le visage qui n'avait pas bougé. Et qui ne bougerait plus jamais de lui-même. Il contemplait la tête coupée de Zargheba, suspendue à la branche de l'arbre par ses longs cheveux noirs.

III Le retour de l'Oracle

Conan pivota souplement sur lui-même, fouillant les ombres d'un regard farouche. Il n'y avait aucune trace du corps de l'homme. Un peu plus loin, les hautes herbes luxuriantes avaient été foulées et écrasées, et le tapis de verdure était maculé de taches sombres et humides, c'était tout. Conan se tint immobile, res pirant à peine, s'efforçant de tendre l'oreille dans le silence. Les arbres et les buissons aux grandes fleurs pâles étaient sombres, immobiles et sinistres, plus noirs que la pénombre du crépuscule.

Des peurs primitives s'insinuèrent au tréfonds de l'âme de Conan.

Cela était-il , l'œuvre des prêtres du Keshan ? Et si c'était le cas, où étaient-ils? Etait-ce donc Zargheba qui, en fin de compte, avait frappé le gong? Et de nouveau surgirent à son esprit Bit-Yakin et ses mystérieux serviteurs. Bit-Yakin était mort, réduit à une carcasse ratatinée de cuir tanné et condamné à accueillir le soleil levant pour l'éternité dans sa crypte à flanc de falaise. Mais qu'en était-il des serviteurs de Bit-Yakin? Il n y avait aucune preuve qu'ils aient jamais quitté la vallée.

Conan songea à Muriela, seule et sans protection dans ce grand palais envahi par les ombres. Il pivota sur lui-même et repartit en hâte 43en sens inverse sur l'avenue sombre, courant comme une panthère aux abois, prêt même dans sa course à bondir à droite ou à gauche en un instant et à porter des coups mortels.

Le palais était visible à travers les arbres, mais il aperçut autre chose ... Le marbre lisse des murs renvoyait le reflet rougeâtre de la lueur de torches. Il se fondit dans les buissons qui frangeaient l'avenue, se glissa à travers la végétation dense et parvint à la lisière de l'espace découvert qui donnait sur le portique. Des voix lui parvinrent ; on agitait des torches dont 1' éclat faisait briller des épaules d'ébène. Les prêtres du Keshan étaient arrivés.

Ils ne s'étaient pas avancés le long de la grande avenue envahie par la végétation, comme Zargheba l'avait supposé. De toute évidence, il y avait plus d'une voie d'accès secrète dans la vallée d'Alkmeenon.

Ils gravissaient les larges marches de marbre, tenant haut leurs torches. Il vit que Gorulga était en tête de la procession, son profil sculpté dans le cuivre se découpant à la lueur des flambeaux. Les autres étaient des acolytes, des Noirs de taille gigantesque dont la peau luisait sous l'éclat des torches. En queue de cortège s'avançait un Noir énorme à l'air particulièrement mauvais. Conan se renfrogna en l'apercevant.

Il s'agissait de Gwarunga, l'homme qui, selon Muriela, avait révélé à Thutmekri le secret de l'entrée sous le lac. Conan se demanda jusqu'à quel point cet individu était mêlé aux manigances du Stygien.

Il s'avança en toute hâte vers le portique, contournant l'espace découvert afin de rester dans l'ombre de la lisière des fourrés. Ils n'avaient laissé personne pour surveiller l'entrée. Leurs torches avançaient à un rythme régulier, s'enfonçant le long du tunnel obscur. Avant qu'ils aient atteint la grande porte à double battant qui se trouvait à l'autre bout, Conan avait gravi les autres marches et était dans la galerie, juste derrière eux. Se faufilant rapidement le long du mur flanqué de colonnades, il parvint à la grande porte tandis qu'ils traversaient 1' immense salle du trône, chassant les ténèbres avec leurs torches. Ils ne se retournèrent à aucun moment pour regarder derrière eux. Ils s'avançaient en file indienne, faisant ondoyer lueurs plumes d'autruche.

Leurs tuniques en peau de léopard formaient un étrange contraste avec le marbre et les métaux chargés d'arabesques de l'ancien palais.

Ils franchirent la grande salle et s'arrêtèrent quelques instants devant la porte dorée qui se trouvait à gauche du trône posé sur l'estrade.

44La voix de Gorulga résonna, étrange et caverneuse dans ce grand espace vide, déclamant des expressions sonores incompréhensibles pour le Cimmérien dissimulé à proximité. Puis le grand prêtre ouvrit d'un coup la porte dorée et entra, se courbant à plusieurs reprises jusqu'à la taille. Derrière lui, les torches s'abaissaient et se relevaient, éclaboussant la salle d'étincelles, au rythme des gestes des fidèles imitant leur maître. La porte en or se referma derrière eux et Conan ne put plus rien voir ou entendre. Il se précipita de l'autre côté de la salle du trône, dans l'alcôve qui se trouvait juste derrière l'aurel de la première salle, faisant encore moins de bruit que les courants d'air dans la salle.

De minuscules rais de lumière transpercèrent les ouvertures murales au moment où il ouvrit le panneau secret. Il se glissa dans la niche et colla un œil sur la cloison pour regarder de l'autre côté. Muriela était assise sur l'autel, bras croisés, tête rejetée en arrière et dos au mur, à quelques pouces de ses yeux. Le parfum délicat de la cascade de ses cheveux envahit les narines du Cimmérien. Il ne pouvait bien sûr pas voir son visage, mais son attitude était celle de quelqu'un qui contemple d'un air détaché quelque lointain gouffre de l'espace, au-dessus et au-delà des têtes rasées des géants noirs agenouillés devant elle. Conan eut une grimace de satisfaction. Cette petite garce est une véritable actrice, se dit-il en lui-même. Il savait qu'elle était morte de peur, mais elle n'en laissait rien paraître. À la lueur incertaine des torches, elle ressemblait trait pour trait à la déesse qu'il avait vu allongée sur ce même aurel, si l'on parvenait à se représenter cette déesse allongée soudain transformée en créature vibrante de vie.

Gorulga bramait une espèce de mélopée dans une langue inconnue de Conan. Il s'agissait sans doute d'une sorte d'invocation prononcée dans l'antique langue d'Alkmeenon, et qui s'était transmise de génération en génération d'un grand prêtre à l'autre. Elle semblait ne jamais devoir finir. L impatience gagna Conan. Plus cela durerait et plus la pression qui s'exerçait sur Muriela serait terrifiante. Si elle craquait ... Il s'assura de son épée et de son poignard. Il ne pourrait pas supporter de voir cette petite catin torturée et tuée par des Noirs.

Mais le chant profond, grave et aux accents indescriptiblement sinistres se termina enfin, ponctué par un cri d'acclamation des acolytes. Redressant la tête et tendant ses bras vers la forme silencieuse 45sur l'autel, Gorulga s'exprima sur ce ton grave et sonore qui était l'apanage des prêtres keshani, faisant résonner ses mots: -Ô, Grande Déesse, toi qui demeures aux côtés des êtres supérieurs des ténèbres, que ton cœur soit ému, que tes lèvres s'ouvrent, et parle à ton esclave dont la tête est posée sur la poussière, à tes pieds ! Parle, Grande Déesse de la vallée sacrée ! Tu connais les voies qui s'offrent à nous; l'obscurité qui nous afflige est pour toi un chemin éclairé par le soleil de midi. Répands la lueur de ta sagesse sur la voie que doivent emprunter tes serviteurs! Dis-nous, ô, toi qui es le porte parole des dieux, quelle est leur volonté en ce qui concerne Thutmekri le Stygien.

La masse luisante de la chevelure de Muriela, attachée en hauteur et brillante de reflets cuivrés à la lueur des torches, remua légèrement.

Un soupir sonore s'échappa des lèvres des Noirs, mi-impressionnés, mi-terrorisés. La voix de la déesse parvint alors distinctement aux oreilles de Conan dans le silence tendu et elle lui parut froide, détachée, impersonnelle, même si l'accent Corinthien le fit grimacer.

-La volonté des dieux est que le Stygien et ses chiens shémites soient chassés du Keshan ! (Elle répétait ses paroles mot pour mot.) Ce sont des bandits et des traîtres qui se préparent à voler les dieux. Que les Dents de Gwahlur soient placées entre les mains du général Conan.

Qu'il prenne la tête des armées du Keshan. Il a la faveur des dieux! La voix de la jeune fille trembla vers la fin et Conan se mit à transpirer, pensant qu'elle était sur le point de s'effondrer et d'être gagnée par une crise d'hystérie.

Les Noirs ne s'aperçurent cependant de rien, pas plus qu'ils se rendirent compte de 1 'accent corinthien, qu'ils n'avaient jamais entendu.

Ils frappèrent doucement les paumes de leurs mains et un murmure émerveillé s'éleva de leurs rangs. Les yeux de Gorulga brillaient d'un éclat fanatique à la lueur des torches.

-Yelaya a parlé! s'écria-t-il d'une voix exaltée. C'est la volonté des dieux! Il y a bien longtemps, du temps de nos ancêtres, ils furent déclarés tabous et dissimulés sur l'ordre des dieux, qui les avaient eux mêmes arrachés des terribles mâchoires de Gwahlur, roi des ténèbres, à l'aube de l'humanité. Sur ordre des dieux, les Dents de Gwahlur furent dissimulées ; sur leur ordre, elles vont de nouveau être exposées à la lumière du jour. Ô Déesse née des étoiles, donne-nous la permission de 46nous rendre à l'emplacement secret où sont dissimulées les Dents afin que nous puissions les apporter à celui qui à la faveur des dieux! -Tu as ma permission! répondit la fausse déesse, le congédiant d'un geste altier qui fit de nouveau sourire Conan.

Les prêtres se retirèrent, les plumes d'autruche et les torches se levant et s'abaissant au rythme de leurs génuflexions. La porte dorée se referma. Poussant alors un gémissement, la déesse se laissa mollement glisser sur l'autel pour s'y allonger.

-Conan! murmura-t-elle faiblement. Conan! - Chuuut! siffla-t-il à travers les trous dans la cloison. Se retournant, il se glissa hors de la niche et referma le panneau derrière lui. Un coup d'œil derrière le battant de la porte lui montra la lueur des torches qui s'éloignaient de l'autre côté de la salle du trône, mais il s'aperçut qu'il y avait une autre source de lumière, ne provenant pas des flambeaux. Il en fut étonné, mais l'explication se présenta tout de suite à lui. Une lune précoce s'était levée et sa lumière tombait en oblique par la coupole fissurée, qui intensifiait son éclat par quelque artifice. Le dôme étincelant d'Alkmeenon n'était donc pas une légende. Sa paroi intérieure était peut-être faite de ce curieux cristal à l'éclat blanchâtre que l'on ne trouvait que dans les collines des contrées noires. Cette lumière baignait désormais la salle du trône et se diffusait jusqu'aux pièces adjacentes.

Alors que Conan se dirigeait vers la porte donnant sur la salle du trône, un son le fit sursauter et se retourner. Il semblait provenir du passage qui partait de l'alcôve. Parvenu devant le couloir, il se ramassa sur lui-même et regarda à l'intérieur, se souvenant du fracas du gong qui s'était répercuté depuis là et 1 'avait attiré dans un piège. La lumière de la coupole ne filtrait que légèrement dans cet étroit couloir, mais il put voir qu'il était désert. Pourtant il aurait pu jurer avoir entendu le bruit de pas furtifs, un peu plus loin devant lui.

Tandis qu'il hésitait, il fut électrisé par un cri étouffé. Une femme venait de hurler, quelque part derrière lui. Franchissant d'un bond le seuil de la salle du trône, il fut confronté à un spectacle inattendu, baigné par la lueur de cristal.

Les prêtres et leurs torches avaient disparu de la grande galerie à l'extérieur ... mais un prêtre était resté dans le palais: Gwarunga! Ses traits pervers étaient déformés par la rage tandis qu'il serrait la gorge 47d'une Muriela rerrifiée, incapable de crier ou de supplier, et la secouait violemment.

-Traîtresse! siffla-t-il tel un cobra à travers ses lèvres rouges et charnues. À quel jeu joues-tu? Zargheba ne t'avait-il pas dit ce que tu devais dire? Oh que si. .. Thutmekri me 1 'a dit! Es-tu donc en train de trahir ton maître, ou bien celui-ci est-il en train de trahir ses amis à travers toi? Traînée! Je vais tordre ton cou d'hypocrite ... mais tout d'abord je ...

L'étonnement qu'il vit dans les jolis yeux de sa captive comme elle regardait par-dessus son épaule avertit l'énorme Noir. Il la lâcha et pivotait sur ses talons au moment où l'épée de Conan s'abattit sur lui.

L'impact du coup l'envoya s'écraser en arrière, sur le sol de marbre où il resta étendu, tout son corps parcouru de tressaillements et du sang s'écoulant lentement d'une large plaie au cuir chevelu.

Conan s'avança vers lui afin de parachever son œuvre. Il savait que le mouvement soudain du Noir avait dévié le coup et qu'il n'avait touché le Noir que du plat de sa lame. Mais à cet instant Muriela passa les bras autour de son cou en un geste frénétique.

-J'ai fait ce que tu m'avais demandé! haleta-t-elle sur un ton hystérique. Emmène-moi hors d'ici! Oh, je t'en prie, emmène-moi hors d'ici! -Nous ne pouvons pas encore partir, grogna-t-il. Je veux suivre les prêtres et voir où ils vont prendre les joyaux. Il se peut qu'il y ait d'autres pierres précieuses à dérober à cet endroit. Mais tu peux m'accompagner. Où est passée cette gemme que tu avais dans les cheveux? -Elle a dû tomber sur l'autel, balbutia-t-elle en passant en vain ses mains dans ses cheveux pour la retrouver. J'avais tellement peur ... Lorsque les prêtres se sont éloignés, je suis partie te retrouver en courant, mais cette grosse brute était restée en arrière et il s'est emparé de moi. ..

-Eh bien, va chercher cette gemme pendant que je me débar rasse de cette carcasse, lui ordonna-t-il. Dépêche-toi ! Cette pierre vaut une fortune à elle seule.

Elle hésita, comme si elle répugnait à retourner dans cette pièce étrange puis, comme le Cimmérien saisissait Gwarunga par la ceinture et le tirait vers 1 'alcôve, elle pivota sur elle-même et entra dans la salle de 48l'oracle. Conan laissa retomber au sol le Noir sans connaissance et leva son épée. Le Cimmérien avait vécu trop longtemps dans les endroits les plus sauvages du monde pour se faire encore la moindre illusion sur la pitié. Le seul ennemi dom on n'avait plus rien à craindre était un ennemi décapité. Mais alors qu'il était sur le point d'abattre sa lame, un hurlement retentissant retint son geste.

-Conan ! Conan! Elle est revenue! Le cri suraigu se termina sur un gargouillement suivi d'un bruit de lutte.

Poussant un juron, Conan se précipita hors de l'alcôve, dépassa le trône et il s'engouffrait dans la salle de l'oracle presque avant que les bruits aient cessé. Là, il s'immobilisa, pris au dépourvu par ce qu'il voyait. Selon toutes les apparences, Muriela était calmement étendue sur l'autel, les yeux clos comme si elle était endormie.

-Que fais-tu, par tous les diables? l'interrogea-t-il d'un ton acerbe. Si tu crois que c'est le moment de plaisanter ...

Sa voix s'effilocha et se tut. Il parcourut du regard la cuisse d'ivoire moulée par l'étroite tunique de soie. Cette tunique aurait dû être fendue de la ceinture jusqu'à l'ourlet. Ille savait, puisqu'ill' avait déchirée de ses mains au moment où il avait violemment arraché le vêtement du corps de la danseuse frémissante. Mais la jupe était intacte. D'un bond, il se retrouva près de l'autel et posa sa main sur le corps d'ivoire ... pour la retirer aussitôt, comme s'il l'avait posée sur du fer incandescent et non sur la froide immobilité de la mort.

-Crom! murmura-t-il, ses yeux soudain réduits à des fentes de lave en fusion. Ce n'est pas Muriela! C'est Yelaya! Il comprenait à présent ce cri de panique qui avait jailli des lèvres de Muriela lorsqu'elle était entrée dans la pièce. La déesse était revenue.

Sa dépouille avait été débarrassée de ses vêtements par Zargheba pour les donner à Muriela, qui devait prendre sa place. Or, à présent, elle était de nouveau vêtue de soie et parée de bijoux, comme Conan l'avait vue pour la première fois. Un singulier picotement parcourut les poils courts de sa nuque.

Muriela! s'écria-t-il soudain. Mu rie la! Où diable es-tu? Les murs renvoyèrent son cri en un écho moqueur. Il n'aper cevait aucune autre entrée à la pièce que la porte dorée et personne 49n'aurait pu entrer ou sortir sans qu'il s'en rende compte. Il était sûr d'une chose: Yelaya avait été replacée sur l'autel pendant les quelques minutes qui s'étaient écoulées depuis que Muriela avait quitté la salle, au moment où elle avait été capturée par Gwarunga. Les oreilles du Cimmérien résonnaient encore des échos du cri de Muriela et pourtant la Corinthienne semblait s'être évanouie dans les airs. Il n'y avait qu'une explication possible, si on rejetait l'hypothèse plus sinistre encore du surnaturel : quelque part dans la pièce se trouvait une porte secrète. Et à l'instant même où cette idée lui traversait l'esprit, il l'aperçut. 

Dans ce qui ressemblait à une paroi de marbre plein, il aperçut une mince fissure horizontale et un petit morceau de soie coincé dans cet interstice. Un instant plus tard il se penchait dessus. Ce fragment de tissu provenait de la tunique déchirée de Muriela. Il n'y avait pas à se méprendre sur ce que cela signifiait. La tunique s'était prise dans la porte secrète au moment où celle-ci se refermait, tandis que les ravisseurs de Muriela qui que soient ces sinistres créatures -l'emmenaient. Le bout d'étoffe avait empêché la porte de se refermer parfaitement.

Après avoir enfoncé la pointe de la lame de son poignard dans l'interstice et s'en servant comme d'un levier, Conan exerça une forte pression. La lame ploya, mais ne se brisa pas, car elle avait été forgée en acier incassable d'Akbitana. La porte de marbre s'ouvrit et Conan regarda par l'ouverture en levant son épée. Il n'aperçut rien de menaçant. La lumière qui filtrait depuis la salle de l'oracle lui permit de découvrir une courte volée de marches taillées dans le marbre. Poussant la porte jusqu'au bout, il enfonça son poignard dans une fissure du sol, la maintenant ainsi ouverte. Puis il descendit les marches sans hésitation. Il ne vit rien, n'entendit rien. Une douzaine de marches plus bas, l'escalier se transformait en un étroit couloir qui allait se perdre dans l'obscurité.

Il s'immobilisa au bas des marches, restant immobile comme une statue, parcourant du regard les fresques qui ornaient les murs, à demi-visibles dans cette clarté diffuse. Le style était indubitablement pelishtim ; il avait vu des fresques avec des caractéristiques semblables sur les murailles d'Asgalun. Mais les scènes qui étaient représentées sur ces murs-là n'avaient rien à voir avec la civilisation pelishtim, à l'exception d'un personnage qui apparaissait à plusieurs reprises: un vieil homme décharné à la barbe blanche dont les caractéristiques raciales pelishtim 50étaient indiscutables. Les fresques semblaient représenter diverses parties de 1' étage supérieur du palais. Plusieurs scènes représentaient une pièce qu'il reconnut être celle de la salle de l'oracle, avec la silhouette de Yelaya étendue sur l'autel d'ivoire, entourée de Noirs agenouillés. Et là, derrière le mur, dans la niche, était dissimulé le vieux Pelishtim. Il y avait également d'autres silhouettes ... des silhouettes qui - semblait-il se mouvaient dans le palais abandonné, obéissaient aux ordres du Pelishtim et arrachaient des choses innommables aux flots de la rivière souterraine. Pendant les quelques instants durant lesquels Conan resta ainsi pétrifié, des expressions du parchemin qui lui avaient été jusque-là incompréhensibles prirent soudain tout leur sens et devinrent d'une clarté lumineuse. Les fragments épars se mirent en place. Le mystère de Bit-Yakin n'en était plus un et l'énigme des serviteurs de Bit-Yakin était elle aussi éclaircie.

Conan se retourna et fouilla les ténèbres du regard, un doigt glacé courant le long de son échine. Puis il suivit le couloir, marchant à pas de loup et sans hésitation, s'enfonçant de plus en plus profondément dans les ténèbres au fur et à mesure qu'il s'éloignait de l'escalier. Lair était empli de cette odeur qu'il avait sentie dans la cour, près du gong.

Désormais plongé dans les ténèbres les plus noires, il entendit un son devant lui ... le frottement de pieds nus sur la pierre ou le frôlement de vêtements amples, il ne pouvait le dire avec certitude. Mais un instant plus tard sa main tendue en avant rencontrait un obstacle qu'il reconnut être une porte en métal massi( Il poussa vainement sur celle-ci et chercha un interstice de la pointe de son épée, sans plus de résultats.

La porte s'adaptait parfaitement à son chambranle, comme si elle avait été moulée dedans. Il poussa de toutes ses forces, ses pieds solidement plantés dans le sol et les veines battant à ses tempes. C'était inutile. Une charge d'éléphants aurait à peine fait frémir ce portail colossal.

Alors qu'il s'appuyait contre la porte, il entendit un bruit de l'autre côté, que ses oreilles identifièrent sur-le-champ: le grincement du fer rouillé, comme un levier qui crisse dans sa gaine. Le réflexe qui accompagna cette identification fut si spontané que bruit, impulsion et action furent pratiquement simultanés. Alors que son bond prodigieux ramenait le Cimmérien en arrière, une énorme masse s'abattit d'au dessus de lui, s'écrasant dans un fracas titanesque qui emplit le tunnel de vibrations assourdissantes. Des éclats volèrent et l'atteignirent ...

51Comme le bruit le lui avait déjà appris, un énorme bloc de pierre venait de s'écraser à l'endroit où il se trouvait une seconde plus tôt. S'il avait réagi ne serait-ce qu'un instant plus tard, il se serait retrouvé écrasé comme une fourmi.

Conan recula. Si elle était encore en vie, Muriela était retenue captive quelque part de l'autre côté de cette porte de métal. Mais il était impossible de la franchir et s'il restait dans le tunnel, il était possible qu'un autre bloc de pierre s'abatte sur lui et il ne serait alors peut-être pas aussi chanceux. Il ne serait d'aucune utilité à la jeune fille s'il se retrouvait réduit à 1' état de pulpe sanglante. Il ne pouvait continuer ses recherches dans cette direction. Il lui fallait revenir à la surface et trouver un autre moyen d'accès.

Il fit demi-tour et se précipita vers l'escalier, poussant un soupir de soulagement quand il retrouva un peu de lumière, aussi faible soit elle. Et comme il posait le pied sur la première marche, la lumière disparut d'un coup et la porte de marbre au-dessus de lui se referma en claquant, résonnant fortement.

Un sentiment proche de la panique s'empara alors du Cimmérien qui se retrouvait pris au piège dans ce tunnel noir. Il fit demi-tour sur l'escalier, levant son épée et scrutant les ténèbres d'un œil assassin, s'attendant à tout instant à devoir subir l'attaque de monstrueux assaillants. Mais il n'y avait aucun bruit ni aucun mouvement dans le tunnel. Ceux qui étaient derrière la porte s'il s'agissait bien d'êtres humains pensaient-ils que le bloc de pierre qui s'était abattu du toit, sans doute grâce à quelque mécanisme, avait eu raison de lui ? Mais alors pourquoi la porte avait-elle été refermée en haut de l'escalier? Cessant de spéculer, Conan monta les marches à tâtons, la chair hérissée à l'idée de recevoir un coup de poignard dans le dos à tout instant, impatient de noyer la semi-panique qui l'avait gagné dans une sanglante effusion barbare.

Parvenu en haut des marches, il s'appuya contre la porte et poussa.

Il finit par lancer une imprécation bien sentie alors qu'il se rendait compte qu'elle ne cédait pas à ses efforts. Puis, comme il soulevait son épée de la main droite pour l'abattre sur le marbre, sa main gauche tomba par hasard sur un verrou de fer qui retombait évidemment en place au moment où la porte se refermait. En un instant, il avait levé ce verrou et alors la porte céda à sa poussée. Il bondit dans la pièce 52telle la fureur incarnée, lèvres retroussées, yeux réduits à des fentes, désirant ardemment en découdre avec tout ennemi, quel qu'il fut, qui le traquait.

Le poignard avait disparu du sol. La pièce était vide, et il n'y avait personne sur l'autel. Yelaya avait de nouveau disparu.

-Par Crom! murmura le Cimmérien. Est-elle donc vivante, en fin de compte ? Il sortit de la salle du trône à grands pas, déconcerté puis, frappé par une idée subite, fit un pas derrière le trône et regarda dans l'alcôve.

Il y avait du sang sur la surface polie du marbre, là où il avait déposé le corps inanimé de Gwarunga ... mais rien d'autre. Le Noir avait disparu aussi complètement que Yelaya.

IV Le Dôme des dents de Gwahlur

La rage et la frustration rendaient les pensées du Cimmérien confuses. Il n'avait aucune idée de la façon dont il pouvait retrouver la trace de Muriela, comme cela avait été le cas pour les Dents de Gwahlur. Une seule idée se présenta à lui: suivre les prêtres.

Peut-être découvrirait-il un indice sur son sort à 1 'endroit où se trouvait le trésor. C'était une chance bien mince, mais cela valait mieux que d'errer sans but.

Se hâtant le long de la grande galerie qui menait au portique, il s'attendait à moitié à voir des formes surgir de l'ombre pour 1 'attaquer à coups de griffe et de crocs acérés. Mais seul le battement rapide de son cœur l'accompagna jusqu'au clair de lune qui éclaboussait le marbre luisant.

Au pied des larges marches, il parcourut les alentours du regard, profitant de la vive clarté lunaire, cherchant un indice qui lui indiquerait quelle direction emprunter. Et ille trouva. Des pétales tombés sur le tapis de verdure lui signalaient les endroits où un bras ou un vêtement avait frôlé une branche couverte de fleurs. Des pas lourds avaient foulé l'herbe. Conan, qui avait pisté des loups dans ses collines natales, ne 54rencontra aucune difficulté particulière à suivre la piste des prêtres keshani.

Celle-là conduisait à l'extérieur du palais, longeant des bosquets touffus aux senteurs exotiques où de grandes fleurs pâles déployaient leurs pétales luisants et des buissons verdoyants et enchevêtrés faisaient pleuvoir leurs feuilles au simple toucher. Il parvint enfin devant une grande masse rocheuse qui saillait de la falaise telle château d'un titan. Située aux abords immédiats du palais, elle en était cependant invisible, dissimulée à la vue par des arbres festonnés de lianes. De toute évidence, ce prêtre bavard de Keshia qui avait affirmé que les Dents étaient à l'intérieur du palais se trompait. Cette piste avait éloigné Conan de l'endroit où Muriela avait disparu, mais il était de plus en plus persuadé que chaque endroit de la vallée était relié au palais par des passages souterrains.

Tapi dans les ombres épaisses et veloutées des buissons, il scruta le grand piton rocheux qui se découpait distinctement à la clarté lunaire.

Il était couvert de sculptures étranges et grotesques, représentant des hommes, des animaux et des créatures à demi-bestiales qui étaient peut-être des dieux ou des démons. Le style artistique différait de façon si frappante avec celui du reste de la vallée que Conan se demanda si ces sculptures n'étaient pas l'œuvre d'une autre race, antérieure, les reliques d'une ère déjà perdue et oubliée à l'époque déjà reculée à laquelle les habitants d'Alkmeenon avaient découvert et exploré la vallée hantée.

Une grande porte s'ouvrait dans la paroi abrupte de la falaise.

Une gigantesque tête de dragon était sculptée tout autour de celle-ci, de telle sorte que la porte ouverte ressemblait à la gueule béante d'un dragon. La porte elle-même était de bronze sculpté et paraissait peser plusieurs tonnes. Il ne vit aucune serrure, mais une série de verrous sur les côtés du portail titanesque lui apprirent qu'il existait un mécanisme permettant d'ouvrir ou de verrouiller la porte ... un mécanisme que sans doute seuls connaissaient les prêtres keshani.

La piste indiquait clairement que Gorulga et ses sbires avaient franchi cette porte, mais Conan hésita. Attendre qu'ils ressortent signifiait que la porte serait probablement verrouillée sous ses yeux, et il n'était pas sûr de pouvoir percer le secret du mécanisme qui en déclenchait l'ouverture. D'un autre côté, s'il les suivait à l'intérieur, il était possible qu'ils émergent de la caverne avant lui et l'y enferme.

55Faisant fi de toute prudence, il se glissa à travers le grand portail.

Quelque part à l'intérieur de cette caverne se trouvaient les prêtres, les Dents de Gwahlur, et peut-être un indice sur le sort de Muriela. Les risques qu'il pouvait courir ne l'avaient encore jamais empêché d'aller au bout de ses objectifs.

La clarté lunaire illuminait, sur une faible distance, le large tunnel dans lequel il venait d'arriver. Quelque part devant lui il aperçut un léger halo et entendit l'écho d'une étrange litanie. Les prêtres n'avaient pas autant d'avance sur lui qu'il l'aurait cru. Le tunnel débouchait sur une salle dans laquelle venaient se perdre les derniers vestiges de clarté lunaire. Elle était vide et de faibles dimensions, mais sa voûte élevée brillait d'une lueur phosphorescente. Conan savait qu'il s'agissait là d'un phénomène fréquent dans cette partie du monde. Dans cette étrange lueur à demi spectrale, Conan put apercevoir une idole bestiale accroupie sur un autel et les bouches noires de six ou sept tunnels qui partaient de la salle. Dans le plus large des tunnels, celui situé juste derrière l'idole trapue, Conan aperçut au loin une lueur vacillante qu'il sut être celle des torches. Celle dispensée par la voûte phosphorescente éraie régulière. Il s'en approcha et il entendit distinctement les chants.

Il s'engagea en hâte er se retrouva bientôt dans une caverne plus large que celle qu'il venait de quitter. Il n'y avait pas de phosphore dans celle-ci, mais la lueur des flambeaux tombait sur un autel plus grand que le premier er sur une divinité encore plus obscène er repoussante, posée comme un crapaud sur celui-ci. Devant cerre répugnante divinité étaient agenouillés Gorulga et dix de ses acolytes, frappant le sol de leur tête roue en psalmodiant quelque chose sur un con monotone.

Conan comprit pourquoi leur progression avait été si lente. De route évidence, s'approcher de l'emplacement secret des Dents nécessitait un rituel aussi élaboré que contraignant.

Il trépigna d'impatience, attendant nerveusement qu'ils cessent de chanter er de se prosterner pour se redresser et s'engager dans le tunnel qui s'ouvrait derrière l'idole. Leurs torches disparurent sous la voûte enténébrée er il se lança rapidement à leurs trousses. Il n'y avait pas grand danger d'être découvert. Il se glissa le long des ombres telle une créature de la nuit tandis que les prêtres noirs éraient tout entiers absorbés par leur grotesque cérémonie. Ils ne s'étaient apparemment pas rendu compte de l'absence de Gwarunga.

56 Emergeant dans une caverne aux dimensions colossales, dont les parois s'incurvaient vers le haut et étaient longées par une série de corniches étagées ressemblant à des galeries, ils reprirent leur adoration devant un autre autel, plus large que les précédents et sur lequel trônait une idole plus répugnante encore.

Conan s'accroupit dans l'obscurité au bout du tunnel, les yeux fixés sur les parois de la caverne sur lesquelles se reflétait la lueur blafarde des torches. Il aperçut un escalier sculpté dans la roche, montant d'étage en étage d'une galerie à l'autre; la voûte était invisible, perdue dans les ténèbres.

Il sursauta violemment et les chants s'interrompirent. Les Noirs agenouillés redressèrent brusquement la tête. Une voix inhumaine venait de retentir bien au-dessus d'eux. Ils restèrent à genoux, comme pétrifiés, et leurs visages levés prirent une horrible teinte bleutée dans la soudaine explosion qui s'ensuivit. Une étrange lueur aveuglante jaillit des abords de la grande voûte, irradiant les ténèbres de son éclat. Cet éclat illumina l'une des galeries et un cri s'échappa des lèvres du grand prêtre, repris comme en un écho terrifiant par ses acolytes. L éclair de lumière leur avait brièvement révélé une frêle silhouette blanche qui se tenait debout sur la galerie dans des reflets brillants de soie et dans l'éclat de l'or incrusté de joyaux. Puis la flamme se réduisit à une simple lueur rougeoyante et incertaine dans laquelle il ne fut plus possible de distinguer quoi que ce soit. La mince silhouette ne fut plus qu'une tache scintillante d'ivoire.

Yelaya! s'écria Gorulga, ses traits bruns virant couleur de cendre. Pourquoi nous as-tu suivis ? Quel est ton bon vouloir? La voix étrange et inhumaine s'éleva de la voûte, se répercutant dans la caverne colossale qui l'amplifia et la déforma, la rendant tota lement méconnaissable : -Malheur aux incroyants! Malheur aux faux adeptes venus de Keshia! Qu'un destin funeste s'abatte sur ceux qui rejettent leur divinité! ' Un cri d'horreur s'échappa des lèvres des prêtres. A la lueur des torches, Gorulga ressemblait à un vautour, sous l'effet du choc. 

-Je ne comprends pas! bégaya-t-il. Nous te sommes fidèles.

Dans la salle de l'oracle, tu nous as dit ...

-Ignore ce que tu as entendu dans la salle de l'oracle! gronda cette terrible voix, tellement multipliée qu'on aurait dit qu'un millier de 57voix tonnaient et murmuraient le même avertissement. Gare aux faux prophètes et aux fausses divinités! Un démon a pris mon apparence et t'a parlé dans le palais, livrant des prophéties mensongères. Prends garde et obéis-moi à présent, car je suis - et moi seule - la véritable déesse, et je te donne une chance d'échapper au sort funeste qui sera le vôtre! )) Prends les Dents de Gwahlur dans la crypte où elles ont été déposées il y a si longtemps de cela. Alkmeenon n'est désormais plus une cité sacrée, car elle a été profanée par des blasphémateurs. Place les Dents de Gwahlur entre les mains de Thutmekri le Stygien pour qu'il les dépose dans le sanctuaire de Dagon et de Derketo. C'est la seule chose qui pourra sauver le Keshan du terrible destin que lui pré parent les démons de la nuit. Prends les Dents de Gwahlur et va-t'en.

Retourne à Keshia sur-le-champ. Là, confie les joyaux à Thutmekri et capture ce diable d'étranger de Conan, puis fais-le écorcher vif sur la grand place.

Elle fut obéie sans l'ombre d'une hésitation. Tremblant de peur, les prêtres se relevèrent en hâte et coururent derrière 1' idole du dieu bestial, Gorulga en tête de cette débandade. Ils se pressèrent et se bousculèrent devant l'ouverture pendant quelques instants, poussant des glapissements comme les torches agitées effleuraient des corps noirs frémissants, puis s'engouffrèrent de 1 'autre côté. Le martèlement frénétique de leurs pas alla en diminuant dans le tunnel.

Conan ne les suivit pas. Il , brûlait du désir furieux de tirer cette fantastique affaire au clair. Etait-ce la véritable Yelaya, comme la sueur glacée sur le dos de ses mains le lui indiquait, ou était-ce cette petite effrontée de Muriela, qui avait fini par le trahir? Si c'était le cas ...

Avant que la dernière torche ait disparu au fond du sombre tunnel, il gravissait quatre à quatre l'escalier de pierre, l'air vengeur.

La radiance bleutée avait pratiquement disparu, mais il pouvait encore distinguer la silhouette ivoirine qui se tenait immobile sur la galerie.

Son sang se glaça comme il s'en approchait, mais il n'hésita pas une seconde. Il s'élança en brandissant son épée et fondit sur la silhouette indistincte telle une promesse de mort.

-Yelaya! aboya-t-il. Aussi morte que depuis un millier d'années! Ha! 58Une silhouette sombre émergea à ce moment de l'orifice noir d'un tunnel et chargea. Mais le bruit des pieds nus courant sur le sol parvint aux oreilles aguerries du Cimmérien. Il pivota sur ses talons à la vitesse d'un chat et esquiva le coup qui visait son dos. Tandis que l'éclair d'acier sifflait dans les ténèbres et s'abattait à côté de lui, il frappa avec toute la force et la fureur d'un python déchaîné et sa longue lame embrocha son assaillant, ressortant d'un pied et demi entre ses épaules.

-Voilà! Conan dégagea son arme comme sa victime s'écroulait à terre en laissant échapper un gargouillis étranglé. Lhomme se tordit brièvement sur le sol, puis s'immobilisa. Conan vit un corps noir et un visage d'ébène rendu hideux par les derniers éclats de la lueur bleutée. Il venait de tuer Gwarunga.

Conan se détourna du cadavre pour se rapprocher de la déesse.

Des lanières passées autour de ses genoux et de sa poitrine la faisaient tenir debout, adossée à une colonne de pierre, tandis que ses longs cheveux, attachés autour de la colonne, maintenaient sa tête relevée.

' A quelques pas de distance, et dans la lumière incertaine, ces liens n'étaient plus visibles.

-Il a dû reprendre ses esprits tandis que je descendais dans le tunnel, marmonna Conan. Il a dû se douter que j'étais descendu.

Alors il a retiré le poignard qui bloquait la porte ... (Conan se pencha et arracha son poignard des doigts que la mort commençait à raidir, puis ille replaça dans sa ceinture) et l'a refermée. Puis il a emporté Yelaya afin de berner ses idiots de frères. C'est lui qui a parlé tout à l'heure.

Impossible de reconnaître sa voix avec les échos de cette voûte. Et cette explosion de flammes bleues ... Je savais bien qu'elle me semblait familière. C'est un tour utilisé par les prêtres stygiens. Thutmekri a dû lui en enseigner quelques-uns.

Il avait été facile pour l'homme d'atteindre cette caverne avant ses compagnons. De toute évidence il connaissait le tracé général de ces souterrains, soit par ouï-dire, soit par des plans transmis de génération en génération par les prêtres. Il avait pénétré dans le passage après les autres, emportant la déesse avec lui, puis avait emprunté un chemin détourné à travers les tunnels et les salles, et s'était enfin dissimulé avec son fardeau sur la galerie pendant que Gorulga et les autres acolytes étaient retenus par leur interminable rituel.

59L éclat bleuté avait totalement disparu mais Conan prit conscience d'une autre lueur, qui émanait de l'ouverture de l'un des couloirs qui donnaient sur la corniche. Quelque part au fond de ce couloir se trouvait une autre couche de phosphore; il en reconnaissait la luminosité régulière et très particulière. Le couloir conduisait dans la direction prise par les prêtres et il se décida à 1 'emprunter plutôt que de plonger dans les profondeurs de la grande caverne en contrebas. Le corridor donnait sans doute sur une autre galerie dans quelque autre pièce, et était peut-être la destination des prêtres. Il se hâta le long du couloir et la lueur se fit plus forte au fur et à mesure de sa progression. Il finit par pouvoir distinguer le sol et les parois du tunnel. Devant et en dessous de lui, il pouvait entendre les prêtres qui venaient de reprendre leurs psalmodies.

Soudain, d'une porte sur sa gauche, éclairée par le phosphore, lui parvint le bruit d'un sanglot étouffé et hystérique. Il ouvrit et regarda, découvrant une salle creusée à même le roc et non une caverne naturelle comme les autres. Le dôme de la pièce étincelait grâce au phosphore.

Les murs étaient presque entièrement recouverts d'arabesques en or martelé.

Près du mur opposé, sur son trône de granit, les yeux fixés à jamais sur la porte cintrée, était assis le monstrueux et obscène Pteor, le dieu des Pelishtim, frappé en cuivre, ses attributs exagérés reflétant la grossièreté de son culte. Et sur ses cuisses était étendue une silhouette inerte et blanche ...

-Eh bien, que je sois damné! marmonna Conan.

Il jeta un coup d'œil circonspect dans la salle, mais ne décela aucune autre entrée ni aucun autre occupant. Il s'avança alors sans bruit et baissa son regard vers la jeune fille dont les épaules tressaillaient au rythme de ses sanglots, dans son accablement extrême, le visage enfoncé entre ses bras. Partant d'épais bracelets d'or passés autour des bras de l'idole, de minces chaînes d'or couraient jusqu'à d'autres bracelets, passés autour des poignets de la jeune fille. Il posa une main sur son épaule nue et elle tressauta en poussant un hurlement et tordit son visage ruisselant de larmes vers lui.

-Conan! Dans un réflexe, elle tenta de se jeter dans ses bras, mais les chaînes l'en empêchèrent. Il sectionna l'or fln aussi près des poignets qu'ille pouvait et grogna: 60-Tu vas devoir porter ces bracelets jusqu'à ce que je puisse trouver un burin ou une lime. Lâche-moi, bon sang! Vous autres, les actrices, êtes sacrément trop émotives! Et d'abord, que t'est-il arrivé? -Quand je suis revenue dans la salle de l'oracle, gémit-elle, j'ai vu la déesse étendue sur l'autel, tout comme je l'avais vue la première fois. Je t'ai appelé et me suis mise à courir vers la porte ... et alors quelque chose m'a attrapée par-derrière. Une main s'est refermée sur ma bouche et j'ai été emmenée à travers une paroi dans le mur, puis au bas de quelques marches et le long d'un couloir sombre. Je n'ai pas vu voir ce qui m'avait saisie avant que nous ayons franchi une grande porte en métal et soyons parvenus dans un tunnel dont le plafond était éclairé comme dans cette pièce.

11 Oh, je me suis presque évanouie en les voyant! Ils ne sont pas humains. Ce sont des diables gris et velus, qui marchent comme des hommes et s'expriment dans un charabia que nul être humain ne saurait comprendre. Ils sont restés là, semblant attendre quelque chose, et à un moment il m'a semblé entendre quelqu'un tenter de forcer la porte. Puis une de ces choses a tiré un levier encastré dans le mur et quelque chose s'est écrasé de l'autre côté de la porte.

11 Ils m'ont alors emmenée de nouveau, parcourant des tunnels sinueux et montant des marches de pierre, pour enfin parvenir dans cette pièce où ils m'ont enchaînée sur les genoux de cette abominable idole avant de partir. Oh, Conan, de qui s'agit-il? -Ce sont les serviteurs de Bit-Yakin, grogna-t-il. J'ai trouvé un manuscrit qui m'a permis de comprendre un certain nombre de choses, et ensuite je suis tombé sur des fresques qui m'ont appris le reste. Bit Yakin était un Pelishtim qui est arrivé par hasard dans la vallée avec ses serviteurs après que le peuple d'Alkmeenon eut déserté l'endroit. Il a trouvé la dépouille de la princesse Yelaya et a découvert que les prêtres venaient de temps à autre pour lui faire des offrandes, car elle était vénérée comme une déesse même à cette époque.

11 Il fit d'elle un oracle, et il fut la voix de l'oracle, parlant depuis une niche qu'il avait creusée dans le mur, derrière l'estrade en ivoire.

Les prêtres ne se doutèrent jamais de la supercherie, n'aperçurent jamais Bit-Yakin, ni même ses serviteurs, car ils se dissimulaient lorsqu'ils arrivaient. Bit-Yakin a vécu et est mort ici sans jamais avoir été découvert par les prêtres. Crom seul sait combien de temps il a vécu ici, mais cela 61a dû durer des siècles. Les sages de Pelishtim savent comment prolonger leur vie pendant des centaines d'années. J'en ai rencontré quelques-uns, moi-même. Pourquoi il vivait seul ici et pour quelle raison il a joué le rôle de l'oracle, aucun homme ordinaire ne saurait le deviner. Je pense que c'était afin que la cité reste inviolée et sacrée, de façon qu'il ne soit pas dérangé. Il mangeait la nourriture que les prêtres apportaient en offrande à Yelaya et ses serviteurs mangeaient autre chose ... J'ai toujours su qu'il existait une rivière souterraine qui partait du lac dans lequel les habitants des hautes terres du Punt jettent leurs morts. Cette rivière coule sous le palais. Ils ont suspendu des échelles au-dessus du cours d'eau, d'où ils peuvent se suspendre et pêcher les cadavres qui passent en flottant.

Bit-Yakin notait tout sur du parchemin et sur ses peintures murales.

>> Il mourut enfin, et ses serviteurs le momifièrent selon les instructions qu'il leur avait données avant sa mort, le plaçant dans une caverne dans les falaises. Le reste est facile à deviner. Ses serviteurs, qui étaient encore plus immortels que lui, restèrent ici, mais lorsqu'un grand prêtre revint consulter l'oracle, n'ayant plus de maître pour les retenir, ils le taillèrent en pièces. Et c'est ainsi que depuis ce moment-là -jusqu'à Gorulga personne n'est venu parler à l'oracle.

»C'est eux qui de toute évidence renouvelaient les vêtements et les ornements de la déesse, comme ils avaient vu Bit-Yakin le faire.

Il existe sans doute une pièce fermée quelque part, où les soieries sont préservées des ravages du temps. Ils ont habillé la déesse et l'ont rapportée dans la salle de l'oracle après que Zargheba l'eut dépouillée de ses parures. Oh, à propos, ils ont coupé la tête de Zargheba et l'ont suspendue dans un fourré.

Elle frissonna et poussa en même temps un profond soupir de soulagement.

-Il ne me fouettera plus jamais.

-Pas de ce côté-ci de l'enfer, acquiesça Conan. Mais viens.

Gwarunga a ruiné mes chances de survie en s'emparant de la dépouille de la déesse. Je vais suivre les prêtres et tenter de dérober le trésor une fois qu'ils l'auront entre les mains. Et tu restes près de moi. Je ne peux pas passer tout mon temps à te chercher.

-Mais les serviteurs de Bit-Yakin? murmura-t-elle craintivement.

-Nous allons devoir courir ce risque, grogna-t-il. Je ne sais pas ce qu'ils ont en tête, mais en tout cas, jusqu'à présent, ils n'ont 62montré aucune velléité à vouloir sortir et se battre à découvert. Allez, viens! Saisissant Muriela par le poignet, ilia conduisit hors de la pièce et dans le couloir. Tout en avançant, ils entendirent le chant des prêtres, auquel se mêlait le grondement sourd et sinistre des eaux tour billonnantes. La lumière se fit plus vivre comme ils émergeaient sur une corniche haut perchée dominant une immense caverne, et ils purent contempler une scène étrange et fantastique.

Au-dessus d'eux luisait la voûte phosphorescente; à une centaine de pieds en dessous d'eux s'étendait le sol de pierre régulier de la caverne. Au loin, celui-ci était coupé par un canal de pierre profond et étroit, dont les eaux affleuraient le bord. Jaillissant des ténèbres insondables, le cours d'eau serpentait le long de la caverne et allait se perdre de nouveau dans les ténèbres en face. Sa surface reflétait la lueur qui émanait des hauteurs de la caverne et ses eaux noires et bouillonnantes luisaient comme si elles étaient constellées de joyaux rutilants aux chatoiements sans cesse changeants, tour à tour bleu glacé, rouge vif, vert scintillant.

Conan et sa compagne se trouvaient sur une corniche qui longeait la haute paroi incurvée. Un pont de pierre en partait, enjam bant le vaste gouffre de la caverne en une arche vertigineuse, et la reliait à une corniche plus étroite sur la paroi opposée, de l'autre côté du cours d'eau. Dix pieds en contrebas, elle se doublait d'une ' seconde arche, plus large que la première. A chacune des extrémités, un escalier sculpté dans la pierre permettait de passer d'un pont fantastique à l'autre.

Conan, suivant du regard la courbe de l'arche supérieure, aperçut un éclat de lumière qui n'était pas dû au phosphore : sur cette petite corniche, à l'opposé de l'endroit où ils se trouvaient, se trouvait une ouverture dans la caverne, à travers laquelle brillaient les étoiles.

Toute son attention fut cependant rivée sur la scène qui se déroulait en contrebas. Les prêtres avaient atteint leur destination finale. Là, dans un vaste recoin de la caverne, se trouvait un autel de pierre, mais aucune idole n'y était posée. S'il y en avait une derrière, Conan n'aurait pu l'affirmer car, soit du fait d'un effet de lumière, soit du fait de la courbe de la paroi, l'espace qui se trouvait derrière l'autel était plongé dans les ténèbres les plus absolues.

63Les prêtres avaient fiché leurs flambeaux dans des trous dans le sol de pierre, décrivant un demi-cercle de feu à plusieurs pas de l'autel. Puis les prêtres formèrent à leur tour un demi-cercle s'inscrivant à l'intérieur du croissant des torches. Gorulga, après avoir levé les bras en signe d'invocation, se pencha sur l'autel et posa les mains dessus. Celui-ci se souleva et s'ouvrit en basculant par l'arrière, comme s'il s'était agi d'un coffre, révélant une petite cavité.

Après avoir tendu un long bras à l'intérieur de la cachette, Gorulga en ressortit un coffret de cuivre. Il remit l'autel en place, déposa la cassette dessus et en ouvrit le couvercle. Pour les spectateurs captivés perchés sur la galerie, ce fut comme s'il avait libéré un torrent de flammes qui vibrait et pulsait tout autour du coffret ouvert. Le cœur de Conan bondit dans sa poitrine et sa main se porta sur la poignée de son épée. Les Dents de Gwahlur, enfin! Le trésor qui ferait de son propriétaire l'homme le plus riche du monde! Sa respiration se fit haletante entre ses dents serrées.

Puis il prit soudainement conscience qu'un nouvel élément venait de surgir dans le cercle de lumière dispensé par les torches et le plafond phosphorescent, réduisant à néant leur éclat. Les ténèbres s'amoncelèrent autour de l'autel, à l'exception de la tache lumineuse et maléfique qui irradiait des Dents de Gwahlur, et cela grandissait à chaque seconde.

Les Noirs s'immobilisèrent, comme changés en statue de basalte; leurs ombres s'allongèrent grotesquement dans des proportions gigantesques derrière eux.

L'autel baignait désormais dans cette lueur et les traits ébahis de Gorulga se détachaient avec un relief saisissant. Puis le mystérieux espace qui se trouvait derrière l'autel fut envahi par la lueur sans cesse croissante. Et lentement, au rythme de la lumière qui se diffusait peu à peu, des silhouettes s'y profilèrent, telles des formes engendrées par la nuit et le silence.

Au début, elles ressemblaient à des statues de pierre grise, ces formes immobiles, velues, anthropoïdes et pourtant pourvues d'une horrible humanité; mais leurs yeux étaient vivants, de froides étincelles d'un feu gris et glacé. Et comme l'étrange lueur illuminait enfin leurs visages bestiaux, Gorulga poussa un cri et tomba à la renverse, les bras tendus en avant dans un geste d'horreur frénétique.

Un bras plus long que le sien jaillit de l'autel et une main difforme le saisit par la gorge. Hurlant et se débattant, le grand prêtre fut traîné 64de l'autre côté de l'autel. Un poing semblable à un maillet s'abattit et les cris de Gorulga cessèrent. Boitant, le corps disloqué, il repassa en titubant de l'autre côté de l'autel, sa cervelle s'écoulant lentement de son crâne fracassé. Et alors les serviteurs de Bit-Yakin se lancèrent tel un torrent infernal sur les prêtres noirs qui restaient immobiles, telles des statues pétrifiées par l'horreur.

Puis ce fut le carnage, sinistre et terrifiant.

Conan vit des corps noirs secoués par les mains inhumaines des tueurs et jetés au loin comme des fétus de paille. Les poignards et les épées des prêtres étaient impuissants face à l'agilité et à la puissance des créatures. Conan vit des hommes être soulevés et leurs têtes fracassées sur l'autel de pierre. Il vit une main monstrueuse s'emparer d'une torche pour enfoncer celle-ci dans la gorge d'un malheureux qui se débattait en vain pour se dégager des bras qui le maintenaient. Il vit un homme être déchiré en deux comme on pourrait démembrer un poulet et les deux tronçons sanglants être jetés en travers de la caverne.

Le massacre fut aussi bref et meurtrier qu'un ouragan soudain. Dans une explosion de brutalité sanglante tout fut rapidement terminé, à l'exception d'un pauvre diable qui s'enfuyait en courant dans la direction d'où étaient venus les prêtres, poursuivi par un essaim de formes maculées de sang qui tendaient leurs mains rougies vers lui.

Le fuyard et ses poursuivants disparurent le long du tunnel noir et les cris de l'homme leur parvinrent de moins en moins forts, déformés par la distance.

Muriela était à genoux, agrippée aux jambes de Conan, son visage pressé contre sa cuisse et fermant les yeux de toutes ses forces.

Elle n'était plus qu'une forme tremblante et frémissante, en proie à la plus abjecte terreur. Mais Conan était galvanisé. Un regard rapide en direction de l'ouverture à travers laquelle brillaient les étoiles, un autre vers le coffret qui était resté ouvert et étincelait toujours sur l'autel maculé de sang, et il vit et saisit le pari désespéré qui s'offrait à lui.

-Je vais chercher ce coffre! grinça-t-il. Reste ici! -Oh, Mitra, non! (Dans un accès d'épouvante elle se laissa tomber à terre et le saisit par ses sandales.) Ne fais pas cela! Ne fais pas cela ! Ne me laisse pas ! -Reste ici et tais-toi! pesta-t-il, se dégageant de l'étreinte effrénée de la jeune fille.

65Dédaignant l'escalier sinueux, il se laissa tomber sur la corniche inférieure avec une hâte intrépide. Il n'y avait aucun signe de présence des monstres au moment où ses pieds touchèrent le sol.

Quelques-unes des torches fichées dans le sol brûlaient encore; la lueur phosphorescente tremblotait et palpitait, et les flots s'écoulaient avec un murmure presque articulé, scintillant d'iridescentes inédites. La luminosité particulière qui avait marqué l'apparition des serviteurs avait disparu avec eux. Seul scintillait et palpitait le feu des joyaux dans le coffre de cuivre.

Il saisit le coffret, jetant un unique regard avide sur son contenu ...

de curieuses pierres aux formes étranges qui irradiaient d'un feu glacé et non terrestre. Il referma le couvercle d'un coup, glissa le coffret sous son bras et repartit en courant vers les marches. Il n'avait aucune envie de se trouver confronté aux infernaux serviteurs de Bit-Yakin. La brève vision qu'il avait eue de ceux-ci en action avait suffi à dissiper tous ses doutes quant à leur capacité à se battre. Il était incapable d'expliquer pourquoi ils avaient attendu si longtemps avant d'attaquer les intrus. Quel être humain aurait été capable de deviner les pensées ou les motivations de telles monstruosités? Ils avaient démontré qu'ils étaient dotés de ruse et d'une intelligence rivalisant avec celles d'un être humain. Et là, sur le sol de la caverne, gisaient les preuves sanglantes de leur férocité bestiale.

La Corinthienne était toujours recroquevillée, tremblante de peur, dans la galerie où il l'avait laissée. Il l'attrapa par le poignet et la força à se mettre debout.

-Je crois qu'il est temps d'y aller! grogna-t-il.

Trop médusée par la terreur pour se rendre pleinement compte de la situation, la jeune fille accepta tant bien que mal de se laisser emmener de l'autre côté de l'arche vertigineux. Ce ne fut qu'au moment où ils se retrouvèrent au-dessus des eaux torrentielles qu'elle regarda en bas. Elle poussa un glapissement étonné et aurait basculé par-dessus le pont sans le bras puissant de Conan pour la retenir. Grognant un reproche à son oreille, il s'empara d'elle, la cala sous son bras resté libre et la souleva pour l'emporter ainsi, bras et jambes ballants, jusqu'à l'ouverture de l'autre côté. Sans se soucier de la redéposer à terre, il parcourut rapidement le petit tunnel sur lequel donnait l'ouverture. Un instant plus tard, ils émergeaient sur une corniche étroite, sur le versant 66' extérieur des falaises qui encerclaient la vallée. A moins d'une centaine de pieds en contrebas, la jungle ondoyait sous la clarté lunaire.

Quand il ragarda en bas, Conan poussa un profond soupir de soulagement. Il pensait qu'il lui serait possible de négocier cette descente, même en tenant compte des fardeaux que représentaient la jeune fille et les joyaux. En revanche il était convaincu qu'il lui aurait été impossible d'escalader la falaise à cet endroit, même sans être chargé. Il déposa le coffret sur la corniche. Celui-ci était toujours maculé du sang de Gorulga et poisseux des bouts de sa cervelle. Il était sur le point de retirer sa ceinture afin d'attacher le coffret dans son dos, lorsqu'il fut saisi par un bruit dans son dos, un son sinistre et reconnaissable entre tous.

-Reste ici! aboya-t-il à l'encontre de la Corinthienne éberluée.

Ne bouge pas! Dégainant son épée, il se glissa dans le tunnel et se retrouva de nouveau à l'intérieur de la caverne.

Au milieu de l'arche supérieure, il aperçut une forme grise et contrefaite. L'un des serviteurs de Bit-Yakin s'était lancé à ses trousses.

Il ne faisait absolument aucun doute que la créature bestiale les avait vus et les suivait. Conan n'hésita pas un instant. Il aurait peut-être été plus facile de défendre l'entrée du tunnel, mais il fallait mettre un terme rapide à ce duel, avant que les autres serviteurs aient le temps de • revemr.

Il courut droit sur le monstre qui arrivait sur lui. Ce n'était ni un singe ni un homme. C'était une horreur à l'allure pesante engendrée dans les jungles mystérieuses et innommables du Sud, où une vie étrange grouillait dans la puanteur de la décomposition, où l'homme n'était pas l'espèce dominante et où des tambours grondaient dans des temples à l'intérieur desquels nul être humain n'avait jamais mis les pieds. Le moyen par lequel le vieux Pelishtim avait réussi à subjuguer ces créatures, et par la même occasion s'était condamné à rester éternellement banni du reste de l'humanité, était une énigme impie sur laquelle Conan n'avait nulle intention de méditer, même s'il en avait eu le temps.

Homme et monstre s'affrontèrent à l'endroit le plus élevé de l'arche supérieure, là où, une centaine de pieds en contrebas, grondaient les eaux noires et furieuses. Alors que la silhouette monstrueuse, au 68corps d'un gris lépreux et aux traits d'idole inhumaine sculptée, se dressait devant lui, Conan frappa comme un tigre blessé, mettant à contribution toute sa force et tous ses muscles dans ce coup qui aurait sectionné un être humain en deux. Mais les os du serviteur de Bit Yakin étaient pareils à de l'acier trempé. Pourtant, même l'acier trempé ne pouvait qu'être entamé par un coup aussi furieux que celui-là. Des côtes et la clavicule de la créature cédèrent et un torrent de sang jaillit de la plaie béante.

Le Cimmérien n'eut jamais le temps de porter un second coup.

Avant qu'il puisse lever sa lame une seconde fois ou se mettre hors d'atteinte, un bras de géant balaya les airs et le heurta, le chassant comme une mouche. Il bascula dans le vide. Dans sa chute, le rugissement de la rivière résonna comme un glas à ses oreilles mais, en tordant son corps, il parvint à atterrir sur l'arche inférieure, les jambes pendant dans le vide. Il se balança dans un équilibre précaire pendant un instant puis, d'une main, s'agrippa au bord opposé avant de se hisser sur l'arche, tenant toujours son épée dans l'autre main.

Comme il se redressait d'un bond, il aperçut le monstre, dont le sang giclait en hideuses cascades, se précipiter vers la caverne, dans l'intention évidente de descendre les marches qui menaient à l'arche inférieure et d'y reprendre le combat. Parvenue sur la corniche, la créature bestiale s'arrêta dans son élan. Conan vit la même chose qu'elle: Muriela, le coffret sous le bras, immobile à l'entrée de la caverne, les yeux écarquillés.

Poussant un beuglement triomphal, le monstre se saisit d'elle et la passa sous son bras, s'emparant du coffret aux joyaux de l'autre main à l'instant où la jeune fille le laissait tomber. La créature fit alors demi-tour et repartit pesamment vers l'autre côté de l'arche. Conan poussa un juron retentissant et se lança à son tour dans la même direction. Il doutait d'être capable de parvenir à l'étage supérieur avant que la brute s'enfonce dans le labyrinthe des tunnels de cette • parm.

Mais le monstre n'était plus aussi rapide ; il avançait de moins en moins vite. Le sang giclait par saccades de cette terrible plaie sur sa poitrine et il se balançait vertigineusement de droite à gauche. Soudain, il trébucha, vacilla et bascula, plongeant la tête la première. La jeune fille et le coffre au joyau glissèrent de ses mains inertes et le hurlement 69de Muriela résonna terriblement, dominant le grondement furieux des eaux en contrebas.

Conan était presque à la verticale de l'endroit où la créature avait basculé. Le monstre heurta légèrement l'arche inférieure et poursuivit sa chute, mais la jeune fille se débattit et s'accrocha, tandis que le coffret tombait en face d'elle, tout près du bord opposé. I.:un était tombé à gauche de Conan, l'autre à droite. Tous deux étaient à sa portée; pendant une fraction de seconde, le coffre oscilla sur l'arête de l'arche tandis que Muriela restait accrochée par un seul bras, son visage tourné désespérément vers Conan, ses yeux dilatés par la peur de la mort. Les lèvres de la jeune fille s'entrouvrirent et elle poussa un hurlement de désespoir déchirant.

Conan n'hésita pas un instant et ne lança même pas un regard vers le coffret qui renfermait toute la richesse d'une ère révolue. Avec une rapidité qui aurait ridiculisé le bond d'un jaguar affamé, il s'élança, saisit le bras de la jeune fille à l'instant où ses doigts glissaient de la pierre lisse et ilia hissa sur l'arche d'une formidable traction. Le coffret bascula par-dessus le bord pour aller heurter l'eau quatre-vingt-dix pieds plus bas, à l'endroit où le cadavre du serviteur de Bit-Yakin avait disparu peu de temps auparavant. Une éclaboussure et un soudain jet d'écume marquèrent l'endroit où les Dents de Gwahlur disparurent à jamais du regard des hommes.

Conan regarda à peine vers le bas. Il s'élança vers l'autre côté de 1 'arche, gravissant les marches comme un félin, portant la jeune fille comme s'il s'agissait d'une enfant. Un long hurlement aigu le fit regarder par-dessus son épaule alors qu'il atteignait l'arche supérieure, et il vit les autres serviteurs envahir de nouveau la caverne en contrebas, leurs crocs retroussés dégoulinant de sang. Ils s'élancèrent vers l'escalier qui serpentait d'étage en étage, poussant des rugissements vengeurs.

Conan jeta la jeune fille sur son épaule sans autre forme de cérémonie, se précipita hors du tunnel et descendit la falaise à la façon d'un singe, se laissant glisser et bondissant de prise en prise avec une folle témérité.

Lorsque les gueules féroces regardèrent vers le bas depuis la corniche, ce fur pour voir le Cimmérien et la jeune fille disparaître dans la forêt qui entourait les falaises.

-Eh bien, dit Conan, posant la jeune fille à terre lorsqu'il fut parvenu sous le couvert des branches, nous pouvons prendre notre temps 70à présent. Je ne pense pas que ces brutes nous suivront à l'extérieur de la vallée. De toute façon, mon cheval est attaché près d'un trou d'eau, non loin d'ici, si les lions ne l'ont pas dévoré. Par tous les diables de Crom! Pourquoi pleurniches-tu encore? Elle cacha son visage souillé de larmes entre ses mains et ses épaules délicates furent parcourues de soubresauts comme elle sanglotait.

-C'est à cause de moi que tu as perdu les joyaux, gémit-elle misérablement. C'est ma faute. Si je t'avais obéi et étais restée sur la corniche, cette brute ne m'aurait pas vue. Tu aurais dû prendre les gemmes et me laisser me noyer! -Oui, je suppose que j'aurais pu le faire, acquiesça-t-il. Mais oublie ça. Ça ne sert à rien de se tracasser au sujet du passé. Et arrête de pleurer, veux-tu? Là, c'est mieux. Allez, viens.

-Tu veux dire que tu vas me garder? M'emmener avec toi? demanda-t-elle, pleine d'espoir.

-Et que crois-tu que je puisse faire d'autre de toi? dit-il. (Il laissa son regard parcourir le corps voluptueux et eut un sourire en apercevant la tunique déchirée qui révélait de généreuses et appétissantes courbes de la teinte de l'ivoire.) Tes talents d'actrice pourraient bien m'être utiles. Cela ne sert à rien de revenir à Keshia. Il n'y a plus rien qui m'intéresse au Keshan. Nous irons au Punt. Les habitants de ce pays vénèrent une femme au corps d'ivoire et il leur faut de grands paniers d'osier pour tamiser leur or dans les rivières. Je leur dirai que le Keshan complote avec Thutmekri avec 1' intention de les réduire en esclavage, ce qui est vrai, et que les dieux m'ont envoyé à eux pour les protéger ...

en échange, disons, d'une très grosse quantité d'or. Si je parviens à te faire pénétrer dans leur temple à leur insu et à te faire prendre la place de leur déesse au corps d'ivoire, nous les plumerons jusqu'à l'os avant d'en avoir terminé avec eux!

Au-delà de la rivière Noire

I Conan perd sa hache ==== Le silence de la piste forestière était si primordial que le simple bruit de bottes souples sur le sol dérangeait étonnamment.

C'est du moins l'impression qu'avait le voyageur, qui avançait pourtant sur la piste avec la prudence indispensable à tout homme s'aventurant au-delà du fleuve Tonnerre. C'était un jeune homme de taille moyenne et aux traits avenants; ni toque, ni casque ne venait confiner sa tignasse de cheveux fauves en bataille. Ses vêtements étaient tout ce qu'il y a de plus normal pour la région: une tunique grossière resserrée à la taille par une ceinture, un court pantalon de cuir et des bottes souples en daim qui lui arrivaient juste au-dessous des genoux.

La poignée d'une dague saillait du revers d'une de ses bottes. Une épée, courte et massive, et une besace en peau de daim pendaient à sa large ceinture de cuir. Ses yeux scrutaient la muraille verte de part et d'autre de la piste sans laisser paraître le moindre trouble. Bien qu'il ne soit pas 73très grand, l'homme était bien bâti et ses bras, que les courtes manches de sa tunique laissaient dénudés, étaient musclés et noueux.

Il poursuivait son chemin, imperturbable, même si la dernière cabane de colons était désormais à des miles derrière lui et que chaque pas le rapprochait un peu plus du sinistre péril qui planait telle une ombre menaçante sur la forêt immémoriale.

Il ne faisait pas autant de bruit qu'il en avait l'impression, mais il savait bien que le léger frottement de ses bottes ferait l'effet d'un tocsin aux oreilles aguerries de ceux qui rôdaient peut-être dans cette perfide citadelle de verdure. Son attitude nonchalante était étudiée et ses yeux et ses oreilles étaient constamment en alerte; tout particulièrement ses oreilles, car nul regard ne pouvait pénétrer la masse verte de plus de quelques pieds, dans quelque direction que ce soit.

Ce fut cependant son instinct, plus que ses sens, qui l'avertirent soudain. La main sur la garde de son épée, il resta parfaitement immobile au milieu de la piste, retenant inconsciemment son souffle, se demandant ce qu'il avait entendu ... et s'il avait vraiment entendu quelque chose. Le silence semblait absolu. Pas un écureuil ne bougeait, pas un oiseau ne gazouillait. Puis son regard se posa et se fixa sur un bosquet aux abords de la piste, à quelques pas devant lui. Nulle brise n'agitait l'air, mais une branche venait de remuer. Les poils sur sa nuque se hérissèrent et il resta un instant indécis, certain qu'au moindre mouvement de sa part, la mort s'abattrait sur lui, jaillissant des fourrés à la vitesse de 1 'éclair.

Un puissant craquement retentit derrière les feuilles. Les fourrés furent violemment secoués. Une flèche monta dans les airs en zigzaguant et décrivit une course erratique avant de disparaître entre les arbres qui longeaient le sentier. Le voyageur suivit brièvement sa trajectoire du regard tout en bondissant frénétiquement pour se mettre a ' couvert.

Recroquevillé derrière un tronc épais, son épée tremblant entre ses doigts, il vit les buissons s'écarter. Une grande silhouette en émergea et s'avança d'un pas tranquille sur le sentier. Le voyageur observa l'individu avec des yeux remplis d'étonnement. Linconnu portait lui aussi des bottes, mais ses pantalons étaient de soie et non de cuir; le plus surprenant cependant était le haubert sans manches et aux mailles sombres qu'il portait en lieu et place d'une tunique.

74Un casque couvrait sa crinière noire et celui-ci aussi retint 1 'attention du voyageur; il était dépourvu de crête et orné de courtes cornes de taureau. Jamais un homme civilisé n'aurait forgé un tel casque.

Le visage qui apparaissait en dessous n'était d'ailleurs pas celui d'un homme civilisé: sombre, couturé de cicatrices, des yeux d'un bleu incandescent ... C'était un visage aussi indompté que la forêt primor diale derrière lui. L'homme tenait à la main une grande épée dont l'extrémité ruisselait de sang.

-Sors de là! l'interpella l'homme avec un accent qui était inconnu du voyageur. Il n'y a plus rien à craindre maintenant. Il n'y avait qu'un seul de ces chiens. Sors donc! L'autre émergea, sceptique, et observa 1' inconnu. Il se sentit curieusement impuissant et ridicule devant les proportions de l'homme de la forêt ... ce torse massif et bardé de fer; ce bras tenant l'épée rougie, tanné par le soleil, et sur lequel saillaient des veines et des muscles noueux. L'homme se déplaçait avec la dangereuse aisance d'une panthère; il était trop farouchement souple pour être issu de la civilisation, même de cette frange particulière de la civilisation que l'on • trouvait aux frontières de l'ouest du pays.

L'inconnu se retourna, fit un pas vers les buissons et les écarta.

N'ayant toujours pas bien compris ce qui venait de se passer, le voyageur arrivant de 1 'est s'avança à son tour et baissa les yeux pour voir ce qui se trouvait dans le buisson. Un homme gisait là, petit, mat de peau; son corps était noueux. Il était nu à l'exception d'un pagne, d'un collier de dents humaines et d'un bracelet de cuivre. Une courte épée était passée dans la ceinture qui retenait son pagne et une de ses mains agrippait toujours un puissant arc noir. Il avait les cheveux longs et noirs, mais le voyageur ne put rien dire d'autre sur sa tête, car son visage n'était plus qu'une bouillie de sang et de cervelle. Son crâne avait été fendu jusqu'aux dents.

-Un Piete, par tous les dieux! s'exclama le voyageur.

Les yeux bleus flamboyants se tournèrent vers lui.

-Cela te surprend? -Eh bien, on m'a dit à Velitrium, et on me l'a répété dans les cabanes de colons sur la route, que ces démons franchissaient parfois subrepticement la frontière, mais je ne m'attendais pas à en trouver un si loin à l'intérieur des terres.

75-Tu n'es qu'à quatre miles à l'est de la rivière Noire, l'informa l'étranger. On en a tué à moins d'un mile de Velirrium. Aucun colon emre le Tonnerre et Fort Tuscelan n'est réellement en sécurité. Je suis tombé sur les traces de ce chien à trois miles au sud du fort ce matin et je l'ai pisté depuis cet instant. Je suis arrivé sur ses arrières juste au moment où il s'apprêtait à te décocher une flèche. Un instant de plus et il y aurait eu un étranger en enfer. Mais je lui ai fait rater son tir.

Le voyageur regardait le grand inconnu avec des yeux écarquillés, ayant du mal à comprendre qu'il ait pu traquer et tuer un de ces diables de la forêt sans que le Piete s'aperçoive de sa présence. Cela impliquait une prodigieuse maîtrise de la forêt, supérieure à celle de n'importe quel homme de la province de Conajohara.

-Tu fais partie de la garnison du fort? s'enquit le jeune homme.

-Je ne suis pas soldat. Je perçois la solde et les rations d'un officier de ligne, mais je fais mon travail dans les bois. Valannus sait que je suis plus utile à patrouiller le long de la rivière qu'à rester coincé au fort à ne rien faire.

Il repoussa négligemment du pied le cadavre de l'homme qu'il avait tué, le faisant rouler dans le fourré, puis il remit les branches en place et revint sur la piste. L'autre lui emboîta le pas.

-Mon nom est Balthus, lança ce dernier. J'étais à Velitrium la nuit dernière. Je n'ai pas encore pris ma décision, ne sachant pas si je vais prendre une parcelle de terre ou m'engager dans la garnison du fort.

-Les meilleures terres près du Tonnerre som déjà prises, grogna le tueur. Il y a beaucoup de bonnes terres emre la Scalp - cette petite rivière que tu as franchie il y a quelques miles et le fort, mais c'est diablement trop près de la rivière. Les Pictes la traversent parfois pour venir tuer et mettre le feu, comme celui-là l'a fait. Ils ne viennent pas toujours seuls. Un jour, ils essaieront de chasser les colons de Conajohara. Er ils y réussiront peut-être. Ils réussiront même sans doute. Cette histoire de colonisation est de la folie pure, de toute façon. Il y a plein de bonnes terres à l'est des Marches bossoniennes. Si les Aquiloniens voulaient bien morceler un peu les vastes domaines de leurs barons et plamer du blé là où on ne trouve aujourd'hui que des terrains de chasse et des cerfs, ils ne seraient pas obligés de traverser la fromière et de s'emparer des terres qui appartiennent aux Pictes.

76-Voilà un étrange discours de la part d'un homme au service du gouverneur de Conajohara, fit remarquer Balthus.

-Et alors? répliqua l'autre. Je suis un mercenaire. Je vends mon épée au plus offrant. Je n'ai jamais semé de blé et je ne le ferai jamais tant qu'il y aura d'autres récoltes à moissonner à l'épée. Mais, vous autres Hyboriens, vous vous êtes étendus aussi loin que vous pouviez le faire. Vous avez franchi les Marches, mis le feu à quelques villages, exterminé quelques clans et repoussé les frontières jusqu'à la rivière Noire. Cependant, je doute que vous soyez capables de conserver ce que vous avez conquis, et vous n'étendrez pas vos frontières plus loin à l'ouest. Votre crétin de roi ne comprend rien à ce qui se passe ici. Il ne vous enverra pas suffisamment de renforts et il n'y a pas assez de colons pour contenir le choc d'une attaque concertée lancée depuis l'autre côté de la rivière.

-Mais les Pictes sont divisés en clans de petite taille, insista Balthus. Jamais ils ne s'uniront et nous sommes tout à fait capables de repousser n'importe quel clan isolé.

-Voire même trois ou quatre clans, reconnut le tueur. Mais un jour un homme viendra, qui unira trente ou quarante clans, comme cela s'est produit chez les Cimmériens quand les Gundermen ont essayé de repousser les frontières vers le Nord, il y a des années de cela. Ils ont essayé de coloniser les Marches méridionales de la Cimmérie en massacrant quelques clans de faible importance et en bâtissant une ville fortifiée, Venarium ... Tu connais l'histoire, j'imagine? -Je la connais, en effet, répondit Balthus en grimaçant.

(Le souvenir de ce désastre sanglant était une tache noire dans les chroniques de ce peuple fier et guerrier.) Mon oncle était à Venarium lorsque les Cimmériens ont déferlé sur les remparts. Il est un des rares à avoir réchappé au massacre. Je l'ai écouté me raconter l'histoire à maintes reprises. Les barbares ont surgi sans prévenir des collines en une horde sauvage et ont pris Venarium d'assaut avec une telle furie que personne n'aurait pu leur résister. Hommes, femmes et enfants furent massacrés. Venarium fut réduite à un tas de ruines carbonisées, ce qu'elle est encore de nos jours. Les Aquiloniens furent repoussés de l'autre côté des Marches et depuis ils n'ont plus jamais cherché à coloniser la Cimmérie. Mais tu parles de Venarium sur un ton familier.

Tu y étais peut-être? 77-J'y étais, grogna l'autre. Je faisais partie de la horde qui a déferlé sur les murailles. Je n'avais pas encore vu quinze hivers, mais déjà on répétait mon nom autour des feux de camp lors des conseils.

Balthus recula involontairement, ouvrant de grands yeux. Il semblait inconcevable que cet homme qui marchait tranquillement à côté de lui puisse avoir été l'un de ces démons hurlants et ivres de sang qui s'étaient abattus sur les murailles de Venarium, il y avait bien longtemps de ça, pour y transformer les rues en rivières de sang.

-Mais alors, tu es - toi aussi - un barbare! s'exclama-t-il involontairement.

L'autre acquiesça, sans en prendre ombrage.

-Je suis Conan, un Cimmérien.

-J'ai entendu parler de toi! Un intérêt renouvelé vint aviver le regard de Balthus. Il n'était pas étonnant que le Piete ait succombé à son propre type de piège. Les Cimmériens étaient des barbares tout aussi féroces que les Pictes, mais bien plus intelligents. De toute évidence, Conan avait passé beaucoup de temps parmi les hommes civilisés, même si ce contact ne l'avait ni amolli, ni même émoussé ses instincts primitifs. L'appréhension de Balthus se transforma en admiration comme il remarquait l'allure -féline et aisée et l'absence d'effort avec lesquelles le Cimmérien avançait sur la piste. Les mailles huilées de son haubert ne cliquetaient pas et Balthus comprit que Conan aurait pu se glisser dans le fourré le plus épais ou les buissons les plus enchevêtrés aussi silencieusement que n'importe quel Piete nu.

-Tu n'es pas gunderman? C'était plus une assertion qu'une question. Balthus secoua la tete.

-Je suis originaire du Tauran.

-J'ai connu de bons trappeurs qui venaient du Tauran. Mais les Bossoniens vous ont protégés pendant trop de siècles, vous autres Aquiloniens, des territoires sauvages qui s'étendent au-delà de vos frontières. Vous avez besoin de vous endurcir.

C'était vrai. Les Marches bossoniennes, avec leurs villages fortifiés remplis d'archers résolus, avaient longtemps fait office de tampon entre l'Aquilonie et les barbares qui vivaient de l'autre côté de la frontière. Un peuple de trappeurs capables de rivaliser avec les A 78barbares sur leur propre terrain commençait à se développer parmi les colons installés au-delà du Tonnerre, mais ils étaient encore très peu nombreux. La plupart des hommes vivant sur la frontière étaient comme Balthus ... ressemblant plus à des colons qu'à des trappeurs maîtrisant parfaitement leur environnement.

Le soleil ne s'était pas encore couché, mais on ne pouvait plus le voir, caché par la muraille épaisse de la forêt. Les ombres s'allongeaient, devenaient plus compactes dans le bois derrière eux, tandis que les deux compagnons poursuivaient leur route sur la piste.

-La nuit sera tombée avant que nous atteignions le fort, fit remarquer Conan, l'air de rien.

Puis soudain : -Écoute! Le Cimmérien s'immobilisa, se ramassant sur lui-même, épée en main, transformé en une silhouette sauvage, aux aguets et prête à bondir et à lacérer. Balthus l'avait entendu lui aussi ... un hurlement frénétique qui s'était brisé sur une note aiguë. C'était le cri d'un homme en proie à une terreur ou à une souffrance extrême.

Conan agit sur 1' instant et s'élança sur la piste. Chacune de ses foulées l'éloignait un peu plus de son compagnon, qui s'efforçait tant bien que mal de le suivre. Balthus poussa un juron tout en haletant.

Dans les colonies du T auran, il avait réputation d'être bon coureur, mais Conan le distança avec une aisance qui le mit hors de lui. Puis Balthus oublia son exaspération comme ses oreilles étaient assaillies par le cri le plus terrifiant qu'il ait jamais entendu. Ce cri-là n'était pas humain, c'était un miaulement démoniaque exprimant un triomphe hideux, une victoire exaltante sur une humanité déchue, résonnant jusque dans les gouffres noirs au-delà de la connaissance humaine.

La course de Balthus se fit hésitante et une sueur glacée vint perler sur sa peau. Conan n'hésita pas un instant; il plongea comme une flèche et disparut derrière le coude que formait la piste. Balthus, gagné par la panique à l'idée de se retrouver seul alors que les sinistres échos de ce cri terrifiant résonnaient encore dans la forêt, redoubla d'efforts et s'élança derrière le Cimmérien.

LAquilonien s'arrêta d'un coup, glissant et manquant de peu de heurter le Cimmérien qui se tenait immobile sur la piste, au-dessus d'une forme recroquevillée. Conan ne regardait pas le corps qui gisait 79dans la poussière ensanglantée. Son regard était plongé dans les bois profonds de chaque côté du sentier.

Balthus laissa échapper un juron horrifié. Ce corps sur la piste était celui d'un homme, gras, de petite taille, aux bottes décorées d'or, et portant la tunique bordée d'hermine (en dépit de la chaleur) d'un riche négociant. Son visage, pâle et bouffi, était figé dans un masque d'horreur; sa gorge épaisse avait été tranchée d'une oreille à l'autre comme par une lame de rasoir effilée. La petite épée qui était toujours enfoncée dans son fourreau semblait indiquer qu'il avait été terrassé sans avoir pu défendre sa vie.

-Un Piete? murmura Balthus, comme il se tournait pour scruter les ombres toujours plus compactes de la forêt.

Conan secoua la tête, se redressa et posa les yeux sur le cadavre.

-Un démon de la forêt. C'est le cinquième, par Crom! -Que veux-tu dire? -As-tu déjà entendu parler d'un sorcier piete appelé Zogar Sag? Balthus secoua la tête, mal à l'aise.

-Il vit à Gwawela, le village le plus proche de la rive, de l'autre côté de la rivière. Il y a trois mois, il s'est caché aux abords de cette route et a volé quelques mules de trait qui faisaient partie d'un convoi se dirigeant vers le fort, droguant les conducteurs d'une façon ou d'une autre. Les mules appartenaient à cet homme (Conan indiqua négligemment le cadavre du bout du pied) : Tiberias, un marchant de Velitrium. Les mules étaient chargées de tonneaux d'ale et le vieux Zogar s'est arrêté pour boire une rasade avant de traverser la rivière. Un trappeur du nom de Soractus avait suivi la trace du Piete et a conduit Valannus et quelques soldats jusqu'à l'endroit où il était étendu dans un buisson, ivre mort. Sur les demandes répétées et pressantes de Tiberias, Valannus a jeté Zogar Sag dans une cellule, ce qui est la pire injure que l'on puisse faire à un Piete. Ce dernier a alors réussi à tuer son geôlier et à s'échapper. Puis il a fait savoir qu'il avait l'intention de tuer Tiberias -et les quatre hommes qui l'avaient capturé d'une façon qui ferait frémit d'horreur les Aquiloniens pour les siècles à venir.

)) Eh bien, Soractus et les soldats sont morts. Soractus a été tué sur la rivière et les soldats à l'ombre des murailles du fort. Tiberias est mort lui aussi, à présent. Ce n'est pas un Piete qui les a tués. La tête 80de chacune des victimes a disparu ... sauf celle de Tiberias, comme ru peux le voir. Elles doivent sans doute désormais orner l'autel de la divinité qui a les faveurs de Zogar Sag, quelle qu'elle soit.

-Comment sais-tu qu'ils n'ont pas été rués par des Pictes? demanda Balthus.

Conan indiqua le corps du marchand.

-Tu penses que c'est un couteau ou une épée qui a fait ça? Regarde de plus près et tu verras que seules des griffes peuvent avoir causé une blessure pareille. La chair a été arrachée, pas tranchée.

-Peut-être une panthère ... , hasarda Balthus, sans grande • • conviction.

Conan secoua la tête d'un geste irrité.

-Un homme du Tauran devrait être capable de reconnaître les marques de griffes d'une panthère. Non. C'est un démon de la forêt, invoqué par Zogar Sag pour mener à bien sa vengeance. Tiberias a été bien stupide de partir pour Velitrium seul et si près du coucher du soleil.

Mais chacune des victimes semblait comme prise de folie juste avant que son destin s'abatte sur elle. Regarde, les signes sont suffisamment clairs : Tiberias avançait sur la piste sur le dos de sa mule, transportant peut-être un lot de fourrures de loutre de premier choix derrière sa selle pour les vendre à Velitrium. La chose a bondi sur lui de derrière ce buisson. Regarde comme les branches sont écrasées, là-bas.

)) Tiberias a poussé un cri, sa gorge a été arrachée et il s'est alors retrouvé à , vendre ses peaux de loutre en enfer! La mule s'est enfuie dans les bois. Ecoute! On peut encore 1 'entendre au loin se débattre sous les arbres. Le démon n'a pas eu le temps d'emporter la tête de Tiberias; notre arrivée 1 'aura effrayé.

Ton arrivée, le corrigea Balthus. Ce ne doit pas être une créature bien redoutable si elle s'enfuit à l'approche d'un homme armé. 

Mais comment sais-tu que ce n'était pas un Piete, muni d'une sorte de crochet qui arracherait au lieu de trancher? I.:as-tu vu ? -Tiberias avait une arme, grogna Conan. Si Zogar Sag peut appeler des démons à son aide, il peut aussi leur dire quels hommes ils doivent tuer et lesquels ils doivent laisser tranquille. Non, je ne l'ai pas vu. Je n'ai vu que les buissons s'agiter tandis qu'il quittait la piste. Mais si tu as besoin de preuves supplémentaires, regarde ici ! Le tueur avait posé un pied dans la mare de sang dans laquelle 81baignait le cadavre. Sous les buissons au bord de la piste se trouvait une empreinte sanglante, bien visible sur la terre dure.

-Un être humain pourrait-il laisser cette empreinte? demanda Conan.

Balthus sentit les poils de sa nuque se hérisser. Aucun homme -ni aucun animal qu'il ait jamais vu n'aurait pu laisser cette étrange et monstrueuse empreinte à trois doigts, combinant de façon étrange 1 'oiseau et le reptile sans toutefois clairement appartenir à 1 'une ou l'autre catégorie. Il écarta ses doigts au-dessus de l'empreinte, prenant garde de ne pas la toucher et poussa un grognement retentissant en s'apercevant qu'elle était plus grande qu'un empan.

-Qu'est-ce que c'est? murmura-t-il? Je n'ai jamais vu de bête qui laisse une empreinte telle que celle-là.

-Pas plus que n'importe quel autre homme sain d'esprit, répondit farouchement Conan. C'est un démon des marécages. Par l'enfer, ils grouillent comme des chauves-souris dans les marais au-delà de la rivière Noire. On peut les entendre hurler comme des âmes perdues quand le vent du sud souffle particulièrement fort, les nuits de grande chaleur.

-Qu'allons-nous faire? demanda 1 'Aquilonien, en scrutant, l'air mal à l'aise, les ombres bleu foncé.

Le masque de terreur qui figeait les traits du cadavre le hantait.

Il se demandait quelle hideuse tête grimaçante le malheureux avait bien pu apercevoir entre les feuilles pour être glacé d'effroi de la sorte.

-Inutile d'essayer de suivre un démon, grogna Conan, sortant une courte hache de trappeur de sa ceinture. J'ai essayé de le pister après qu'il eut tué Soractus. J'ai perdu sa piste en une douzaine de pas. Il lui a peut-être poussé des ailes et s'est envolé au loin, ou il a creusé la terre jusqu'à parvenir en enfer. Je n'en sais rien. Et je ne vais pas chercher la mule, non plus. Elle retrouvera bien son chemin vers le fort ou alors elle ira vers la demeure de quelque colon.

Tout en parlant, Conan s'affairait avec sa hache au bord de la piste. En quelques coups, il abattit deux arbustes de neuf ou dix pieds de long et les émonda. Puis il sectionna un long sarment de vigne qui serpentait dans les buissons à quelque distance de là. Il noua la vigne à l'extrémité d'une des perches, à environ un pied du bout, puis la fit 82passer autour de l'autre arbuste et se mit à l'entrelacer. En quelques instants, il avait confectionné une civière grossière, mais résistante.

-Le démon ne prendra pas la tête de Tiberias si je peux l'en empêcher, grogna-t-il. Nous emmènerons le cadavre jusqu'au fort. Il y a moins de trois miles à parcourir. Je n'ai jamais porté ce gros salo pard dans mon cœur, mais on ne peut tout de même pas laisser ces diables de Pictes faire ce que bon leur semble avec la tête d'hommes blancs! Les Pictes étaient une race blanche, quoique à la peau basanée, mais les hommes de la frontière ne les désignaient jamais comme tels.

Balthus se plaça à l'arrière de la civière, sur laquelle Conan jeta sans plus de cérémonie le cadavre de l'infortuné marchand. Ils se mirent en route, avançant sur la piste aussi rapidement que possible. Conan ne faisait pas plus de bruit avec leur sinistre fardeau qu'il n'en avait fait sans aucune charge. Il avait noué la ceinture du marchand en boucle et l'avait fixée à l'extrémité des deux perches. Il traînait sa portion du fardeau d'une main, tenant fermement son épée de l'autre, tandis que ses yeux sans cesse en mouvement fouillaient les sinistres murs qui les entouraient. Les ombres s'épaississaient. Une brume bleutée tombait, rendant indistincts les contours de la végétation. La forêt commençait à être plongée dans les ténèbres, se transformant en un antre bleuté de mystère abritant des choses insoupçonnées.

Ils avaient parcouru un peu plus d'un mile et les bras robustes de Balthus commençaient à le faire souffrir lorsqu'un cri terrifiant résonna, s'élevant des bois dont les ombres bleues tiraient désormais sur le pourpre.

Conan eut un sursaut involontaire et Balthus faillit laisser échapper les perches.

-Une femme! s'écria le plus jeune des deux hommes. Mitra tout puissant, c'est une femme qui vient de pousser ce cri! -La femme d'un colon, qui s'est égarée dans les bois, siffla Conan, posant à terre l'avant de la civière. Probablement à la recherche d'une vache et ... Reste ici! Il plongea comme un loup en chasse dans le mur de feuillage.

Les cheveux de Balthus se dressèrent sur sa tête.

-Rester ici avec ce cadavre et un diable dissimulé dans les bois? glapit-il. Je viens avec toi! 83Joignant le geste à la parole, il s'élança derrière le Cimmérien.

Conan jeta un coup d'œil en arrière dans sa direction, mais ne souleva pas d'objection, sans pour autant ralentir son allure pour s'adapter aux jambes plus courtes de son compagnon. Balthus perdit rapidement son souffle à force de jurer, distancé par le Cimmérien qui filait tel un fantôme à travers le bois. Puis Conan émergea dans une clairière envahie par l'obscurité et s'immobilisa ... accroupi, lèvres retroussées, , , .

epee au pomg.

-Pourquoi nous arrêtons-nous? haleta Balthus, chassant la sueur de ses yeux et resserrant sa prise sur sa courte épée.

-Ce cri venait de cette clairière, ou de ses environs, répondit Conan. Je ne me trompe jamais quand il s'agit de localiser la source d'un bruit, même dans les bois. Mais où .. .

Soudain, le son retentit de nouveau ... mais derrière eux, dans la direction de la piste qu'ils venaient juste de quitter. Le cri monta, aigu, pitoyable, le cri d'une femme en proie à une terreur frénétique puis, sans prévenir, se transforma en un rire strident aux accents moqueurs, qui aurait pu jaillir des lèvres d'un démon de l'enfer inférieur.

-Au nom de Mitra, qu'est-ce que c'était? s'exclama Balthus, dont le visage était une tache pâle dans la pénombre.

Avec un juron cinglant, Conan pivota et se précipita dans la direction d'où ils étaient venus. L'Aquilonien trébucha à sa suite, totalement désorienté. Il se cogna contre le Cimmérien au moment où ce dernier s'immobilisait, et rebondit contre ses épaules musclées comme s'il avait heurté une statue de fer. Haletant sous le choc, il entendit la respiration de Conan qui sifflait entre ses dents. Le Cimmérien semblait figé. En regardant par-dessus son épaule, Balthus sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Quelque chose se déplaçait à travers les denses fourrés qui frangeaient la piste ... quelque chose qui ne marchait ni ne volait, mais semblait glisser comme un serpent. Mais il ne s'agissait pas d'un serpent.

Ses contours étaient indistincts, mais la créature était plus grande qu'un homme, et pas très massive. Il émanait d'elle une étrange lueur, comme une petite flamme bleutée. Et ce feu étrange semblait la seule chose tangible dans cette créature. Il aurait pu s'agir d'une flamme dotée de vie et de raison, se déplaçant à travers le bois dans les ténèbres grandissantes.

84Conan lâcha un juron sauvage et lança sa hache avec une détermination farouche. Mais la chose continua à avancer sans altérer sa course. Ils n'aperçurent la flamme que quelques instants ... une chose grande et brumeuse flottant à travers les fourrés. Mais elle avait disparu et la forêt se blottit de nouveau dans son silence tendu.

Conan poussa un grognement rauque et replongea à travers le feuillage vers la piste. Les injures qu'il proférait tandis que Balthus s'efforçait de le rejoindre étaient salées et bien senties. Il se tenait au-dessus de la civière sur laquelle était étendu le corps de Tiberias. Et ce corps n'avait plus de tête.

-Il nous a bernés avec son satané miaulement plaintif! s'emporta Conan, faisant tournoyer sa grande épée autour de sa tête dans sa rage.

J'aurais dû le savoir! Me douter qu'on nous tendait un piège! Et à présent il va y avoir cinq têtes pour décorer l'autel de Zogar.

-Mais quelle est cette chose qui peut pleurer comme une femme, rire comme un démon et briller d'une lueur surnaturelle en glissant au milieu des arbres? pantela Balthus, essuyant la sueur qui ruisselait sur son visage blême.

-Un démon des marais, répondit Conan sur un ton morose.

Attrape ces perches. Nous allons tout de même ramener le corps. Au moins, notre fardeau sera un peu moins lourd ...

Et sur cette sinistre morale, il saisit la bride de cuir et s'engagea sur la piste.

II Le Sorcier de Gwawela

Fort Tuscelan se dressait sur la rive est de la rivière Noire, qui venait en lécher la palissade. Le rempart était constitué de rondins de bois, tout comme les bâtiments à 1' intérieur de l'enceinte, y compris le donjon pour employer un grand mot qui abritait les quartiers du gouverneur et dominait la palissade et la sinistre rivière. Au-delà de cette rivière s'étendait une gigantesque forêt qui se transformait en jungle aux abords de la rive bourbeuse. Des hommes arpentaient jour et nuit les chemins de ronde qui couraient le long de la palissade, scrutant ce mur vert et compact. Il était rare qu'une silhouette menaçante en surgisse, mais les gardes savaient que des regards étaient braqués sur eux, des yeux farouches, avides, impitoyables, chargés d'une haine immémoriale. La forêt sur la berge opposée paraissait dénuée de toute forme de vie à un œil non exercé, mais la vie y grouillait, non seulement de volatiles, de fauves et de reptiles, mais aussi de ces êtres humains qui étaient les plus féroces de tous les prédateurs.

La civilisation s'arrêtait au fort. Ce n'était pas là un vain mot.

Fort T uscelan était véritablement le dernier avant-poste du monde civilisé; il marquait la plus lointaine poussée vers l'ouest des races 86hyboriennes conquérantes. De l'autre côté de la rivière s'étendait le domaine des êtres primitifs, vivant dans leurs forêts noyées d'ombres, dans leurs huttes de chaume aux parois desquelles étaient suspendus des crânes humains grimaçants, et à l'abri de leurs murs d'enceinte de boue séchée à l'intérieur desquels vacillaient leurs feux et grondaient leurs tambours, où des lances étaient affûtées par des hommes taciturnes à la peau foncée, à la chevelure noire et ébouriffée et aux ' yeux de serpent. A travers les buissons, ces yeux scrutaient souvent le fort de l'autre côté de la rivière. Autrefois, des hommes à la peau foncée avaient bâti leurs huttes à l'emplacement actuel du fort. Elles s'étaient aussi dressées là où se trouvaient désormais les cabanes en rondins et les champs des hommes aux cheveux blonds, au-delà de Velitrium, cette ville frontière turbulente et sauvage sur les berges du Tonnerre, et même jusqu'aux berges de cet autre cours d'eau qui marque la fln des Marches bossoniennes. Des marchands étaient venus, ainsi que des prêtres de Mitra, qui allaient nu-pieds et les mains vides. La plupart étaient morts d'une horrible façon. Puis des soldats étaient arrivés, suivis quelque temps plus tard par des hommes avec des haches à la main, et enfin des femmes et des enfants dans leurs chariots à bœufs.

Les indigènes avaient été repoussés, tout d'abord sur le Tonnerre, puis plus loin encore, au-delà de la rivière Noire, dans une succession de massacres sanglants. Mais les hommes à la peau foncée n'avaient pas oublié que Conajohara avait été leur.

Le garde du portail est brailla un qui-vive. La lueur d'urie torche scintilla à travers un judas pourvu d'une grille, faisant étinceler un casque d'acier et des yeux méfiants en dessous.

-Ouvre la porte, gronda Conan. Tu vois bien que c'est moi! La discipline militaire le faisait grincer des dents.

Le portail s'ouvrit vers 1' intérieur et Conan et son compagnon franchirent le seuil. Balthus nota que la porte était flanquée de part et d'autre par une tourelle dont le sommet s'élevait nettement au-dessus de la palissade. Il aperçut des meurtrières pour les archers.

Les gardes grognèrent lorsqu'ils découvrirent le fardeau que portaient les deux hommes. Leurs piques s'entrechoquèrent tandis qu'ils refermaient le portail tout en tordant la tête pour regarder derrière eux. Conan s'enquit sur un ton impatient: 87-Vous n'avez donc jamais vu un cadavre décapité? Les visages des soldats étaient blêmes à la lueur des torches.

-C'est Tiberias, balbutia soudain l'un d'eux. Je reconnais cette tunique bordée de fourrure. Valerius, ici présent, me doit cinq lunas. Je lui ai dit que Tiberias semblait aussi hypnotisé que s'il avait entendu le cri d'un plongeon quand il a franchi les portes du fort sur sa mule avec le regard vitreux. J'avais parié qu'il reviendrait sans sa tête.

Conan poussa un grognement énigmatique, fit signe à Balthus de poser la civière à terre, puis il s'avança à grands pas en direction des quartiers du gouverneur. L'Aquilonien lui emboîta le pas. Le jeune homme aux cheveux en bataille regardait tout autour de lui, curieux et intéressé, remarquant les rangées de baraquements le long des murs, les étables, les minuscules étals des marchands, le donjon fortifié qui dominait les autres bâtiments, et la place au milieu de l'enceinte, où les soldats manœuvraient d'ordinaire et sur laquelle, pour l'heure, crépitaient des feux tandis que se reposaient ceux qui n'étaient pas de service. Ces derniers se hâtèrent pour aller rejoindre la foule morbide qui s'était agglutinée autour de la civière à l'entrée du fort. Les grandes silhouettes des piquiers aquiloniens et des coureurs des bois se mêlaient à celles, plus petites et trapues, des archers bossoniens.

Balthus ne fut pas très surpris de voir que c'était le gouverneur en personne qui les reçut. La société autocratique et son système rigide de classes sociales ne se rencontrait qu'à l'est des Marches. Valannus était un homme encore jeune, bien bâti et aux traits bien découpés, mais que le labeur et les responsabilités commençaient déjà à marquer.

-Tu as quitté le fort peu avant l'aube, m'a-t-on dit, déclara-t-il à Conan. Je commençais à craindre que les Pictes t'aient finalement , capture.

-Le jour où ils fumeront ma tête, toute la rivière sera au courant, grogna Conan. On entendra les femmes pictes se lamenter et pleurer leurs morts jusqu'à Velitrium ... J'étais parti en exploration, seul. Je n'arrivais pas à dormir. Je n'arrêtais pas d'entendre parler les tambours sur l'autre rive.

-Ils parlent chaque nuit, lui rappela le gouverneur dont les yeux s'assombrirent comme il examinait attentivement Conan.

Il avait appris combien il était déraisonnable de ne pas tenir compte des instincts des hommes sauvages.

88-Il y avait une différence la nuit dernière, grogna Conan.

Comme c'est toujours le cas depuis que Zogar Sag a retraversé la .

.

' nvtere ...

-Nous aurions dû soit lui donner des présents et le renvoyer chez lui, soit le pendre, soupira le gouverneur. C'est ce que tu avais conseillé, mais ...

-Mais c'est dur pour vous Hyboriens d'apprendre comment on agit en dehors de la civilisation, dit Conan. Bon, c'est trop tard désormais, mais il n'y aura pas de paix sur la frontière aussi longtemps que Zogar sera en vie et qu'il se souviendra de la cellule dans laquelle il a croupi. Je suivais un guerrier qui s'était aventuré de ce côté-ci de la rivière afin de mettre quelques encoches de plus à son arc. Après lui avoir fendu le crâne, je suis tombé sur ce jeune homme, dont le nom est Balthus et qui arrive du Tauran pour aider à tenir la frontière.

Valannus passa un regard approbateur sur le visage franc et la puissante charpente du garçon.

-Je suis heureux de vous accueillir, jeune homme. J'aimerais bien que plus de gens de votre peuple vous imitent. Nous avons besoin d'hommes qui aient l'expérience des régions forestières. Beaucoup de nos soldats et quelques-uns de nos colons viennent des provinces de l'Est et ne connaissent rien à la vie dans ces bois, ni même à l'agriculture.

-Ils ne sont pas nombreux ceux-là ... du moins de ce côté-ci de Velitrium, grogna Conan. En revanche, cette ville-là en est pleine. Mais écoute, Valannus, nous avons trouvé Tiberias mort sur la piste ...

Et il relata leur sinistre aventure en quelques mots.

Valannus blêmit.

-Je ne savais pas qu'il avait quitté le fort. Il a dû être pris de démence! -C'est le cas, répondit Conan. Comme les quatre autres; chacun, quand son heure est venue, est devenu fou et s'est précipité dans les bois pour y rencontrer son destin, comme un lièvre qui se jette dans la gorge d'un python. Quelque chose les a appelés des profondeurs de la forêt, quelque chose que les hommes appellent <<le cri de l'oiseau plongeon )), faute de mieux, mais que seuls ceux qui sont condamnés à mourir entendent. Zogar Sag a concocté une magie contre laquelle la civilisation aquilonienne est impuissante.

89Valannus ne releva pas cette pique et essuya son front d'une main tremblante.

-Les soldats som-ils au courant? -Nous avons laissé le cadavre à la Porte Est.

-Vous auriez dû tenir le fait secret ... Dissimuler le corps quelque part dans les bois. Les soldats sont déjà assez nerveux comme ça.

-Ils l'auraient su d'une façon ou d'une autre. Si j'avais dissimulé le corps, il nous aurait été retourné de la même manière que celui de Soractus: ficelé et déposé aux abords du fort pour qu'on le découvre • • au peut JOUr.

Valannus frissonna. Il se retourna et s'avança jusqu'à une fenêtre, regardant en silence la rivière, noire et luisante à la clarté des étoiles.

Au-delà, la jungle se dressait tel un mur d'ébène. Le feulement lointain d'une panthère brisa le silence. La nuit semblait vouloir les engloutir, étouffant les bruits que faisaient les soldats à l'extérieur du bâtiment fortifié, amenuisant la lueur des feux. Un vent chuchotait à travers les branches noires, faisant ondoyer la surface des eaux ténébreuses. Porté par celui-ci, arrivait un battement sourd, régulier, aussi sinistre que le pas feutré du léopard à l'approche.

-Après tout, déclara Valannus, comme s'il exprimait ses pensées à haute voix, que savons-nous - que sait quiconque ? - de ce que la jungle peut recéler? Nous n'avons que de vagues rumeurs parlant de vastes marais et de fleuves, et d'une forêt qui s'étend à perte de vue sur des plaines et des collines, ne s'interrompant qu'avec l'océan, tout à l'ouest. Mais nous n'osons pas ne serait-ce que nous hasarder à dire ce qui se trouve entre cette rivière et l'océan. Aucun homme blanc n'a jamais réussi à revenir vivant après s'être enfoncé profondément dans cette immensité pour dire ce qu'il avait vu. Nous sommes forts de nos connaissances de civilisés, mais nos connaissances s'arrêtent là ...

sur la rive occidentale de cette vieille rivière! Qui sait quelles formes, terrestres ou non, rôdent peut-être à l'extérieur du fragile cercle de lumière que projettent nos connaissances ? >> Qui sait quels dieux sont adorés sous les ombres de cette forêt impie, ou quels démons peuvent surgir de la fange noire des marais? Qui peut être sûr que tous les habitants de cette noire contrée sont issus de la nature? Zogar Sag ... Un sage de nos villes orientales se 90gausserait de sa magie primitive comme s'il s'agissait de tours de fakir; et pourtant il a fait sombrer cinq hommes dans la démence et les a tués d'une façon que nul homme n'est capable d'expliquer. Je me demande s'il est lui-même totalement humain.

-Si j'arrive un jour à me trouver à portée de la hache de Zogar, je réglerai cette question, grogna Conan tout en se versant un peu de vin de la cruche du gouverneur et en poussant un verre en direction de Balthus, qui le prit d'un geste hésitant, lançant un regard incertain en direction de Valannus.

Le gouverneur se tourna vers Conan et le regarda pensivement.

-Les soldats, qui ne croient ni aux fantômes ni aux démons, dit-il, sont pratiquement tétanisés par une peur panique. Toi, qui crois aux fantômes, aux goules, aux gobelins et à toutes sortes de créatures improbables, tu as l'air de n'en craindre aucune.

-Il n'y a rien dans l'Univers que l'acier froid ne puisse trancher, répondit Conan. J'ai jeté ma hache sur le démon et il n'a pas semblé blessé, mais il est possible que j'aie raté ma cible dans la pénombre ou qu'une branche ait dévié la course de ma hache. Je ne vais pas sciemment aller chercher querelle aux démons, mais je ne m'écarterai pas pour autant de mon chemin pour en laisser passer un.

Valannus redressa la tête et plongea son regard droit dans celui de Conan.

-Conan, plus de choses dépendent de toi que tu 1' imagines.

Tu connais la faiblesse de cette province - un simple triangle de terre enfoncé dans cette immensité sauvage et indomptée. Tu sais que la vie de tous ceux qui vivent à l'ouest des Marches dépend de ce fort. S'il venait à tomber, des haches sanglantes fendraient les portes de Velitrium avant qu'un seul cavalier ait eu le temps de franchir les Marches. Sa Majesté, ou les conseillers de Sa Majesté, ont ignoré mes demandes pressantes pour qu'on envoie des renforts afin de pouvoir résister. Ils ne connaissent rien aux conditions qui prévalent sur la frontière et ils se refusent à dépenser plus d'argent en ce sens. Le sort de la frontière est entre les mains des hommes qui la défendent à l'heure actuelle.

>>Tu sais que le gros des troupes de l'armée qui s'est emparée de Conajohara a été rappelé. Tu sais aussi que les forces qui restent à ma disposition sont insuffisantes, et tout spécialement depuis que ce diable de Zogar Sag est parvenu à empoisonner nos réserves d'eau, causant 91la mort de quarante hommes en une seule journée. La plupart des autres sont malades, ou ont été mordus par des serpents, ou bien encore mutilés par des bêtes sauvages qui semblent pulluler en nombre sans cesse croissant aux abords du fort. Les soldats croient aux vantardises de Zogar Sag, qui prétend être capable de commander aux bêtes de la forêt pour qu'elles tuent ses ennemis.

)) Je dispose de trois cents piquiers, de quatre cents archers bossoniens et de peut-être cinquante hommes qui, comme toi, connaissent parfaitement la forêt. Ils valent dix fois leur nombre en soldats, mais ils sont si peu nombreux ... Franchement, Conan, ma situation commence à devenir précaire. Les soldats parlent à mi-voix de déserter; leur moral est bas car ils sont persuadés que Zogar Sag a lâché des démons contre nous. Ils ont peur de cette sinistre épidémie dont il nous a menacés ... la terrible mort noire des marécages. Lorsque je vois un soldat malade, je sue tellement, j'ai peur que sa peau noircisse et se ratatine et qu'il meure sous mes yeux.

)) Conan, si l'épidémie nous frappe, les soldats déserteront comme un seul homme! La frontière sera laissée sans surveillance et rien ne pourra empêcher les hordes à la peau foncée de déferler jusqu'aux portes de Velitrium ... et peut-être même au-delà! Si nous ne pouvons pas tenir le fort, comment pourraient-ils défendre la ville ? )) Conan, Zogar Sag doit mourir si nous voulons conserver Conajohara! Tu as pénétré dans l'inconnu plus loin que quiconque dans ce fort; tu sais où se trouve Gwawela et tu as une certaine connaissance des pistes forestières situées de l'autre côté de la rivière. Accepterais-tu d'emmener avec toi un groupe d'hommes, cette nuit, et d'essayer de le capturer ou de le tuer? Oh, je sais que c'est insensé. Il y a moins d'une chance sur mille pour qu'un seul d'entre vous en revienne vivant. Mais si nous ne nous occupons pas de lui, notre mort est assurée. Tu peux prendre avec toi autant d'hommes que tu le désires.

-Douze hommes feront mieux l'affaire pour ce genre de travail qu'un régiment entier, répondit Conan. Il serait impossible à cinq cents hommes de se frayer un chemin jusqu'à Gwawela en livrant bataille à chaque instant, et ensuite de revenir ici. En revanche, il sera possible à une douzaine d'hommes de se glisser discrètement jusque là-bas et d'en revenir. Laisse-moi choisir mes hommes. Je ne veux aucun soldat.

92-Laisse-moi t'accompagner! s'exclama ardemment Balthus. J'ai chassé le daim toute ma vie au T auran.

-Très bien. Valannus, nous prendrons notre repas dans l'échoppe où se réunissent d'ordinaire les trappeurs et j'y choisirai mes hommes. Nous partirons dans l'heure et descendrons la rivière dans un bateau jusqu'en aval du village. Là, nous nous glisserons jusqu'au village en passant par les bois. Si nous survivons, nous devrions être de retour avant 1 'aube.

III Ceux qui rampent dans le noir

La rivière n'était qu'une mince traînée entre deux murs d'ébène.

Les pagaies qui faisaient glisser le long canoë sous le couvert des ombres compactes près de la berge s'enfonçaient doucement dans l'eau, ne faisant pas plus de bruit que le bec d'un héron. Les larges épaules de l'homme qui se trouvait devant Balthus n'étaient qu'une tache indistincte dans cette profonde obscurité. Il savait que même les yeux perçants de l'homme agenouillé à la proue de l'embarcation étaient incapables de discerner quoi que ce soit à plus de quelques pieds devant eux. Conan s'orientait par instinct et grâce à son excellente connaissance de la rivière.

Personne ne parlait. Balthus avait examiné ses compagnons en détail dans le fort, avant qu'ils se glissent hors du bastion jusque vers la berge pour monter dans le canoë qui les attendait. Ils faisaient partie de cette génération inédite d'hommes qui avaient grandi sur le fil acéré de la frontière, des hommes à qui les sinistres nécessités de la vie avaient appris à vivre et à survivre dans ces bois dangereux. Tous sans exception étaient des Aquiloniens des provinces de l'Ouest et ils avaient nombre de caractéristiques communes. Ils s'habillaient de la 94même façon : leurs bottes, leurs pantalons et leurs chemises étaient en daim. Tous avaient de larges ceintures dans lesquelles ils glissaient leurs haches et leurs courtes épées. Tous enfin avaient le regard dur, le corps émacié et couturé de cicatrices, et étaient puissamment musclés. Enfin, ils n'étaient pas bavards.

C'étaient des hommes sauvages d'une certaine façon, mais il existait pourtant un gouffre énorme entre eux et le Cimmérien. Ils étaient des fils de la civilisation retournés à une semi-barbarie. Lui était un barbare, issu de milliers de générations d'ancêtres barbares.

Ils avaient appris à se déplacer furtivement et à vivre dans cette région sauvage, mais ces choses-là étaient innées chez lui. Il l'emportait sur eux jusque dans 1' économie de mouvements. C'étaient des loups, mais il était un tigre.

Balthus les admirait, eux et leur chef, et un frisson de fierté l'envahit de savoir qu'il avait été admis en leur compagnie. Il était fier que sa pagaie ne fasse pas plus de bruit que les leurs. Sur ce point au moins, il était leur égal, même si ce qu'il avait appris dans les bois du T auran ne pouvait se comparer à ce que la vie sur cette frontière sauvage avait nécessairement inculqué à ces hommes.

En aval du fort, la rivière faisait un large coude. Les lueurs de l'avant-poste disparurent rapidement derrière eux, mais le canoë poursuivit sa course sur près d'un mile, évitant les branches émergées et les rondins flottants avec une précision presque incroyable.

Leur chef poussa alors un imperceptible grognement et ils - virèrent à angle droit, glissant vers la rive opposée. Emergeant des ombres noires de la végétation qui frangeait la berge pour se retrouver à découvert au milieu du cours d'eau, ils eurent la sensation d'être bien imprudemment exposés. Mais les étoiles ne brillaient que faiblement et Balthus savait qu'à moins qu'on les observe déjà, il était pratiquement impossible, même à un œil exercé, de distinguer la forme sombre du canoë qui traversait la rivière.

Ils se glissèrent au-dessous des branches de la rive ouest. Balthus chercha en tâtonnant et trouva une racine protubérante, qu'il saisit.

Pas un mot ne fut échangé. Tou tes les instructions avaient été données avant que le groupe d'éclaireurs quitte le fort. Aussi silencieux qu'une grande panthère, Conan se glissa sur la berge et disparut entre les fourrés. Tout aussi silencieusement, neuf hommes le suivirent. Pour 95Balthus, qui tenait fermement la racine, la pagaie posée en travers de ses cuisses, il semblait incroyable que dix hommes puissent se fondre dans cette forêt enchevêtrée aussi silencieusement que cela.

Il s'installa, se préparant à l'attente. Aucun mot ne fut échangé entre lui et l'autre homme qui avait été laissé avec lui. Quelque part à environ un mile vers le nord-ouest, se trouvait le village de Zogar Sag, ceinturé par la forêt dense. Balthus avait compris ses instructions ; lui et son compagnon devaient attendre le retour des autres membres du groupe. Si Conan et ses hommes n'étaient pas de retour aux premières lueurs de l'aube, ils devraient alors remonter la rivière en toute hâte et annoncer que la forêt avait une fois encore prélevé son tribut immémorial sur la race des envahisseurs.

Le silence était oppressant. Pas un bruit ne parvenait des bois plongés dans les ténèbres, invisibles au-delà des masses d'ébène que formaient les buissons surplombant la rive. Balthus n'entendait plus les tambours. Cela faisait des heures qu'ils s'étaient tus. Il ne cessait de plisser les yeux, cherchant inconsciemment à percer les ténèbres opaques.

Les odeurs nocturnes et moites de la rivière et de la forêt l'oppressaient.

Quelque part, près de lui, il y eut un bruit, comme si un gros poisson avait bondi et bruyamment heurté la surface de l'eau en retombant. Balthus se dit qu'il devait avoir sauté si près de l'embarcation qu'il en avait touché le flanc, car un léger frémissement avait parcouru le bateau. La poupe du canoë commença à s'éloigner imperceptiblement de la berge. L'homme qui se trouvait derrière lui devait avoir laissé échapper sa racine. Balthus tourna la tête vers l'arrière pour lui siffler un avertissement. Il pouvait à peine distinguer la silhouette de son compagnon, qui n'était qu'une masse un peu plus sombre dans l'obscurité.

L'homme ne répondit pas. Pensant qu'il s'était assoupi, Balthus ' tendit le bras et lui toucha l'épaule. A sa stupéfaction, l'homme s'affaissa au fond du canoë au contact de sa main. Se penchant presque à l'hori zontale, Balthus parcourut le corps de l'homme de ses doigts et son cœur bondit. Ses doigts maladroits effleurèrent la gorge ... Le cri qui allait jaillir de sa poitrine ne fut étouffé que par la crispation involontaire de sa mâchoire: la gorge de son compagnon avait été tranchée d'une oreille à l'autre.

Dans ce moment d'horreur et de panique Balthus se redressa d'un bond ... et à cet instant un bras noueux jaillit des ténèbres et 96se referma comme un étau autour de sa gorge, étouffant son cri. Le canoë tangua vertigineusement. Balthus se retrouva avec son couteau à la main sans même se rappeler l'avoir tiré de sa botte et il abattit sa lame férocement et aveuglément. Il sentit celle-ci s'enfoncer profondément. Un cri démoniaque retentit à ses oreilles, un cri auquel il fut horriblement fait écho. Les ténèbres parurent s'éveiller à la vie tout autour de lui. Une clameur bestiale s'éleva de toutes parts et d'autres bras s'emparèrent de lui. Plombé par le poids des corps qui se jetaient sur le canoë, celui-ci chavira, mais avant que Balthus soit entraîné par le mouvement, quelque chose explosa sur son crâne et la nuit fut brièvement illuminée par un éclair de feu aveuglant avant de céder la place à une obscurité au sein de laquelle nulle étoile ne brillait.'• ' " f .

' ' .

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' • IV LEs CRÉATURES DE ZoGAR SAG n feu éblouit de nouveau Balthus comme il reprenait len tement ses esprits. Il cligna des yeux et secoua la tête. L'éclat des flammes blessait ses yeux. Un mélange confus de voix s'élevait près de lui, devenant plus distinct au fur et à mesure qu'il recouvrait ses sens. Il leva la tête et regarda autour de lui avec un air hébété. Des silhouettes noires se pressaient contre lui, se découpant à • la lueur écarlate des langues de flamme.

Il se rappela et comprit dans le même instant. Il était debout, attaché contre un poteau planté au milieu d'un espace découvert, entouré de silhouettes féroces et terrifiantes. Au-delà de ce cercle humain brûlaient des feux, entretenus par des femmes nues à la peau foncée. Derrière les feux, il aperçut des huttes en boue et en torchis, au toit de chaume. Derrière ces huttes on apercevait une palissade percée d'une grande porte. Mais il ne nota tous ces détails que machinalement. Même les curieuses femmes à la peau foncée et aux étranges coiffures ne retinrent pas son intérêt. Toute son attention était retenue en une horrible fascination par les individus qui avaient le regard rivé sur lui.

99C'étaient des hommes de petite taille, aux épaules larges, au torse bombé et aux hanches étroites. Ils étaient nus à l'exception de courts pagnes. La lueur des flammes faisait ressortir et accentuait le jeu de leurs muscles saillants. Leurs visages sombres étaient immobiles, mais leurs yeux étroits luisaient tels ceux du tigre en chasse. Leurs crinières ébouriffées étaient ramenées en arrière par des anneaux de cuivre. Ils avaient des haches et des épées à la main. Des pansements sommaires bandaient les membres de certains d'entre eux et des taches de sang séché maculaient leur peau sombre. Ils s'étaient battus récemment et la lutte avait été sanglante.

Ses yeux se détournèrent du regard insistant de ses ravisseurs ' et il réprima un cri d'horreur. A quelques pas de lui se dressait une hideuse colonne de têtes humaines sanglantes empilées les unes sur les autres. Des yeux vitreux fixaient le ciel noir sans le voir. Il reconnut confusément les visages qui étaient tournés vers lui. Il s'agissait des têtes des hommes qui avaient suivi Conan dans la forêt.

Il était incapable de dire si la tête du Cimmérien se trouvait parmi celles-ci, car seuls quelques visages étaient visibles. Il lui sembla qu'il devait y avoir dix ou onze têtes, au moins. Il fut pris d'une terrible nausée et réprima une envie de vomir. Au-delà des têtes se trouvaient les cadavres d'une demi-douzaine de Pictes et une exultation féroce s'éleva en lui à cette vue. Les coureurs des bois avaient au moins prélevé leur tribut.

S'arrachant à cet affreux spectacle, il se rendit compte qu'un autre poteau se dressait à côté du sien ... un pieu peint en noir, comme celui auquel il était attaché. Un homme y était penché en avant, retenu seulement par ses liens. Il était nu à l'exception de son pantalon et Balthus vit qu'il s'agissait d'un des hommes qui avaient accompagné Conan. Du sang perlait de sa bouche et s'écoulait lentement d'une plaie sur le flanc. Relevant la tête, il passa la langue sur ses lèvres livides et marmonna quelques mots, peinant à se faire entendre au-dessus de la clameur infernale des Pictes : -.Alors ils t'ont eu, toi aussi! -Ils se sont glissés dans l'eau et ont tranché la gorge de l'homme avec qui j'étais, grogna Balthus. Nous ne les avons entendus qu'à l'instant où ils se sont jetés sur nous. Mitra, comment est-il possible de se mouvoir aussi silencieusement? 100-Ce sont des démons, marmonna l'homme de la frontière.

Ils devaient nous surveiller depuis le moment où nous avons passé le milieu de la rivière. Nous sommes tombés dans un traquenard. Des flèches ont jailli de tous les côtés et nous avons été décimés avant de pouvoir réagir. La plupart d'entre nous sont tombés dès la première volée. Trois ou quatre ont réussi à s'enfoncer dans les fourrés et à en venir aux mains avec eux. Mais ils étaient trop nombreux. Conan a peut-être réussi à s'enfuir. Je n'ai pas vu sa tête. Il aurait été préférable pour toi et moi qu'ils nous tuent sur-le-champ. Je ne peux pas blâmer Conan. En temps normal, nous aurions atteint le village sans avoir été repérés. D'ordinaire, ils ne postent pas de sentinelles sur les berges aussi loin en aval, à l'endroit où nous avons débarqué. Nous avons dû tomber sur une troupe importante qui remontait la rivière depuis le sud. Ils concoctent quelque diablerie. Il y a trop de Pictes ici. Ce ne sont pas tous des Gwaweli ; il y a là des hommes des tribus de l'Ouest, et d'autres de celles qui vivent en aval et en amont.

Balthus posa son regard sur les silhouettes féroces. Bien que sa connaissance des mœurs pictes soit réduite, il avait bien conscience que le nombre d'hommes qui les entouraient était disproportionné par rapport à la taille du village. Il n'y avait pas assez de huttes pour qu'ils puissent tous y loger. Puis il remarqua que les peintures bar bares qu'ils arboraient sur le visage et la poitrine n'étaient pas toutes identiques.

-Quelque diablerie, marmonna le coureur des bois. Ils sont peut-être rassemblés ici pour assister à la démonstration des pouvoirs magiques de Zogar Sag. Il va pouvoir leur montrer quelques tours peu communs avec nos carcasses! Soit! Un homme de la frontière ne s'attend pas vraiment à mourir dans son lit. Mais j'aurais préféré qu'ils nous tuent en même temps que les autres.

Les hurlements de loup des Pictes augmentèrent en volume et en frénésie. Leurs rangs s'agitèrent. Ils s'approchèrent et se pressèrent encore un peu plus les uns contre les autres. Balthus en déduisit qu'un personnage important approchait. Tordant la tête de côté, il vit que les poteaux auxquels ils étaient attachés se trouvaient devant une hutte bâtie en longueur, d'une taille plus importante que les autres et décorée de crânes humains qui se balançaient au bout des solives. Une silhouette fantastique dansait sur le seuil de cet édifice.

101-Zogar! murmura le trappeur.

Le visage ensanglanté du colon se figea en un rictus carnassier tandis qu'il tirait inconsciemment sur ses cordes.

Balthus aperçut une forme mince et de taille moyenne, presque entièrement recouverte de plumes d'autruches fixées sur un harnachement de cuir et de cuivre. Entre les plumes apparaissait un visage hideux et maléfique. Les plumes intriguèrent Balthus. Il savait qu'elles provenaient d'un endroit situé à un demi-monde au sud. Elles s'agitaient et bruissaient au rythme des bonds et des déhanchements du chaman, produisant un son hideux.

En une série de bonds et de cabrioles fantastiques, Zogar pénétra dans le cercle et se mit à tourner autour des prisonniers ligotés et silencieux. S'il s'était agi d'un autre homme, tout ceci aurait paru ridicule ... un sauvage stupide se trémoussant sans rime ni raison dans un tourbillon de plumes. Mais le visage féroce qui se détachait de cette masse ondoyante donnait au spectacle une signification sinistre. Aucun homme ayant un tel visage ne pouvait paraître ridicule ou évoquer autre chose que la créature démoniaque qu'il était.

Soudain, l'homme se figea, pareil à une statue; les plumes ondoyèrent encore une fois puis retombèrent le long de son corps. Les guerriers hurlants se turent. Zogar Sag se tenait debout, immobile et il parut augmenter de volume ... grandir, grossir. Balthus eut l'illusion que le Piete le dominait de toute sa hauteur et posait sur lui un regard méprisant. Il savait pourtant que le chaman n'était pas aussi grand que lui. Il chassa cette illusion avec la plus grande difficulté.

Le chaman se mit alors à parler, s'exprimant avec des intonations rauques et gutturales, empreintes cependant d'un sifflement de cobra.

Il tendit son long cou vers le blessé attaché au poteau; ses yeux brillaient d'un éclat rouge sang à la lueur des flammes. En guise de réponse, l'homme de la frontière lui cracha au visage.

Avec un cri démoniaque, Zogar bondit convulsivement dans les airs et les guerriers poussèrent un hurlement terrifiant qui monta vers les étoiles, que l'on apercevait au-dessus des grands arbres qui ceinturaient le village. Les guerriers firent mine de se jeter sur l'homme attaché au poteau, mais le chaman les repoussa sans ménagement. Il aboya un ordre et des guerriers partirent en courant vers la grande porte du village. Ils l'ouvrirent en toute hâte, firent demi-tour et revinrent 102en courant. Le cercle humain se fendit et Balthus vit les femmes et les enfants regagner précipitamment leurs huttes et passer un œil craintif à travers les portes et les fenêtres. Un large passage avait été dégagé à l'entrée du village, révélant la sinistre et sombre forêt qui s'étendait au-delà, loin de la lueur des torches.

Un silence tendu s'instaura au moment où Zogar Sag se tourna vers la forêt. Il se dressa sur la pointe des pieds et lança un appel étrange et inhumain qui alla se perdre dans la nuit. De quelque part, loin dans les profondeurs de la forêt noire, un cri plus sourd encore lui répondit. Balthus frissonna. Il savait qu'un tel rugissement n'avait pu sortir d'une gorge humaine. Il se souvint de ce que Valannus avait dit ... que Zogar Sag se vantait de pouvoir faire venir à lui des animaux sauvages qui exécutaient ses ordres. Le trappeur était livide sous son masque de sang. Il passa spasmodiquement la langue sur ses lèvres.

Tout le village retenait son souffle. Zogar Sag restait aussi immobile qu'une statue; seules ses plumes ondoyaient légèrement autour de lui. Soudain, l'entrée du village ne fut plus inoccupée.

Une exclamation d'effroi s'éleva du village et les hommes reculèrent précipitamment, s'entassant les uns contre les autres entre les huttes. Balthus sentit les poils de sa nuque se hérisser. La créature qui s'encadrait dans l'espace du portail ressemblait à l'incarnation d'une légende cauchemardesque. Elle était d'une couleur étrangement claire, paraissant curieusement fantomatique et irréelle dans cette faible luminosité. Mais il n'y avait rien d'irréel dans cette tête basse et féroce, ni dans ces grands crocs recourbés qui luisaient à la lueur des flammes. La créature s'approcha à pas feutrés, tel un spectre surgi du passé ... un tigre à dents de sabre. Aucun chasseur hyborien ne s'était trouvé face à l'un de ces fauves des ères primitives depuis des centaines d'années. Des légendes immémoriales conféraient à ces créatures des pouvoirs surnaturels, du fait de leur pelage à la teinte spectrale et de leur férocité démoniaque.

Le fauve qui se glissait doucement vers les hommes attachés sur les poteaux était plus long et plus gros qu'un tigre rayé ordinaire, presque aussi imposant qu'un ours. Ses épaules et ses pattes avant étaient si massives et puissamment musclées que l'avant de son corps semblait trop lourd comparé au res re, même si ses pattes arrière étaient 103plus puissantes que celles d'un lion. Ses mâchoires étaient massives et sa tête brutale. Son cerveau n'était pas très développé et n'avait de place que pour un seul instinct, celui de détruire. C'était une aberration de l'espèce des carnivores, une branche folle de 1 'évolution qui avait abouti à cette impensable horreur de crocs et de griffes.

Telle était la créature monstrueuse que Zogar Sag avait fait venir de la forêt. Balthus ne doutait désormais plus de la réalité des pouvoirs magiques du chaman. La magie noire était la seule façon de pouvoir contrôler ce monstre aux muscles si puissants et au cerveau si réduit.

Comme un murmure au fond de sa conscience s'éleva le souvenir vague du nom d'un très ancien dieu, né des ténèbres et des terreurs primitives, devant lequel s'inclinaient hommes comme bêtes, et dont les enfants, disait-on, rôdaient toujours dans les recoins obscurs du monde. Une horreur renouvelée imprégna le regard qu'il posa sur Zogar Sag.

Le monstre dépassa le tas de cadavres et la pile de têtes sanglantes sans paraître les remarquer. Ce n'était pas un charognard. Il ne chassait que les créatures vivantes et sa vie tout entière se résumait à tuer. Une horrible faim brûlait d'une flamme verte au fond de ses grands yeux fixes; une faim qui n'était pas seulement celle d'un ventre vide, mais aussi celle du désir irrépressible de tuer. Ses mâchoires béantes se couvrirent de bave. Le chaman recula de quelques pas et il désigna le trappeur d'un geste de la main.

Le grand félin se ramassa sur lui-même et les récits de l'effrayante férocité de la créature revinrent confusément à la mémoire de Balthus ...

La façon dont elle pouvait bondir sur un éléphant et enfoncer ses crocs semblables à des épées si profondément dans la tête du titan qu'il était impossible de les en déloger et qu'elle restait clouée à sa proie jusqu'à mourir de faim. Le chaman poussa un cri suraigu ... et dans un rugissement assourdissant le monstre bondit.

Balthus n'aurait jamais cru que cette énorme carcasse de muscles d'acier et de griffes acérées puisse bondir de la sorte, en un tel élan de destruction incarnée. Le fauve atterrit en plein sur le torse du trappeur.

Le poteau se fendit et se brisa à la base, tombant à terre sous le choc.

Puis le tigre à dents de sabre s'éloigna vers la porte du village, mi-tirant, mi-portant une hideuse masse sanglante qui ne ressemblait plus vraiment à un homme. Balthus assista à la scène sans pouvoir s'en détacher, son cerveau refusant d'enregistrer ce dont ses yeux avaient été témoins.

104Lors de ce bond, le grand fauve n'avait pas seulement brisé le poteau, il avait aussi arraché le corps mutilé de la victime qui y était attachée. Dans le même mouvement, il avait éventré et partiellement démembré l'homme, tandis que ses crocs gigantesques arrachaient toute la partie supérieure de sa tête, déchiquetant chair et os avec une égale facilité. Les solides lanières de cuir avaient cédé comme du papier, et là où elles avaient résisté, la chair et les os ne l'avaient pas fait. Balthus fut soudain pris de vomissements. Il avait chassé les ours et les panthères, mais il n'aurait jamais imaginé qu'il puisse exister un animal capable de transformer un être humain en une telle pulpe sanglante en une fraction de seconde.

Le tigre à dents de sabre franchit la porte du village et disparut ; quelques instants plus tard un puissant rugissement s'éleva dans la forêt, s'amenuisant avec la distance. Les Pictes restaient cependant toujours agglutinés contre leurs huttes et le chaman restait debout devant la porte du village, noire ouverture par laquelle s'engouffrait la nuit.

Une sueur glacée perla soudain sur le corps de Balthus. Quelle nouvelle horreur allait donc franchir cette ouverture et le transformer en chair à vautours? Une panique incontrôlable s'empara de lui et il tira inutilement sur ses liens. A l'extérieur du cercle de lumière, la nuit était de plus en plus noire, oppressante et sinistre. Les feux eux-mêmes crépitaient d'une lueur aussi vive que des flammes infernales. Il sentit le regard des Pictes se poser sur lui ... des centaines d'yeux cruels, dans lesquels se lisait toute l'avidité sanguinaire d'âmes totalement dépourvues d'humanité, telle qu'ilia concevait. Ils ne ressemblaient plus à des êtres humains ; ils étaient les diables de cette forêt noire, aussi inhumains que les créatures appelées par-delà les ténèbres par le démon couvert de plumes frémissantes.

Zogar poussa un second cri qui vibra à travers la nuit. Il ne ressemblait en rien au premier et était empreint d'un hideux sifflement.

Balthus fut glacé par ce que cela impliquait. Si un serpent avait pu siffler aussi fortement, il aurait produit exactement ce son.

Cette fois-ci, il ne fut pas répondu au cri. .. et il n'y eut qu'un long moment de silence tendu pendant lequel le cœur de Balthus battit si fort qu'il eut la sensation d'étouffer. Puis le bruissement sec d'une reptation se fit entendre de l'autre côté de la grande porte du village, - 105faisant courir un frisson glacé sur 1' échine de Balthus. Et la porte éclairée par les feux encadra alors un nouvel arrivant.

Une nouvelle fois, Balthus reconnut un monstre issu des légendes ancestrales. Il vit et reconnut le vieux serpent maléfique qui se balançait là-bas, avec sa tête cunéiforme aussi grosse que celle d'un cheval, aussi haute qu'un homme de grande taille, et son tronc sinueux aux reflets pâles. Sa langue bifide dardait, apparaissant et disparaissant tour à tour, et la lueur des flammes faisait luire ses crocs découverts.

Balthus était incapable de ressentir quoi que ce soit. I.:horreur du sort qui le guettait le paralysait. Il s'agissait du reptile que les anciens appelaient <<le Spectre-Serpent)), l'horreur pâle et abominable qui autrefois se glissait à l'intérieur des huttes à la faveur de la nuit pour y dévorer des familles entières. Comme un python, il broyait ses victimes, mais à la différence des autres constrictors, ses crocs contenaient un venin qui provoquait la folie et la mort. Lui aussi était considéré comme disparu depuis bien longtemps. V alan nus avait dit vrai. Aucun homme blanc ne pouvait imaginer quelles créatures hantaient les grandes forêts au-delà de la rivière Noire.

La créature s'avançait, ondoyant silencieusement, sa tête hideuse plaquée au sol, son grand corps légèrement relevé pour frapper. Balthus regardait fixement, comme médusé, l'intérieur de cette gueule qui allait l'engloutir d'un instant à l'autre et il n'avait conscience de rien si ce n'est d'une vague sensation de nausée.

C'est alors que quelque chose étincela à la lueur des flammes, fendant l'air depuis l'ombre des huttes. Le grand reptile se tordit soudain sur place, secoué de convulsions. Comme dans un rêve, Balthus vit qu'une courte lance de jet avait transpercé le cou épais juste au-dessous des mâchoires béantes; le manche saillait d'un côté, la pointe d'acier de l'autre.

Se lovant et se tordant dans d'horribles contorsions, le reptile rendu fou furieux se retrouva au milieu des Pictes, qui s'écartèrent de lui. La lance n'avait pas brisé la cervicale, mais seulement transpercé les muscles puissants de son cou. Sa queue cingla furieusement les airs, fauchant une douzaine d'hommes, et ses mâchoires se refermèrent convulsivement, éclaboussant d'autres Pictes d'un venin qui brûlait comme du feu liquide. Hurlant, jurant, vociférant comme des déments, ils se dispersèrent devant lui, se renversant et se piétinant 106les uns les autres comme ils s'enfuyaient et s'engouffraient dans les huttes. Le serpent géant roula sur l'un des feux, projetant au loin des flammèches et des brandons, et la douleur accrue le fit s'agiter encore plus frénétiquement. Une hutte vacilla comme sous l'impact d'un bélier, frappée de plein fouet par la queue du reptile, forçant ses occupants à s'enfuir en hurlant.

Des hommes piétinèrent aveuglément les feux, dispersant les bûches à droite et à gauche. Les flammes bondirent, puis retombèrent.

Une lueur rouge et diffuse était tout ce qui illuminait désormais cette scène de cauchemar, dans laquelle le reptile géant se tordait et fouettait les airs tandis que des hommes s'entre-déchiraient et hurlaient dans leur fuite effrénée.

Balthus sentit quelque chose tirer sur ses poignets puis, miracu leusement, il se retrouva libre et une main puissante le traîna derrière le poteau. Encore hébété, il vit Conan et sentit la poigne vigoureuse de l'homme des bois sur son bras.

La cotte de mailles du Cimmérien était ensanglantée et 1' épée qu'il tenait dans sa main droite était maculée de sang séché. Dans la lueur spectrale, il n'était qu'une masse sombre et gigantesque.

-Partons! Avant qu'ils se remettent de leur panique! Balthus sentit dans sa main la poignée d'une hache. Zogar Sag avait disparu. Conan entraîna Balthus avec lui jusqu'à ce que le cerveau engourdi du jeune homme se réveille et que ses jambes soient capables de bouger d'elles-mêmes. Alors, Conan le relâcha et pénétra à l'intérieur de la longue hutte au toit de laquelle se balançaient les crânes. Balthus le suivit. Il aperçut brièvement un autel de pierre d'aspect sinistre, légèrement illuminé par la lueur du dehors; cinq têtes humaines grimaçaient sur cet autel et la plus fraîche présentait une terrifiante familiarité: il s'agissait de celle de Tiberias, le marchand. Derrière l'autel se trouvait une idole sombre et indistincte, bestiale et à l'aspect pourtant étrangement humain. Une nouvelle sensation d'horreur étrangla Balthus lorsque l'idole se redressa soudain dans un cliquetis de chaînes, tendant ses longs bras difformes dans les ténèbres.

L épée de Conan s'abattit, broyant chair et os, puis le Cimmérien entraîna Balthus avec lui, contournant l'autel et passant devant la masse velue effondrée sur le sol ; ils sortirent de la hutte par une porte arrière, à quelques pas seulement de la palissade.

108L'obscurité régnait derrière la hutte et la débandade frénétique des Pictes ne les avait pas entraînés dans cette direction. Une fois parvenu devant la palissade, Conan s'immobilisa, saisit Balthus et le souleva à bout de bras comme s'il s'était agi un enfant. Balthus saisit les pointes des rondins fichés dans la boue séchée et se hissa sur le mur sans se préoccuper des terribles écorchures que cela lui valait. Il tendait la main vers le Cimmérien lorsqu'un Piete surgit en courant d'un angle de la grande hutte. Le Piete s'immobilisa en apercevant Balthus à la faible lueur des flammes. Conan lança sa hache avec une redoutable précision, mais le Piete avait déjà ouvert la bouche pour pousser un cri d'alarme. Son cri couvrit le vacarme ambiant avant d'être brisé net, puis il s'écroula à terre, le crâne fracassé.

Les terreurs aveugles des Pictes n'avaient pas réussi à noyer ' complètement leurs instincts les plus ancrés. A l'instant où ce cri féroce retentit au-dessus de la clameur, le calme retomba un instant; puis une centaine de gorges aboyèrent une réponse bestiale et les guerriers bondirent pour venir repousser l'attaque qu'annonçait ce cri.

Conan bondit très haut, attrapant non la main de Balthus, mais son bras, presque à la hauteur de l'épaule, et il se hissa vers son compagnon. Balthus serra les dents sous 1 'effort puis, comme le Cimmérien se retrouvait à côté de lui, les deux fugitifs sautèrent de l'autre côté du mur.

1 ~ ' ' 'v LES ENFANTS DE jHEBBAL SAG ar où se trouve la rivière? demanda Balthus, désorienté.

-Nous n'allons pas nous risquer sur la rivière pour le moment, grogna Conan. Les bois entre le village et la rivière grouillent de guerriers. Viens! Nous allons prendre la dernière direction qu'ils s'attendent à nous voir prendre ... l'ouest! Regardant derrière lui au moment où ils s'enfonçaient dans la végé tation, Balthus vit la palissade se hérisser de têtes noires qui regardaient par-dessus. Les Pictes étaient abasourdis. Ils étaient arrivés trop tard pour voir que les fugitifs gagnaient le couven des arbres. Ils s'étaient précipités sur la palissade en s'attendant à devoir repousser une attaque en force. Ils avaient vu le guerrier mort, mais aucun ennemi n'était en vue.

Balthus comprit qu'ils ne savaient pas encore que leur prisonnier s'était échappé. Il entendit d'autres sons qui lui firent conclure que les guerriers, suivant les ordres aboyés par Zogar Sag de sa voix aiguë, étaient en train d'achever le serpent en le criblant de flèches. Le monstre avait échappé au contrôle du chaman. Quelques instants plus tard, les cris changeaient de registre et des hurlements stridents de rage retentirent dans la nuit.

110Conan eut un rire sinistre. Il précédait Balthus le long d'une piste étroite qui s'enfonçait vers l'ouest sous les branches noires, progressant aussi rapidement et aussi sûrement que s'il avançait le long d'une grande avenue bien éclairée. Balthus le suivait en trébuchant, se guidant d'après le mur compact qu'il devinait de chaque côté.

-Ils sont sur le point de se lancer à nos trousses à présent. Zogar a découvert que tu as disparu et il sait que ma tête ne se trouvait pas dans la pile devant la grande hutte. Le chien! Si j'avais eu une seconde lance, je l'aurais transpercé avant de frapper le serpent. Reste sur la piste.

Ils ne peuvent pas nous traquer à la lueur des torches et une vingtaine de pistes différentes partent du village. Ils vont d'abord suivre celles qui mènent à la rivière ... dresser un cordon de guerriers sur des miles le long des berges, s'attendant que nous tentions de passer au travers.

Nous ne nous enfoncerons pas dans les bois avant que cela devienne absolument nécessaire. Nous irons plus vite sur ce sentier. Maintenant, prépare-toi à courir comme tu n'as jamais couru de ta vie.

-Ils se sont remis de leur panique satanément vite! haleta Balthus, se pliant aux instructions de Conan et envahi par une énergie nouvelle.

-Ils ne restent jamais effrayés très longtemps de quoi que ce soit, grogna Conan.

Pendant un moment, ils n'échangèrent pas un mot. Les deux fuyards concentraient tous leurs efforts à avancer le plus vite possible.

Ils s'enfonçaient de plus en plus profondément dans ces terres sauvages et inviolées, s'éloignant un peu plus à chaque foulée de la civilisation, mais Balthus ne doutait pas de la sagesse de la décision de Conan. Puis le Cimmérien prit le temps de grogner quelques mots : -Lorsque nous serons suffisamment loin du village, nous bifurquerons vers la rivière en faisant un grand détour. Il n'y a aucun autre village à moins de plusieurs miles à la ronde de Gwawela et tous les Pictes sont rassemblés aux alentours. Nous allons les contourner de loin. Ils ne peuvent pas se lancer à notre poursuite avant l'aube, quand ils trouveront notre piste, et à ce moment-là nous aurons quitté le chemin et nous serons déjà enfoncés dans les bois.

Ils poursuivirent leur course. Les cris moururent dans leur dos.

La respiration de Balthus se fit sifflante entre ses dents. Il avait des points de côté. Courir devint une torture. Il se heurtait aux fourrés de 111chaque côté de la piste. Soudain, Conan s'arrêta, se retourna et scruta attentivement la piste obscure.

Quelque part, la lune se levait, faible lueur blanche à travers un entrelacs de branchages.

-Devons-nous nous enfoncer dans le bois ? haleta Balthus.

-Donne-moi ta hache, murmura doucement Conan. Quelque chose nous talonne de près.

-Alors nous ferions mieux de quitter la piste! s'exclama Balthus.

Conan secoua la tête et conduisit son compagnon vers un épais buisson. La lune se leva plus haut, éclairant faiblement le sentier.

-Nous ne pouvons pas nous battre contre la tribu tout entière! chuchota Balthus.

-Aucun être humain n'aurait pu retrouver notre piste si rapi dement, ou nous avoir suivis avec une telle rapidité, murmura Conan.

Garde le silence.

Il s'ensuivit un moment de silence tendu, durant lequel Balthus acquit la conviction que l'on pouvait entendre les battements de son cœur à des miles à la ronde. Soudain, sans un bruit pour annoncer sa venue, une tête féroce apparut sur le sentier obscur. Le cœur de Balthus bondit dans sa gorge ; au premier abord, il avait cru voir la tête immonde du tigre à dents de sabre. Mais cette tête-là était plus petite, plus étroite. C'était un léopard qui se trouvait là, montrant les crocs en silence et scrutant la piste devant lui. Il n'y avait que peu de vent et il soufflait en direction des deux hommes, dissimulant leur odeur. Le fauve baissa la tête et renifla la piste, puis il s'avança d'une démarche incertaine. Un frisson glacé parcourut l'échine de Balthus.

Il ne faisait aucun doute que le redoutable animal suivait leur piste, et était méfiant. Le léopard releva la tête et ses yeux luisirent comme des boules de feu. Du fond de sa gorge s'éleva un grognement sourd. Et à cet instant, Conan jeta la hache de toutes ses forces.

Tout le poids de son bras et de son épaule était derrière ce coup.

La hache fut comme un éclair argenté dans la faible clané lunaire. Avant presque qu'il ne comprenne ce qui s'était produit, Balthus vit le léopard rouler à terre dans les affres de son agonie, le manche de la hache saillant de sa tête. Le tranchant de l'arme avait fendu son crâne étroit en deux.

Conan bondit des fourrés, libéra son arme d'une violente torsion 112et traîna le corps inerte emre les arbres, le dissimulant à la vue d'un regard distrait.

-Maintenant partons, et ne traînons pas! grogna-t-il, en quittant la piste et en prenant la direction du sud. Des guerriers ne vont pas tarder à retrouver ce grand chat. Zogar Sag l'a envoyé à nos trousses dès qu'il a repris ses esprits. Les Pictes l'ont suivi, mais il est sûr qu'ils étaient loin derrière lui. Le léopard a fait le tour du village jusqu'à ce qu'il flaire notre piste et il s'est alors lancé comme une flèche à nos trousses. Ils n'ont pas pu avancer à son allure, mais ils ont au moins une idée générale de la direction dans laquelle nous allons. Ils vont le suivre et prêter l'oreille pour entendre son feulement. Bon, ça, ils ne l'entendront plus, mais ils vont trouver le sang sur la piste, fouiller les environs et trouver son cadavre dans les fourrés. Là, ils trouveront nos traces, s'ils le peuvent. Marche avec précaution.

Conan évitait les plantes qui s'accrochaient à lui et les branches basses sans effort, glissant entre les arbres sans en toucher le tronc, posant systématiquement le pied là où ses pas étaient le moins suscep tibles de laisser des traces de son passage, mais pour Balthus la tâche était plus laborieuse et complexe.

Aucun son ne leur parvenait de derrière eux. Ils avaient parcouru plus d'un mile lorsque Balthus dit: -Est-ce que Zogar Sag capture des bébés léopards et les dresse pour en faire des limiers? Conan secoua la tête.

-C'était un léopard qu'il a fait venir des bois.

-Mais, insista Balthus, s'il peut demander aux animaux sauvages d'obéir à ses instructions, pourquoi ne les appelle-t-il pas tous pour qu'ils se lancent à nos trousses? La forêt est remplie de léopards.

Pourquoi n'en envoyer qu'un seul après nous? Pendant un moment, Conan ne répondit rien et lorsqu'il parla, ce fut avec une curieuse réticence: -Il ne peut pas commander à tous les animaux. Seulement à ceux qui se souviennent de Jhebbal Sag.

-Jhebbal Sag? dit Balthus.

Le jeune homme avait répété cet ancien nom avec une certaine hésitation. Il ne l'avait entendu prononcé que trois ou quatre fois dans toute sa vie.

113-Autrefois toutes les créatures vivantes le vénéraient. C'était il y a bien longtemps, du temps où les animaux et les hommes parlaient la même langue. Les hommes l'ont oublié; même les bêtes l'oublient et seules quelques-unes se rappellent désormais son nom. Les hommes qui se souviennent de Jhebbal Sag et les fauves qui font de même sont frères et parlent la même langue.

Balthus ne répondit pas. Il avait souffert, attaché à un poteau piete et avait vu la jungle nocturne vomir ses horreurs munies de crocs en réponse à l'appel d'un chaman.

-Les hommes civilisés rient, déclara Conan. Pourtant pas un seul d'entre eux n'est capable d'expliquer comment Zogar Sag peut appeler et faire venir des forêts primitives des pythons, des tigres et des léopards, afin qu'ils exécutent ses volontés. S'ils l'osaient, ils diraient que tout cela n'est que mensonge. C'est caractéristique des civilisés.

Quand ils sont incapables d'expliquer quelque chose à l'aide de leurs connaissances scientifiques assez douteuses, ils refusent d'y croire.

Les habitants du Tauran étaient plus proches de la vie sauvage que la plupart des Aquiloniens, et avaient conservé certaines superstitions, même si leurs origines s'étaient perdues au fil des générations. Balthus avait été le témoin d'événements qui faisaient encore frémir sa chair.

Il ne pouvait réfuter la chose monstrueuse qu'impliquaient les propos de Conan.

-J'ai entendu dire qu'il existe un petit bois très ancien consacré à Jhebbal Sag quelque part dans cette forêt, déclara Conan. Je n'en sais rien. Je ne l'ai jamais vu. Mais plus de bêtes s'en souviennent dans cette région que dans toutes celles que j'ai pu visiter.

-Alors il y en aura d'autres lancées à nos trousses? -C'est déjà le cas, fut la réponse inquiétante de Conan. Zogar n'aurait jamais lancé qu'un seul animal sur nos traces.

-Que devons-nous faire, alors? demanda Balthus, mal à l'aise.

Il agrippa fermement sa hache comme il scrutait les arches sombres au-dessus d'eux. Ses poils se hérissèrent car il s'attendait à voir d'un instant à l'autre surgir des ténèbres environnantes des griffes acérées et des crocs.

-Attendre! répondit laconiquement le Cimmérien.

Conan se retourna, s'accroupit et entreprit de tracer un curieux symbole sur la terre avec la lame de son couteau. En se penchant pour 114regarder par-dessus son épaule, Balthus sentit un picotement parcourir sa colonne vertébrale, sans qu'il puisse se l'expliquer. Il ne sentait aucune brise souffler sur son visage, mais pourtant les feuilles des arbres au-dessus d'eux frémissaient et une étrange plainte passa lugubrement entre les branches. Conan leva les yeux, imperturbable, puis se leva et resta debout à regarder d'un air grave le symbole qu'il avait tracé.

-Qu'est-ce que c'est? murmura Balthus.

Le dessin paraissait archaïque et dénué de toute signification à ses yeux. Il supposa que c'était son ignorance dans le domaine artistique qui l'empêchait de reconnaître ce qui devait être un symbole particulièrement commun de quelque culture dominante. Mais s'il avait été le plus érudit des artistes au monde, il n'aurait pas été plus avance ' pour autant.

-J'ai vu ce symbole sculpté sur la paroi d'une caverne qu'aucun être humain n'avait exploré depuis un million d'années, murmura Conan. Dans les montagnes inhabitées de Vilayet, à un demi-monde de distance de l'endroit où nous nous trouvons. Plus tard, j'ai vu un grand sorcier noir de Kush tracer ce même symbole dans le sable d'une rivière sans nom. Il m'a expliqué en partie sa signification ... C'est un symbole sacré pour Jhebbal Sag et les créatures qui le vénèrent. Regarde! Ils se dissimulèrent dans les fourrés à quelques pas de là et ' attendirent dans un silence tendu. A l'est, des tambours se mirent à murmurer et de quelque part en direction du nord et de l'ouest d'autres tambours lui répondirent. Balthus frissonna. Il savait pourtant que de longs miles de forêt noire le séparaient des redoutables individus qui frappaient ces tambours et que ces sourdes vibrations ne faisaient que planter le sinistre décor d'un drame sanglant.

Balthus se surprit à retenir sa respiration. Puis, avec un léger frémissement de feuilles, les buissons s'écartèrent, laissant apparaître une magnifique panthère. Les taches de clarté lunaire qui filtraient à travers les feuilles faisaient briller son pelage soyeux qui ondoyait sous le jeu de ses muscles puissants.

Tête baissée, elle se glissa dans leur direction, flairant leur piste.

Puis elle s'immobilisa, comme pétrifiée, son museau presque au niveau du symbole gravé dans la terre. Pendant un long moment elle resta tapie sur elle-même, immobile; elle s'étendit de tout son long et posa la tête sur le sol juste devant le symbole. Balthus sentit les poils de 115sa nuque se hérisser: le grand carnassier avait une attitude de crainte respectueuse et d'adoration.

Puis la panthère se redressa et recula lentement, son ventre touchant presque le sol. Lorsque ses pattes arrière parvinrent au niveau des buissons, elle fit demi-tour comme si une soudaine panique venait de l'assaillir et elle disparut tel un éclair tacheté.

Balthus essuya la sueur de son front d'une main tremblante et jeta un coup d'œil vers Conan.

Les yeux du barbare irradiaient d'un feu qui n'avait jamais brûlé au fond des yeux d'un homme élevé dans les idées de la civilisation.

' A cet instant, il n'était plus que 1' incarnation de la sauvagerie et avait oublié l'homme qui se trouvait à ses côtés. Dans son regard brûlant, Balthus aperçut et reconnut vaguement des images originelles, des souvenirs à moitié incarnés, des reflets de l'aube de la Vie ... oubliés et rejetés par les races sophistiquées ... fantômes anciens, primitifs, qui n'ont pas de nom et ne peuvent en avoir. Puis les feux les plus anciens se voilèrent et l'instant d'après, Conan s'enfonçait dans la forêt, suivi de son compagnon.

-Nous n'avons plus rien à craindre des animaux, dit-il après un certain temps. Mais nous avons laissé des empreintes que des hommes pourront lire. Il ne leur sera pas aisé de nous suivre et ils ne sauront pas que nous avons bifurqué vers le sud avant de tomber sur le symbole.

Même à ce moment-là, il ne leur sera pas facile de nous flairer sans les bêtes pour les aider. En revanche, les bois au sud de la piste vont grouiller de guerriers lancés à notre recherche. Si nous continuons à avancer après l'aube, il est sûr que nous allons en rencontrer quelques-uns. Dès que nous trouverons un endroit convenable, nous nous cacherons et attendrons la nuit avant de reprendre notre chemin et de rejoindre la rivière. Nous devons avertir Valannus, mais il ne sera pas plus avancé si nous nous faisons tuer avant de le rejoindre.

-Avertir Valannus? -Enfer! Tout le long de la rivière, les bois grouillent de Pictes! C'est pour cette raison qu'ils nous sont tombés dessus. Zogar est en train de nous concocter une magie guerrière et ce n'est pas un simple raid cette fois. Il a accompli ce qu'aucun Piete n'a jamais réussi à faire à ma connaissance ... Unir quelque quinze ou seize clans grâce à ses pouvoirs magiques. Ils suivront un sorcier bien plus loin qu'ils ne suivraient un 116chef de guerre. Tu as vu leur nombre dans le village; et il y en avait des centaines d'autres dissimulés aux abords de la rivière, que tu n'as pas vus. D'autres encore arrivent, venus des villages plus éloignés. Il aura au moins trois mille combattants à sa disposition. J'étais tapi dans les fourrés et les ai entendus parler pendant qu'ils me dépassaient. Ils ont l'intention d'attaquer le fort. Quand, je n'en ai aucune idée, mais ça ne saurait tarder. Zogar n'oserait pas les faire attendre trop longtemps. Il les a rassemblés et les a harangués jusqu'au point de non-retour. S'il ne les mène pas à la bataille rapidement, ils vont commencer à se quereller entre eux. Ils sont pareils à des tigres assoiffés de sang.

)) Je ne sais pas s'ils seront capables de prendre le fort ou pas. Mais de toute façon, nous devons retraverser la rivière et donner l'alerte.

Les colons sur la route de Velitrium doivent soit gagner le fort, soit se réfugier à Velitrium. Pendant que les Pictes vont assiéger le fort, des groupes de guerriers vont avancer sur la route jusque loin vers l'est ...

Ils vont peut-être même traverser le Tonnerre et lancer des raids sur la région très peuplée qui se trouve après Velitrium.

Conan avançait devant Balthus tout en parlant, s'enfonçant de plus en plus profondément dans la forêt immémoriale et sauvage. Il poussa enfin un grognement de satisfaction. Ils venaient d'atteindre un endroit où la végétation était plus rare. Ils aperçurent un affleurement rocheux qui partait se perdre en direction du sud. Balthus se sentit plus en sécurité comme ils s'engageaient dessus. Même un Piete ne pourrait pas suivre leurs traces sur la roche nue.

-Comment as-tu fait pour en réchapper? demanda-t-il alors.

Conan tapota sa cotte de mailles et son casque.

-Si plus d'hommes vivant le long de la frontière portaient des cuirasses, il y aurait moins de crânes qui se balanceraient en haut des huttes. Mais la plupart des hommes font du bruit lorsqu'ils portent une armure. Ils se tenaient en embuscade, immobiles, de chaque côté de la piste. Et quand un Piete est immobile, même les animaux de la forêt passent devant lui sans le voir. Ils nous avaient vus traverser la rivière et s'étaient mis en position. S'ils avaient tendu leur embuscade après que nous avions quitté la berge, je m'en serais rendu compte. Mais ils nous attendaient déjà et pas même une feuille ne tremblait. Le diable lui-même ne se serait douté de rien. Je n'ai compris ce qui se passait que lorsque j'ai entendu une flèche crisser sur un arc bandé. Je me suis laissé 117tomber à terre et ai hurlé aux hommes derrière moi de faire de même, mais ils ont été trop lents ... pris totalement au dépourvu.

)) La plupart sont tombés dès la première volée, qui s'est abattue sur nous de chaque côté. Quelques flèches nous ont ratés et ont atteint des Pictes de l'autre côté de la piste. Je les ai entendus hurler. (Il eut un cruel sourire de satisfaction.) Ceux d'entre nous qui étaient encore en vie ont plongé dans le bois et ont engagé le combat. Lorsque j'ai vu que les autres étaient soit morts, soit capturés, je me suis frayé un chemin à travers nos assaillants et j'ai distancé ces diables peints dans l'obscurité.

Ils étaient tout autour de moi. J'ai couru, rampé, me suis faufilé et il m'est même arrivé de rester à plat ventre sous les buissons pendant qu'ils me dépassaient de tous les côtés.

)) J'ai essayé de gagner la rive mais me suis rendu compte qu'ils s'étaient disposés sur toute la longueur, s'attendant justement que je fasse cela. Je me serais pourtant frayé un chemin à coups d'épée et j'aurais tenté ma chance à la nage si je n'avais pas entendu gronder les tambours du village et compris que quelqu'un avait été capturé vivant.

)) Ils étaient tellement absorbés par la magie de Zogar que j'ai pu escalader le mur derrière la grande hutte. Un guerrier aurait logiquement dû garder cet emplacement, mais il s'était accroupi pour regarder la cérémonie, dissimulé à l'angle de la hutte. Je suis arrivé sur lui par-derrière et j'ai brisé son cou de mes mains avant qu'il comprenne ce qui se passait. C'est avec sa lance que j'ai transpercé le serpent et c'est sa hache que tu portes.

-Mais quelle était cette ... cette chose que tu as tuée près de l'autel, dans la hutte? demanda Balthus, qui frissonna en se souvenant de l'horreur qu'il n'avait fait qu'entrapercevoir.

-Un des dieux de Zogar. Un des enfants de Jhebbal qui ne se souvenait pas et qu'il fallait maintenir enchaîné à l'autel. Un grand singe mâle. Les Pictes pensent que ce sont des créatures sacrées pour l'Être velu qui vit dans la lune ... le dieu-gorille de Gullah.

)) Il commence à faire jour. Voici un bon endroit pour nous cacher et nous rendre compte de la distance qui nous sépare de nos • poursuivants.

Il indiqua une colline, entourée et recouverte d'arbres et de fourrés, qui s'élevait brusquement à pic. Près de la crête, Conan se faufila entre une série de gros rochers protubérants, couronnés de 118buissons épais. En s'étendant au milieu de ceux-ci, ils pouvaient observer la jungle en contrebas sans être vus. C'était un bon endroit pour se cacher ou résister à une attaque. Balthus était persuadé que même un Piete aurait été incapable de retrouver leurs traces depuis les quatre ou cinq miles qu'ils progressaient sur le sol rocailleux, mais il avait peur des animaux qui obéissaient à Zogar Sag. Sa foi dans le curieux symbole vacillait quelque peu à présent. Mais Conan écarta la possibilité de bêtes lancées à leurs trousses.

Une blancheur spectrale se répandait à travers les épais branchages ; les taches de ciel visibles changèrent de couleur, passant du rosé au bleu. Balthus ressentit les affres de la faim. Il avait pu étancher sa soif au moment où ils avaient longé un cours d'eau. Le silence était absolu, entrecoupé seulement de temps à autre par le piaillement d'un oiseau. On n'entendait plus les tambours à présent. Les pensées de Balthus revinrent à cette sinistre scène qui s'était déroulée devant la hutte à l'autel.

-C'étaient des plumes d'autruche qu'avait Zogar, dit-il. J'en ai déjà vu, sur les casques des chevaliers qui arrivaient de l'Est pour rendre visite aux barons des Marches. Il n'y a pas d'autruches dans cette forêt, n'est-ce pas? ' -Elles viennent de Kush, répondit Conan. A l'ouest d'ici, à de nombreuses journées de marche, s'étend la mer. Des navires de Zingara viennent parfois faire du troc avec les tribus de la côte, échangeant des armes, des parures et du vin contre des peaux, du minerai de cuivre et de la poudre d'or. Parfois ils échangent des plumes d'autruche, obtenues auprès des Stygiens, qui eux-mêmes les ont obtenues auprès des tribus noires de Kush, qui se trouve au sud de la Stygie. Elles sont très précieuses aux yeux des chamans pictes. Mais ce commerce est risqué. Les Pictes ont trop tendance à vouloir s'emparer des navires. Et les côtes sont dangereuses pour ces derniers. J'ai navigué au large de cet endroit quand j'accompagnais les pirates de Baracha, des îles qui se trouvent au sud-ouest de Zingara.

Balthus pona sur son compagnon un regard plein d'admiration.

-Je savais que tu n'avais pas passé toute ta vie sur cette frontière.

Tu as mentionné des endroits très éloignés. Tu as beaucoup voyagé ? -Je suis allé bien loin ... plus loin que n'importe quel autre homme de ma race. J'ai vu toutes les grandes villes des Hyboriens, des 119Shémites, des Stygiens et des Hyrkaniens. Je me suis aventuré dans des pays inconnus au sud des royaumes noirs de Kush et à l'est de la mer de Vilayet. J'ai été capitaine de mercenaires, corsaire, kozak, vagabond sans le sou, général. .. Diable, j'ai tout été dans ma vie, excepté roi, et je le deviendrai peut-être un jour avant de mourir. (Cette idée fantasque lui plut et il eut un sourire féroce. Puis il haussa les épaules et étendit sa puissante carcasse sur les rochers.) La vie que je mène en vaut une autre. Je ne sais pas combien de temps je vais rester sur la frontière; une semaine, un mois, une année ... Je ne reste jamais très longtemps au même endroit. Mais on est aussi bien sur la frontière qu'ailleurs.

Balthus se prépara à surveiller la forêt en contrebas. Il s'attendait à voir surgir entre les feuillages des visages féroces et peints. Mais les heures passèrent et aucun bruit de pas furtifs ne vint troubler la quiétude ambiante. Balthus pensait que les Pictes avaient perdu leur trace et abandonné la chasse, mais Conan commençait à s'inquiéter: -Nous aurions dû apercevoir des groupes de guerriers battant les bois pour nous retrouver. S'ils ont abandonné la traque, c'est parce qu'ils sont après un plus gros gibier. Ils sont peut-être en train de se rassembler pour traverser la rivière et prendre d'assaut le fort.

-Viendraient-ils aussi loin dans le Sud s'ils avaient perdu notre piste? -Ils ont bien perdu notre piste, sinon ils nous seraient déjà tombés dessus. En temps normal, ils battraient les bois dans toutes les directions sur des miles à la ronde. Nous aurions dû en voir passer quelques-uns à proximité de cette colline. Ils doivent se préparer à tra verser la rivière. Nous devons tenter notre chance et essayer de gagner la rive.

En descendant prudemment au bas des rochers, Balthus sentit un frisson passer entre ses épaules comme il s'attendait à recevoir une fulgurante volée de flèches décochées depuis les masses vertes qui les entouraient. Il craignait que les Pictes ne les aient découverts et soient à l'affût, prêts à les attaquer. Mais Conan était persuadé qu'aucun ennemi ne se trouvait à proximité et le Cimmérien avait raison.

-Nous sommes à des miles au sud du village, grogna Conan.

Nous allons foncer droit sur la rivière. Je ne sais pas jusqu'où ils sont descendus. Il ne nous reste plus qu'à espérer que ce soit en amont de l'endroit où nous atteindrons la rive.

120Avec une hâte qui parut téméraire à Balthus ils s'élancèrent en direction de l'est. Les bois semblaient dénués de toute vie. Conan avait le sentiment que tous les Pictes s'étaient rassemblés aux environs de Gwawela si, en effet, ils n'avaient pas déjà traversé la rivière. Toutefois, il ne pensait pas qu'ils franchiraient le cours d'eau en plein jour.

-Quelque trappeur ne manquerait pas de les apercevoir et de donner l'alarme. Certains franchiront la rivière en amont et en aval du fort, hors de vue des sentinelles. Puis les autres traverseront à leur tour en canoë et fonceront droit sur la partie de la palissade qui donne sur la rivière. Dès qu'ils attaqueront, ceux qui seront cachés dans le bois sur la rive est se lanceront à l'assaut du fort par les autres côtés. Ils ont déjà essayé cette tactique autrefois et se sont fait étriper et massacrer. Mais cette fois ils sont suffisamment nombreux pour faire un véritable carnage.

Ils continuèrent sans s'arrêter, même si Balthus regardait avec envie les écureuils qui passaient de branche en branche. Il aurait pu les tuer d'un jet de hache. En poussant un soupir de regret, il resserra sa large ceinture d'un cran. Le silence perpétuel et l'obscurité de la forêt primitive commençaient à le déprimer. Il se surprit à songer aux grandes chênaies et aux prairies ensoleillées du T auran, à la rude gaieté de la maison au toit de chaume et aux fenêtres en losange de son père, aux vaches grasses qui paissaient dans l'herbe épaisse et luxuriante, et à la franche camaraderie des laboureurs et des bergers aux bras nus et musclés.

Il se sentait seul, en dépit de son compagnon. Conan faisait tout autant partie de cette immensité sauvage que Balthus lui était étranger.

Certes, le Cimmérien avait vécu des années dans les grandes cités du monde, avait côtoyé les dirigeants des pays civilisés; peut-être même concrétiserait-il un jour sa folle lubie de devenir roi d'un pays civilisé; on avait déjà vu des choses plus étonnantes que cela se réaliser. Mais il n'en restait pas moins que c'était un barbare. Il n'était concerné que par les fondamentaux les plus élémentaires de la vie. Le bonheur des choses simples et douces, les sentiments, ces délicieux petits riens qui prennent une place si importante dans la vie des hommes civilisés, tout cela ne voulait rien dire pour lui. Un loup n'en reste pas moins un loup même si un caprice du sort a voulu qu'il coure avec les chiens de garde. Le carnage, la violence et la sauvagerie étaient les ingrédients 121naturels de la vie telle que Conan la connaissait; il ne pouvait pas comprendre et ne comprendrait jamais ces petits riens si chers au cœur des hommes et des femmes de la civilisation.

Les ombres s'allongeaient lorsqu'ils atteignirent la rivière et la regardèrent, dissimulés derrière des buissons. Ils pouvaient voir en amont et en aval sur une distance d'environ un mile de chaque côté. La sinistre rivière était dénuée de toute vie et de tout mouvement. Conan fronça les yeux et regarda sur l'autre rive.

-Nous allons devoir tenter notre chance ici. Il nous faut longer la rivière. Nous ne savons pas s'ils l'ont déjà traversée ou pas. Les bois sur l'autre rive sont peut-être remplis de Pictes. Nous allons devoir courir ce risque. Nous sommes à environ six miles de Gwawela.

Soudain, entendant vibrer la corde d'un arc, il pivota sur lui même et se baissa. Quelque chose ressemblant à un éclair blanc fusa à travers les buissons et Balthus comprit qu'il s'agissait d'une flèche. D'un bond de tigre, Conan se jeta dans les buissons. Balthus aperçut un reflet d'acier comme le Cimmérien faisait tournoyer son épée, puis entendit un cri d'agonie. L instant d'après, le jeune homme s'était lancé à travers les buissons à la suite du Cimmérien.

Un Piete au crâne fracassé gisait face contre terre, ses doigts étreignant spasmodiquement l'herbe. Une demi-douzaine d'autres se pressaient autour de Conan, brandissant leurs haches et leurs épées.

Ils s'étaient débarrassés de leurs arcs, inutiles dans un tel corps à corps mortel. Leurs mâchoires inférieures étaient peintes en blanc, offrant un contraste saisissant avec leurs visages sombres, et les motifs peints sur leurs torses robustes différaient de tous ceux que Balthus avait pu voir jusque-là.

Lun d'entre eux lança sa hache sur Balthus puis se jeta sur lui en brandissant un couteau. Balthus esquiva puis saisit ce poignet qui tenait un couteau si près de sa gorge. Les deux hommes basculèrent à terre, roulant plusieurs fois sur eux-mêmes. Le Piete était pareil à un animal sauvage, ses muscles aussi durs que des câbles d'acier.

Balthus s'efforçait de maintenir sa prise sur le poignet du sauvage et tentait de frapper de sa hache, mais le duel était si féroce et rapide que chacune de ses tentatives pour porter le coup était bloquée. Le Piete se débattit violemment afin de pouvoir libérer la main dans laquelle il tenait son couteau, agrippa désespérément la hache de Balthus et 122enfonça ses genoux dans l'aine du jeune homme. Il tenta de faire passer son couteau dans son autre main. Juste à cet instant, Balthus parvint avec difficulté à se mettre en appui sur un genou et il fendit alors la tête peinte d'un coup furieux de sa hache.

Il se redressa d'un bond et jeta un coup d'œil affolé autour de lui, cherchant son compagnon, s'attendant à le voir submergé par le nombre. C'est alors qu'il mesura toute l'étendue de la férocité du Cimmérien. Conan enjambait deux de ses assaillants, dont le corps avait été fendu de part en part par sa terrible épée à large lame. Sous les yeux de Balthus, le Cimmérien repoussa une courte épée qui s'abattait sur lui et esquiva un coup de hache en bondissant sur le côté comme un félin. Ceci l'amena à portée de main d'un sauvage trapu qui se penchait pour ramasser un arc. Avant que le Piete puisse se redresser, l'épée rougie s'abattit comme un fléau et s'enfonça à travers l'épaule et jusque vers le milieu de sternum, où la lame resta coincée. Les derniers guerriers se jetèrent sur lui, un de chaque côté. Balthus lança sa hache avec une précision qui réduisit le nombre des attaquants à un seul.

Conan abandonna ses efforts pour dégager sa lame et pivota sur ses talons, chargeant le Piete à mains nues. Le guerrier trapu, qui arrivait aux épaules de son grand adversaire, s'élança à son tour, abattant sa hache tout en donnant des coups de poignard meurtriers. La lame se brisa sur les mailles du Cimmérien et la hache fut arrêtée à mi-course comme les doigts de Conan se refermaient tel un étau sur le bras qui s'abattait sur lui. Un os craqua bruyamment et Balthus vit le Piete grimacer de douleur et chanceler. I..:instant d'après, il était soulevé de terre. Le Cimmérien le tint à bout de bras ... Le Piete se tordit l'espace d'un instant, se débattant et donnant des coups de pied, puis il fut jeté à terre avec une force telle qu'il rebondit avant de s'immobiliser, désarticulé et la nuque de toute évidence brisée.

-Viens! aboya Conan, en dégageant sa lame et en ramassant une hache. Prends un arc et quelques flèches, et dépêche-toi! Il va encore falloir faire confiance à nos talons. Ce cri a été entendu! Ils seront ici en moins de temps qu'il faut pour le dire. Si nous essayions de traverser à la nage maintenant, ils nous cribleraient de flèches avant que nous soyons parvenus à mi-chemin! En amont de la rivière retentit un féroce hurlement. Balthus frissonna en songeant que c'était une gorge humaine qui avait poussé 124ce cri. Serrant fermement les armes dont il s'était emparé, il suivit Conan qui venait de plonger dans les fourrés face à la rive et se mit à courir à la vitesse d'une ombre. VI LES HACHES ROUGES DE LA FRONTIÈRE ' onan ne s'enfonça pas très profondément dans la forêt. A quelques centaines de pas de la rivière, il modifia sa course en oblique et se mit à courir parallèlement au cours d'eau. Balthus comprit sa détermination farouche à ne pas se laisser repousser loin de la rivière, qu'ils étaient obligés de traverser s'ils voulaient prévenir les hommes du fort. Derrière eux, les hurlements des hommes de la forêt retentirent. Balthus en déduisit que les Pictes venaient d'atteindre la clairière où gisaient les cadavres des hommes que Conan et lui avaient tués. Puis d'autres cris semblèrent indiquer que les sauvages se déployaient dans le bois, se lançant à leur poursuite. Ils avaient laissé des traces que n'importe quel Piete pouvait suivre.

Conan augmenta son allure. Balthus serra farouchement les dents et resta collé aux talons du Cimmérien. Il lui semblait qu'il allait s'écrouler d'un instant à 1 'autre, que des siècles s'étaient écoulés depuis qu'il avait mangé pour la dernière fois. Il continuait à avancer mu plus par sa volonté qu'autre chose. Le sang battait si furieusement à ses oreilles qu'il ne se rendit pas compte que les bruits s'étaient tus dans leur dos.

126Conan s'immobilisa soudain. Balthus s'appuya contre un arbre, haletant et à bout de souffle.

-Ils ont abandonné la chasse! grogna le Cimmérien, la mine sombre.

-Ils ... veulent ... nous ... surprendre! pantela Balthus.

Conan secoua la tête.

-Pendant une courte chasse comme celle-ci, ils hurleraient à chaque instant. Non. Ils sont repartis. Il m'a semblé entendre quelqu'un crier derrière eux, quelques secondes avant que le vacarme retombe. On les a rappelés. Er ça, c'est bon pour nous, mais saranément mauvais pour les hommes du fort! Cela signifie que les guerriers sortent des bois et se préparent à l'assaut. Ces hommes sur lesquels nous sommes tombés appartenaient à une tribu qui vit en aval. Ils étaient sans doute en route pour Gwawela afin de se joindre à l'attaque du fort. Damnation! Nous en sommes plus éloignés que jamais, à présent. Nous devons absolument traverser la rivière.

Se tournant vers 1 'est, il se lança à travers les fourrés, abandonnant route idée de discrétion. Balthus le suivit, sentant pour la première fois la morsure des lacérations sur sa poitrine et son épaule, là où s'étaient enfoncées les dents féroces du Piete. Il écartait les épais buissons qui bordaient la rivière pour se frayer un passage lorsque Conan le tira en arrière. Il entendit alors un clapotis rythmé. En regardant à travers les feuilles, il aperçut un canoë creusé dans un tronc d'arbre qui remontait la rivière, son unique occupant ramant avec difficulté à contre-courant.

C'était un Piete au corps massif, avec une plume blanche de héron fichée dans l'anneau de cuivre qui enserrait sa tignasse noire coupée au carre. ' -C'est un homme de Gwawela, murmura Conan. Un émissaire de Zogar. C'est la plume blanche qui l'indique. Il a apporté des paroles de paix aux tribus qui vivent en aval et maintenant il essaie de rentrer pour pouvoir prendre part au massacre.

L'ambassadeur solitaire était désormais pratiquement à la hauteur de leur cachette, et soudain Balthus faillir bondir sur place. La voix gutturale d'un Piete venait de retentir tout contre son oreille. C'est alors qu'il se rendit compte que Conan avait parlé au rameur dans sa propre langue. Le Piete sursauta, fouilla les buissons du regard et répondit quelque chose. Puis il lança un regard surpris de l'autre côté de la rive, 127se pencha très bas en avant et propulsa le canoë vers la rive ouest. Ne comprenant pas, Balthus vit Conan lui prendre des mains l'arc qu'il avait ramassé dans la clairière et encocher une flèche.

Le Piete avait approché son canoë tout près de la berge et, levant les yeux vers les buissons, il lança un appel. La seule réponse qu'il obtint fut le claquement de la corde de l'arc. La flèche siffla comme un éclair et s'enfonça jusqu'à l'empennage dans sa robuste poitrine. Poussant un cri étranglé, il s'affaissa sur le côté et bascula dans l'eau peu profonde.

En un instant, Conan était sur la berge et s'avançait pour saisir le canoë qui partait à la dérive. Derrière lui, Balthus trébucha et se hissa dans l'embarcation, quelque peu confus. Conan grimpa à bord, saisit la pagaie et propulsa le canoë vers la rive opposée. Balthus nota avec une admiration teintée d'envie le jeu des grands muscles qui se déployaient sous la peau tannée par le soleil du Cimmérien. Il ressemblait à un homme de fer à qui la fatigue était étrangère.

-Qu'as-tu dit au Piete? demanda Balthus.

-De gagner la berge; qu'il y avait un coureur des bois blanc sur l'autre rive qui le prenait pour cible.

-Cela ne semble pas juste, objecta Balthus. Il pensait que c'était un ami qui s'adressait à lui. Tu as imité la voix d'un Piete à la perfection ...

-Nous avions besoin de son bateau, grogna Conan, sans s'arrêter dans ses efforts. Pas d'autre moyen de l'attirer sur la berge. Qu'est-ce qui est pire ... trahir un Piete qui se ferait une joie de nous écorcher vifs tous les deux, ou trahir les hommes de 1 'autre côté de la rivière, dont la survie dépend de notre traversée? Balthus médita sur cette délicate question d'éthique pendant un moment, puis il haussa les épaules et demanda: ' -A quelle distance sommes-nous du fort? Conan pointa du doigt un petit cours d'eau qui se jetait dans la rivière Noire à l'est, à quelques centaines de pas en aval de leur • • posltlon.

-C'est le ruisseau Sud. Le fort se trouve à dix miles de son embouchure. Il marque la limite méridionale de Conajohara. Au sud de celui-ci, il n'y a que des marais sur des miles à la ronde. Aucun risque de raid de ce côté-ci. À neuf miles au nord du fort, le ruisseau Nord marque l'autre limite. Et il y a également des marais au-delà. C'est la 128raison pour laquelle une attaque ne peur venir que de l'ouest, par la rivière Noire. La province de Conajohara est comme une pointe de lance de dix-neuf miles de large enfoncée au cœur des contrées sauvages des Pictes.

-Pourquoi ne restons-nous pas dans le canoë pour faire le voyage sur l'eau? -Parce que si nous tenons compte du courant que nous allons devoir remonter er des coudes de la rivière, nous irons plus vire à pied.

De plus, rappelle-roi que Gwawela est au sud du fort; si les Pictes som en train de franchir la rivière, nous tomberions en plein sur eux.

Le crépuscule s'installait lorsqu'ils posèrent le pied sur la rive est.

Sans faire de pause Conan poursuivit vers le nord, à une allure qui fir souffrir les jambes robustes de Balthus.

-Valannus voulait faire construire un fon aux embouchures des ruisseaux Sud er Nord, grogna le Cimmérien. Ainsi il aurait éré possible de surveiller la rivière en permanence. Mais le gouvernement s'y esr refusé.

>>Une bande d'imbéciles au ventre mou allongés sur leurs cous sins de velours tandis que des femmes nues s'agenouillent devant eux pour leur servir du vin glacé ... Je connais bien les individus de leur espèce. Ils som incapables de voir plus loin que les murs de leurs palais.

La diplomatie... Foutaises! Ils se battent contre les Pictes avec des arguments d'expansion territoriale. Valannus et les hommes dans son genre sont obligés d'obéir aux ordres d'une bande de satanés crétins. Ils ne s'empareront pas plus d'un autre bout de terre piete qu'ils ont reconstruit Venarium. Un jour viendra peut-être où ils verront les barbares surgir en masse sur les remparts des villes de l'est de leur pays! Une semaine auparavant, Balthus se serait gaussé d'une supposition si outrancière, mais là, il resta silencieux. Il avait été le témoin de la férocité sans nom des hommes qui vivent au-delà des frontières.

Il frissonna, jetant des regards en direction de la sombre rivière, à peine visible derrière les fourrés, et vers la voûte des arbres qui se pressaient contre les rives. Il gardait constamment à l'esprit le fait que les Pictes avaient peut-être déjà traversé la rivière et se trouvaient en embuscade quelque part entre leur position et le fort. La nuit tombait rapidement.

129Un léger bruit, juste devant eux, fit bondir son cœur jusque dans sa gorge et l'épée de Conan étincela. Il l'abaissa lorsqu'un chien, une grande bête décharnée et couturée de cicatrices, se glissa hors des buissons pour venir les regarder.

-Ce chien appartenait à un colon qui avait tenté de construire sa cabane sur les berges de la rivière, à quelques miles au sud du fort, grogna Conan. Les Pictes se sont glissés sur cette rive et l'ont tué, évidemment.

Puis ils ont mis le feu à sa cabane. Nous avons retrouvé son cadavre au milieu des ruines fumantes. Le chien gisait inanimé entre les trois Pictes qu'il avait tués. Les Pictes l'avaient pratiquement taillé en pièces. Nous l'avons emmené au fort et avons nettoyé ses blessures, mais une fois remis sur patte, il est parti dans les bois et est devenu sauvage. Eh bien, 1 Slasher , tu chasses les hommes qui ont tué ton maître? La tête massive se balança d'un côté à l'autre et ses yeux brillèrent avec une lueur verte. Le chien ne grogna pas, ni n'aboya. Aussi silencieux qu'un fantôme il vint se glisser derrière eux.

-Laissons-le venir avec nous, murmura Conan. Il peut renifler ces diables avant que nous puissions les voir.

Balthus sourit et posa une main sur la tête du chien pour le caresser. Les babines du grand animal se retroussèrent par réflexe, révélant des crocs luisants, puis le chien baissa la tête timidement et remua la queue en des mouvements saccadés et incertains, comme s'il avait presque oublié ce que pouvaient être des marques d'affection.

Balthus compara mentalement ce grand corps, dur et décharné, à celui des limiers gras et au pelage soyeux qui se roulaient les uns sur les autres en jappant dans le chenil de son père. Il poussa un soupir. La frontière était tout aussi rude pour les animaux que pour les hommes. Ce chien avait presque oublié ce qu'étaient la bienveillance et l'amitié.

Slasher se glissa devant les deux hommes et Conan lui laissa prendre la tête. Les dernières lueurs du crépuscule s'amenuisèrent, laissant place à la nuit noire. Ils avalaient les miles au rythme de leur course régulière. Slasher semblait muet. Soudain, il s'immobilisa, en alerte, les oreilles dressées. Un instant plus tard, les deux hommes entendaient les échos lointains d'un hurlement démoniaque poussé sur la rivière, droit devant eux.

1 . Linéralement, celui qui lacère, qui tranche, notamment la gorge. (Ndn 130Conan jura comme un dément.

-Ils ont attaqué le fort! Nous arrivons trop tard! Viens! Il augmenta l'allure, se fiant au chien pour renifler les éventuelles embuscades qu'on leur aurait tendues. Submergé par la tension, Balthus oublia sa faim et son épuisement. Les cris résonnaient plus fortement au fur et à mesure qu'ils avançaient, et au-dessus de la clameur démoniaque ils purent entendre les cris rauques des soldats. Alors que Balthus commençait à craindre qu'ils ne tombent sur les sauvages, dont les cris semblaient provenir d'en face d'eux, Conan s'écarta brusquement de la rivière et décrivit un vaste arc de cercle qui les amena sur une légère élévation du terrain d'où ils pouvaient observer la forêt. Ils aperçurent le fort, illuminé par les torches fichées aux extrémités de longues perches sur les parapets. Celles-ci projetaient une lueur vacillante et incertaine sur l'espace découvert devant le fort et ils purent ainsi voir, à ses abords, des hordes de silhouettes nues et couvertes de peintures rituelles. La rivière grouillait de canoës. Les Pictes avaient totalement cerné le fort.

Une incessante grêle de flèches s'élevait de la forêt et de la rivière pour s'abattre sur la palissade. Le claquement sourd des cordes des arcs dominait le bruit des vociférations. Hurlant comme des loups, plusieurs centaines de guerriers surgirent de sous les arbres, hache à la main, et se lancèrent à l'assaut de la Porte Est. Ils étaient à quelques centaines de pas de leur objectif lorsqu'une volée meurtrière de flèches s'abattit des remparts, jonchant le sol de cadavres et renvoyant les survivants vers le couvert des arbres. Les hommes dans les canoës propulsèrent leurs embarcations sur la palissade de la rivière et furent accueillis par une seconde averse de longues flèches et par une série de projectiles lancés depuis les petites balistes que l'on avait montées sur les tours de la palissade. Des pierres et des rondins de bois tournoyèrent dans les airs avant de s'abattre, faisant voler en éclats et couler une demi-douzaine de canoës, tuant leurs occupants. Les autres bateaux refluèrent pour se mettre hors d'atteinte. Un puissant rugissement de triomphe s'éleva des remparts du fort, auquel répondirent de toutes parts des hurlements bestiaux.

-Allons-nous tenter de nous tailler un chemin jusqu'au fort? demanda Balthus, tremblant d'impatience.

Conan secoua la tête. Il se tenait immobile, les bras croisés, la tête légèrement penchée, silhouette sinistre et maussade.

131-Le fort est condamné. Les Pictes sont ivres de sang et seule la mort les arrêtera. Et ils sont trop nombreux pour que les hommes du fort puissent tous les tuer. Nous ne pourrions pas passer, et même si par hasard nous réussissions à le faire, nous ne pourrions rien faire excepté mourir aux côtés de Valannus.

-Nous ne pouvons rien faire d'autre que sauver notre peau, alors? -Si. Nous devons avertir les colons. Sais-tu pourquoi les Pictes n'essaient pas d'incendier le fort à coups de flèches enflammées? Parce qu'ils ne veulent pas d'un feu qui alerterait les gens qui vivent à l'est. Ils veulent raser le fort puis déferler vers 1 'est avant que quiconque sache qu'il est tombé. Ils arriveront peut-être à traverser le Tonnerre et à prendre Velitrium avant que les habitants apprennent ce qui s'est passé, mais dans tous les cas, ils vont tuer tous ceux qui habitent entre le fort et le fleuve.

>>Nous avons échoué et n'avons pas pu prévenir le fort. Je me rends compte à présent que même si nous avions réussi, ça n'aurait rien changé. Le fort ne dispose pas de suffisamment d'hommes. Encore quelques charges et les Pictes seront sur les remparts et enfonceront les portes. Mais nous pouvons avertir les colons qui vivent entre ici et Velitrium. Viens! Nous sommes à l'extérieur du cordon que les Pictes ont dressé autour du fort. Nous en resterons à 1 'écart.

Ils décrivirent un vaste arc de cercle, entendant les hurlements croître et décroître au rythme des assauts et des replis successifs. Les hommes du fort tenaient bon, mais les hurlements des Pictes ne diminuaient pas en sauvagerie. Ils vibraient d'une note qui témoignait de leur confiance absolue en la victoire finale.

Avant que Balthus comprenne qu'ils s'en approchaient, ils tombèrent sur la route qui menait vers l'Est.

-Et maintenant, cours! aboya Conan.

Balthus serra les dents. Il y avait dix-neuf miles jusqu'à Velitrium, et au moins cinq jusqu'à la Scalp, le petit cours d'eau au-delà duquel on trouvait les premières colonies. Il semblait à 1 'Aquilonien qu'ils couraient et se battaient depuis des siècles. Mais 1 'excitation nerveuse qui bouil lonnait dans son sang le stimulait à fournir des efforts surhumains.

Slasher courut au-devant d'eux, la truffe au sol, et poussa un grognement sourd, le premier son qu'ils entendaient sortir de sa gorge.

132-Des Pictes devant nous! siffla Conan, se laissant tomber sur un genou et scrutant le sol à la clarté des étoiles. (Il secoua la tête, déconcerté.) Je suis incapable de dire combien. Sans doute rien qu'un petit groupe qui n'a pas pu attendre la prise du fort. Ils sont partis en avant pour massacrer les colons dans leurs lits! En avant! Ils aperçurent bientôt devant eux des petites langues de flammes à travers les arbres et entendirent des chants sauvages et répugnants. La piste faisait un coude à cet endroit. Ils coupèrent à travers en passant par les fourrés. Quelques instants plus tard ils contemplaient un horrible spectacle. Un chariot tiré par des bœufs se trouvait au milieu de la route, chargé de quelques meubles ; il était en flammes ; les bœufs gisaient à terre, la gorge tranchée. Un homme et une femme étaient étendus sur la roure, leurs vêtements arrachés et leurs corps mutilés.

Cinq Pictes dansaient autour d'eux, faisant des bonds et des cabrioles fantastiques et agitant leurs haches ensanglantées. I..:un d'entre eux brandissait la robe maculée de sang de la femme.

' A ce spectacle, une brume rouge flotta devant les yeux de Balthus. Levant son arc, il visa la silhouette noire qui se trémoussait devant les flammes et décocha son trait. Le tueur fit un bond convulsif et s'écroula, mort, une flèche dans le cœur. Puis les deux hommes blancs et le chien se jetèrent sur les survivants abasourdis. Conan n'était animé que par sa nature de combattant et par une ancienne, très ancienne, haine raciale, mais Balthus brûlait d'une rage renouvelée.

Il accueillit le premier Piete qui se jetait sur lui d'un moulinet féroce qui fendit en deux le crâne peint, puis bondit par-dessus le cadavre qui s'affaissait à terre pour en découdre avec les autres. Mais Conan avait déjà tué l'un des deux adversaires qu'il s'était réservé et l'Aquilonien bondit une seconde trop tard. Le guerrier était déjà à terre, la longue épée de Conan enfoncée dans son corps, au moment où Balthus achevait de brandir sa hache. Se tournant vers le dernier Piete, Balthus vit Slasher se redresser au-dessus de son cadavre, ses grandes mâchoires ruisselant de sang.

Balthus ne dit pas un mot tandis qu'il regardait les formes pitoyables qui gisaient sur la route à côté du chariot en feu. Ils étaient jeunes, la femme guère plus qu'une jeune fille. Par quelque caprice du sort, les Pictes avaient laissé son visage intact et même dans les souffrances d'une mort atroce, celui-ci était splendide. Mais son corps 133jeune et souple avait été affreusement lardé de coups de couteau ... ' Une brume voila les yeux de Balthus et il déglutit avec les plus grandes difficultés. Cette tragédie eut momentanément raison de lui. Il eut envie de se laisser tomber sur le sol pour pleurer et enfouir son visage dans la terre.

-Un jeune couple qui s'installait en ménage, dit Conan sans émotion, tout en essuyant sa lame. En route vers le fort lorsque les Pictes les ont trouvés. Le garçon allait peut-être s'engager au fort, ou alors prendre un lopin de terre près de la rivière. Eh bien, voilà ce qui va arriver à chaque homme, femme et enfant de ce côté-ci du Tonnerre si nous ne les envoyons pas se réfugier à Velitrium en vitesse.

Les genoux de Balthus tremblaient comme il suivait Conan. Il n'y avait aucun signe de faiblesse dans les longues foulées du Cimmérien.

Il y avait une certaine parenté entre lui et la grande bête décharnée qui avançait à ses côtés. Slasher ne grognait plus et restait le museau collé à la piste. La voie était dégagée devant eux. Les hurlements sur la rivière leur parvenaient indistinctement, mais Balthus pensait que le fort résistait toujours. Conan s'arrêta soudain, poussant un juron.

Il montra à Balthus une piste qui partait de la route et menait vers le nord. La piste était ancienne et en partie recouverte de jeunes pousses de végétation, mais ces jeunes pousses avaient été récemment brisées et écrasées. Balthus perçut tout cela plus qu'ille vit véritablement, mais Conan semblait voir dans l'obscurité comme un chat. Le Cimmérien lui montra l'endroit où les larges empreintes de chariots, profondément enfoncées dans la terre, s'incurvaient pour sortir de la route principale.

-Des colons qui se rendent aux salines, grogna-t-il. Elles se trouvent aux abords des marécages, à environ neuf miles d'ici.

Malédiction! Ils vont se retrouver coincés et massacrés jusqu'au dernier! ' Ecoute! Un seul homme suffit pour avertir les gens qui habitent le long de la route. Pars devant, réveille-les et conduis-les jusqu'à Velitrium.

Je pars chercher les hommes qui ramassent le sel. Ils doivent camper près des salines. Nous ne reviendrons pas par la route. Nous couperons directement à travers les bois.

Sans autre commentaire, Conan quitta la route et s'enfonça sur la piste obscure. Balthus le suivit du regard pendant quelques instants 134puis se remit en marche. Le chien était resté avec lui et avançait silencieusement derrière. Il n'avait pas beaucoup progressé lorsqu'il entendit l'animal grogner. Se retournant vivement, il regarda le chemin qu'il venait d'emprunter et fut surpris d'apercevoir une vague lueur spectrale disparaître dans la forêt, dans la direction qu'avait prise Conan. Slasher émit un grondement sourd du fond de sa gorge, les poils de son encolure se hérissèrent et ses yeux se transformèrent en boules de feu verdâtre. Balthus se souvint de la sinistre apparition qui avait pris la tête du marchand Tiberias, pas si loin que cela de l'endroit où il se trouvait en ce moment, et il eut un instant d'hésitation. La chose devait être à la poursuite de Conan. Mais le géant cimmérien avait démontré à de multiples reprises qu'il était parfaitement capable de se débrouiller seul, et Balthus pensait que son devoir se trouvait auprès des colons sans défense qui dormaient sur le passage de l'ouragan écarlate.

L'horreur de ce fantôme ardent pâlissait devant celle des corps inertes et profanés gisant à côté du chariot en feu.

Il se hâta le long de la route, franchit la Scalp et arriva en vue de la première cabane de colons ... une bâtisse longue et basse faite de rondins taillés à la hache. Un instant après, il martelait la porte. Une voix assoupie lui demanda ce qu'il voulait.

-Debout! Les Pictes ont franchi la rivière! Ce qui entraîna une réaction immédiate. Un cri sourd fit écho à ses mots puis la porte fut ouverte d'un coup par une femme à moitié dévêtue. Ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules nues; elle tenait une bougie dans une main et une hache dans l'autre. Son visage était livide et ses yeux dilatés par l'effroi.

-Entrez! l'implora-t-elle. Nous résisterons dans la cabane.

-Non. Nous devons aller à Velitrium. Le fort ne pourra pas les repousser. Il est peut-être déjà tombé. Pas le temps de vous habiller.

Prenez vos enfants et suivez-moi.

-Mais mon mari est parti avec les autres chercher du sel! gémit elle en se tordant les mains.

Derrière elle trois enfants aux cheveux en bataille regardaient, clignant des yeux et ne comprenant pas ce qui se passait.

-Conan est parti les chercher. Il les tirera de là. Nous devons nous dépêcher de donner l'alerte aux autres colons sur la route.

Un profond soulagement se lut sur le visage de la femme.

136-Conan, les chercher? Mitra soit remercié! s'écria-t-elle. S'il y a un homme sur cette terre qui peut les sauver, c'est bien le Cimmérien! En s'activant, elle prit le plus petit des enfants dans ses bras et poussa les autres à l'extérieur. Balthus prit la bougie, la jeta à terre et l'écrasa sous son talon. Il tendit l'oreille un instant. Aucun son ne lui parvenait de la route.

-Vous avez un cheval? -Dans l'écurie, gémit-elle. Oh, vite! Il l'écarta comme elle tentait maladroitement de soulever les barrières de ses mains tremblantes. Il flt sortir le cheval et souleva les enfants pour les installer sur la monture, leur demandant de se cramponner à sa crinière et l'un à l'autre. Ils le regardèrent d'un air grave et n'émirent aucune protestation. La femme prit le licol du cheval et s'engagea sur la route. Elle tenait toujours sa hache à la main et Balthus savait que si elle se trouvait acculée, elle se battrait avec le courage désespéré d'une panthère.

Il resta en retrait, tendant l'oreille. Il était tourmenté par la conviction que le fort avait été pris d'assaut et était tombé, que les hordes à la peau foncée grouillaient déjà sur la route qui menait à Velitrium, ivres de massacres, assoiffées de sang, avançant à la vitesse de loups affamés.

Peu après, ils apercevaient une autre demeure se profiler devant eux. La femme était sur le point de pousser un cri pour les prévenir, mais Balthus l'en empêcha. Il se précipita jusqu'à la porte et frappa.

Une voix de femme lui répondit. Il répéta son avertissement et la cabane vomit rapidement ses occupants: une femme âgée, deux jeunes femmes et quatre enfants. Comme le mari de la première femme, les hommes étaient partis aux salines la veille, ne se doutant pas du danger. L'une des jeunes femmes semblait désorientée, l'autre proche de l'hystérie, mais le visage de la vieille femme, qui vivait de longue date sur la frontière, était sévère et résolu. Elle flt taire les deux autres sans ménagement, aida Balthus à faire sortir les deux chevaux attachés dans un enclos derrière la cabane et installa les enfants dessus. Balthus lui conseilla de monter avec eux, mais elle secoua la tête et flt grimper une des deux jeunes femmes.

-Elle attend un enfant, grommela la vieille femme. Je peux marcher ... et me battre aussi, s'il faut en arriver à ça.

137Comme ils se mettaient en route, l'une des deux jeunes femmes dit: -Un jeune couple est passé sur la route aux environs du crépuscule ; nous leur avons conseillé de passer la nuit dans notre cabane, mais ils avaient hâte d'arriver au fort ce soir ... Ont-ils ...

Ont-ils ...

-Ils ont rencontré les Pictes, répondit simplement Balthus.

La jeune femme fondit en sanglots horrifiés.

Ils étaient à peine hors de vue de la cabane qu'à quelque distance derrière eux un long hurlement suraigu vibra dans les airs.

-Un loup! s'exclama l'une des femmes.

-Un loup couvert de peintures de guerre et avec une hache à la main, marmonna Balthus. Partez! Prévenez les autres colons sur la route pour qu'ils vous accompagnent. Je surveillerai vos arrières.

Sans un mot, la vieille femme poussa ses protégés devant elle.

Comme ils disparaissaient dans les ténèbres, Balthus aperçut les pâles ovales des visages des enfants qui avaient tourné la tête en arrière pour le regarder. Il se souvint de sa propre famille au Tauran et une nausée vertigineuse le submergea pendant un moment. Un instant affaibli, il poussa un gémissement et s'affaissa sur la route; son bras noueux rencontra le cou massif de Slasher et il sentit la langue chaude et humide du chien qui léchait son visage.

Il releva la tête et grimaça au prix d'un douloureux effort.

-Allons, mon garçon, marmonna-t-il tout en se relevant. Nous avons du travail qui nous attend.

Une lueur rouge apparut entre les arbres. Les Pictes venaient d'incendier la cabane qu'il venait de quitter. Il sourit. Zogar écumerait de rage s'il savait que ses guerriers avaient laissé leur nature destructrice prendre le dessus. I..:incendie alerterait les gens qui vivaient plus haut sur la route. Ils seraient réveillés et alertes au moment où les fugitifs les atteindraient. Puis son visage se renfrogna. Les femmes et les enfants avançaient lentement, à pied ou sur des chevaux surchargés. Les Pictes à l'allure rapide les rattraperaient et les tueraient avant qu'ils aient fait un mile, sauf si ...

Il prit position derrière des rondins entassés près de la route.

Celle-ci était éclairée à l'ouest par la cabane en flammes et lorsque les Pictes arrivèrent, il les vit avant qu'ils puissent l'apercevoir ... des 138silhouerres noires et furtives qui se profilaient à la lueur des flammes lointaines.

Après avoir tendu la corde de son arc jusqu'au niveau de sa tête, il décocha son trait et l'une des silhouetres s'écroula au sol. Les autres ' se fondirent dans les bois, de part et d'autre de la route. A ses côtés, Slasher gémit, impatient de tuer. Soudain une silhouetre surgit au bord de la piste, sous les arbres, et s'avança vers les rondins entassés à terre.

La corde de l'arc de Balthus vibra. Le Piete poussa un glapissement, tituba et s'écrasa dans l'obscurité, une flèche en travers de la cuisse.

Slasher franchit les rondins d'un seul bond et s'élança dans les fourrés.

Ceux-ci furent violemment secoués, puis le chien revint se glisser près de Balthus, ses mâchoires barbouillées de sang.

Aucun autre Piete n'apparut sur la piste; Balthus commençait à craindre qu'ils soient en train de contourner sa position en passant à travers les bois lorsqu'il entendit un léger bruit sur sa gauche. Il décocha un trait au hasard et poussa un juron quand il entendit la flèche se briser sur un tronc d'arbre. Slasher disparut de nouveau, se glissant aussi silencieusement qu'un fantôme, et peu après Balthus entendit des bruits de lutte et un gargouillis étranglé. Slasher réapparut alors entre les buissons, tout aussi fantomatique, et vint frotter sa tête massive et maculée de sang sur le bras de Balthus. Du sang s'écoulait lentement d'une blessure à son épaule, mais les bruits dans le bois avaient cessé définitivement.

Les hommes dissimulés aux abords de la route devinèrent de toute évidence le sort qu'avait subi leur compagnon et décidèrent qu'il valait mieux charger à découvert qu'être terrassés dans l'obscurité par cet animal diabolique qu'ils ne pouvaient ni voir ni entendre. Peut-être prirent-ils conscience qu'il n'y avait qu'un seul homme derrière ces rondins. Ils se lancèrent soudain à l'assaut, avançant à découvert des deux côtés de la piste. Trois s'écroulèrent, transpercés de flèches ... Les deux derniers hésitèrent. I..:un d'entre eux fit demi-tour et s'enfuit le long de la route, mais le dernier se jeta sur le rempart de bois, brandissant sa hache, ses yeux et ses dents luisant dans la pénombre. Le pied de Balthus dérapa au moment où il bondissait, mais ce faux pas lui sauva la vie. En s'abattant, la hache coupa une mèche de ses cheveux et le Piete s'écroula sur les rondins, entraîné par la force de son élan. Avant qu'il puisse se relever, Slasher lui arracha la gorge.

139Il s'ensuivit alors un moment d'attente angoissée, pendant laquelle Balthus se demanda si le fuyard était le seul survivant. De toute évidence, il s'agissait d'un petit groupe qui avait abandonné la bataille du fort ou qui avait été envoyé en reconnaissance, devant le gros de la troupe. Chaque seconde qui passait augmentait les chances de survie des femmes et des enfants qui se hâtaient en direction de Velitrium.

Puis, sans aucun avertissement, une pluie de flèches s'abattit en sifflant sur son retranchement. Un hurlement sauvage s'éleva des bois qui bordaient la piste. Soit le survivant était parti chercher de l'aide, soit un second groupe avait rejoint le premier. La cabane incendiée achevait de se consumer, dispensant une faible lumière. Ils se lancèrent à l'assaut, se glissant entre les arbres du long de la piste. Il décocha trois flèches puis jeta 1 'arc au loin. Comme s'ils devinaient sa situation désespérée, ils se jetèrent sur lui, non plus en hurlant, mais dans un silence de mort que vint seulement briser le martèlement de nombreux pieds arrivant au pas de course.

Il serra fortement contre lui la tête du grand chien qui grondait à ses côtés et lui murmura: -Bien, l'ami, faisons-leur en baver! Puis il bondit sur ses pieds, empoignant sa hache. Les silhouettes sombres submergèrent son refuge et plongèrent dans un maelstrom de haches, de couteaux et de crocs, broyant, fouillant et lacérant les chairs.j ( \ VII LE DÉMON DANS LES FLAMMES orsque Conan quitta la route de Velitrium, il s'attendait à devoir courir sur une distance de quelque neuf miles et se mit donc à l'ouvrage. Mais il n'en avait pas encore fait quatre qu'il entendit un groupe d'hommes quelque part devant lui. D'après le bruit qu'ils faisaient en marchant, il comprit qu'il ne s'agissait pas de Pictes. Il les héla.

-Qui va là? lui répondit une voix rauque. Ne bouge pas avant que nous puissions te voir ou tu te retrouveras avec une flèche en travers du corps! -Vous ne pourriez même pas atteindre un éléphant dans une obscurité pareille, lui répondit Conan sur un ton agacé. Allons, bande d'imbéciles, c'est moi ... Conan! Les Pictes ont traversé la rivière.

-Nous nous en doutions, répondit le chef de la troupe tandis qu'ils s'avançaient vers lui. (C'étaient des hommes grands, longilignes, aux traits sévères, avec un arc à la main.) L'un d'entre nous a blessé une antilope et l'a poursuivie presque jusqu'à la rivière Noire. Il les a entendus hurler le long des berges et est revenu au campement en courant. Nous avons abandonné les salines et nos chariots, détaché le 141bétail et sommes partis aussi vite que nous avons pu. Si les Pictes sont ' en train d'assiéger le fort, des groupes de guerriers vont remonter le long de la route vers nos cabanes.

-Vos familles sont en sécurité, grogna Conan. Mon compagnon est parti devant pour les escorter jusqu'à Velitrium. Si nous retournons sur la route principale, nous risquons de tomber sur la horde tout entière. Nous allons couper par les bois en prenant la direction du sud-est. Partez les premiers. Je surveille vos arrières.

Quelques instants plus tard, le groupe se mettait en route vers le sud-est. Conan les suivait à distance, se contentant de rester à portée de voix. Il maudit le bruit qu'ils faisaient; à nombre égal, un groupe de Pictes ou de Cimmériens se serait déplacé à travers les bois sans faire plus de bruit que le vent à travers les branches noires.

Il venait tout juste de traverser une petite clairière lorsqu'il pivota soudain sur lui-même. Ses instincts primitifs venaient de l'avertir qu'il était suivi. Debout et immobile au milieu des fourrés, il entendit les colons s'éloigner peu à peu. C'est alors qu'il entendit une voix appeler: -Conan! Conan ! Attends-moi, Conan! demanda faiblement la voix, provenant de derrière lui.

-Balthus ! jura-t-il, abasourdi, avant de répondre, prudemment: Je suis là! -Attends-moi, Conan! lui dit la voix, plus distinctement.

Conan émergea des ombres, fronçant les sourcils.

-Que diable fais-tu par ... Crom! Il se ramassa sur lui-même et sa chair se hérissa dans son dos.

Ce n'était pas Balthus qui émergeait de l'autre côté de la clairière.

Une lueur étrange brûlait à travers les arbres, se déplaçant dans sa direction ... un curieux halo vert scintillant qui se déplaçait de sa propre volonté.

La lueur s'immobilisa à quelques pas de Conan; celui-ci scruta, tentant de distinguer la silhouette voilée par la flamme ... car il y avait quelque chose de solide à l'intérieur. La flamme n'était qu'une espèce de vêtement vert qui masquait quelque entité animée et maléfique, mais le Cimmérien était incapable d'en voir le contour ou ce à quoi elle ressemblait. Soudain, une voix s'éleva de la colonne de flamme: -Pourquoi restes-tu ainsi, tel un mouton qui attend le boucher, Conan? demanda-t-elle.

142La voix était humaine, mais comportait des intonations étranges qui, elles, ne l'étaient pas.

-Un mouton? répondit Conan, sa rage prenant le dessus sur sa peur. Tu crois que j'ai peur d'un satané démon des marais piete? Un ami m'a appelé ...

-C'est moi qui ai appelé en prenant sa voix, répondit-elle. Les hommes que tu suis sont pour mon frère. Je ne voudrais pas priver son poignard de leur sang. Mais toi, tu es à moi. Ô imbécile, tu es venu des grises collines de Cimmérie pour rencontrer ton destin dans les forêts de Conajohara.

-Tu as déjà eu l'occasion de m'attaquer, grogna Conan.

Pourquoi ne m'as-tu pas tué alors, si tu pouvais le faire? -Mon frère n'avait pas encore peint un crâne noir pour toi et ne l'avait pas encore lancé dans le feu qui brûle à jamais sur l'autel noir de Gullah. Il n'avait pas encore murmuré ton nom aux fantômes noirs qui hantent les plateaux du Pays Noir. Mais une chauve-souris est passée au-dessus des Montagnes des Morts et a dessiné ton portrait avec du sang sur la peau de tigre blanc suspendue dans la grande hutte où dorment les Quatre Frères de la Nuit. Les grands serpents se lovent à leurs pieds et les étoiles brûlent comme des lucioles dans leur chevelure.

-Pour quelle raison les dieux des ténèbres m'ont-ils condamné à mort? grogna Conan.

Quelque chose une main, un pied, une serre, il n'aurait su le dire - jaillit du halo de la flamme et se posa rapidement sur la terre.

Un symbole flamboyant apparut alors à cet emplacement puis disparut aussi vite, mais pas avant qu'il puisse le reconnaître.

-Tu as osé tracer le signe que seul un prêtre de Jhebbal Sag doit oser tracer. Le tonnerre a grondé à travers les Montagnes Noires des Morts et la grande hutte abritant l'autel de Gullah a été abattue par un vent venu du Gouffre des Spectres. L'oiseau plongeon, qui est un messager des Quatre Frères de la Nuit, s'est envolé à tire d'aile et a chuchoté ton nom à mon oreille. Ta vie s'achève. Tu es déjà mort. Ta tête sera suspendue dans la hutte-autel de mon frère. Ton cadavre sera dévoré par les enfants de Jhil, aux ailes noires et au bec acéré.

-Qui est ton frère, par tous les diables? demanda Conan.

Il tenait son épée dégainée à la main et il avait commencé à discrètement détacher la hache fixée à sa ceinture.

143 Zogar Sag; un enfant de Jhebbal Sag. Ce dernier se rend' encore dans les endroits qui lui som consacrés. Une femme de Gwawela dormit un jour dans un petit bois qui était sacré pour Jhebbal Sag.

Elle eut un enfant. C'était Zogar Sag. Je suis moi aussi un fils de Jhebbal Sag, né d'un être de feu dans un lointain royaume. Zogar Sag m'a fait venir des Terres de Brume. Au moyen d'incantations, de sorcellerie et avec son propre sang, il m'a fait me matérialiser dans la chair de sa propre planète. Nous ne sommes qu'un, unis par des liens invisibles. Ses pensées som mes pensées ; s'il est frappé, je suis meurtri.

Si je suis coupé, il saigne. Mais j'ai suffisamment parlé. Bientôt ton fantôme conversera avec les fantômes du Pays Noir et ils te parleront des dieux anciens qui ne som pas morts mais sommeillent dans les abîmes extérieurs pour s'éveiller de temps à autre.

-J'aimerais voir à quoi tu ressembles, marmonna Conan, achevant de libérer sa hache. Toi qui laisses une empreinte d'oiseau, brûles comme une flamme et pourtant t'exprimes avec une voix humaine.

-Tu vas le voir, répondit la voix à l'intérieur de la flamme. Le voir et emporter ce savoir avec toi dans le Pays Noir.

La flamme bondit puis retomba. Son éclat s'amenuisa. Un visage commença à prendre forme, encore indistinct. Tout d'abord, Conan crut qu'il s'agissait de Zogar Sag lui-même, enveloppé de cette flamme verte. Conan avait remarqué diverses choses anormales sur les traits de Zogar Sag, mais ce visage qui oscillait devant lui était celui d'un être plus grand encore que le Cimmérien et il avait un aspect démoniaque: des yeux partant en oblique, des oreilles pointues, des lèvres aussi fines que celles d'un loup. Ses yeux étaient rouges comme des charbons de feu vivant.

D'autres détails apparurent: des bras semblables à ceux d'un homme, un torse mince, recouvert d'une peau squameuse, mais qui avait pourtant forme humaine; en dessous de la taille, de longues jambes pareilles à des échasses se terminaient sur trois orteils écartés, tels ceux d'un oiseau gigantesque. Les flammes vertes couraient le long des membres de ce corps monstrueux. Conan apercevait la chose comme à travers une brume luisante.

Soudain elle fut sur lui, le dominant de toute sa hauteur, alors qu'il ne l'avait même pas vue bouger. Un long bras il remarqua pour la première fois qu'il était pourvu de serres recourbées ressemblant à 144des faucilles décrivit un arc de cercle et s'abattit sur son cou. Poussant un cri désespéré, il s'arracha à sa fascination et bondit sur le côté. En même temps, il jeta sa hache de toutes ses forces. Le démon évita la lame d'un mouvement incroyablement rapide de sa tête étroite et repartit à l'attaque dans une charge fulgurante de flammes sifflantes et bondissantes.

La peur avait joué en sa faveur quand il s'en prenait à ses autres victimes, mais Conan n'avait pas peur. Il savait que toute créature devenue tangible en s'incarnant peut être vaincue par des armes matérielles, quelle que soit la forme hideuse qu'elle a pu revêtir.

Un membre armé de serres s'abattit sur le Cimmérien, faisant voler son casque. Un peu plus bas et il aurait été décapité. Une joie féroce envahit le Cimmérien lorsqu'il enfonça profondément sa lame dans l'aine du monstre. Il bondit immédiatement en arrière pour esquiver le bras qui s'abattait comme une faux, libérant sa lame au passage. Les griffes de la créature labourèrent son torse, arrachant les mailles de sa cotte comme s'il s'était agi de tissu. Conan riposta à la vitesse d'un loup affamé. D'un bond, il se retrouva entre les bras qui fouettaient l'air et enfonça profondément sa lame dans l'estomac du monstre. Il sentit les bras se resserrer autour de lui et les griffes arracher les mailles métalliques dans son dos, cherchant à toucher un organe vital. Il fut enveloppé et aveuglé par la flamme verte, aussi froide que de la glace. Il s'arracha alors à l'étreinte de ces bras, qui se faisait plus faible de seconde en seconde, et son épée fendit l'air dans un prodigieux moulinet.

Le démon tituba puis s'écroula à terre sur le flanc, la tête retenue au tronc par un unique lambeau de chair. Les flammes qui le voilaient bondirent soudain, désormais aussi rouges que le sang qui coule, dissimulant la silhouette à la vue du Cimmérien. Une odeur de chair brûlée envahit les narines de Conan. Chassant le sang et la sueur qui obscurcissaient sa vue, il se retourna et partit en courant à travers les bois. Il saignait de tous ses membres. Quelque part, à des miles plus au sud, il aperçut la faible lueur de flammes qui indiquait peut-être qu'une cabane était en train de brûler. Derrière lui, vers la route, un hurlement lointain s'éleva, l'incitant à avancer plus vite encore.VIII LA FIN DE CoNAJOHARA n s'était battu sur le Tonnerre; il y avait eu des combats féroces au pied des remparts de Velitrium; la hache et la torche avaient fait leur œuvre tout le long du fleuve et nombreuses furent les cabanes de colons réduites en cendres avant que la horde .

.

' pemte sOit repoussee.

Un étrange calme suivait cette tempête, au cours duquel les gens se réunissaient et parlaient à voix basse, et les hommes couverts de bandages sanglants buvaient leur ale en silence dans les tavernes au bord du fleuve.

C'est dans l'une de celles-ci qu'un trappeur émacié, un bandage autour de la tête et un bras en écharpe, s'approcha du Cimmérien qui buvait un gobelet de vin, l'air maussade. L'homme était l'unique rescapé de Fort T uscelan.

-Tu es allé avec les soldats jusqu'aux ruines du fort ? Conan hocha la tête.

-Je n'ai pas pu, murmura l'autre. Il n'y a pas eu de combats? -Les Pictes avaient déjà retraversé la rivière Noire. Quelque chose avait dû briser leur moral, mais seul le démon qui les a engendrés • • salt qum.

146Le trappeur regarda son bras bandé et soupira.

-On dit qu'il n'y avait aucun cadavre que l'on puisse enterrer.

Conan secoua la tête.

-Rien que des cendres. Les Pictes avaient entassé les corps dans le fort et ils ont incendié celui-ci avant de retraverser la rivière. Leurs propres morts et les hommes de Valannus.

-Valannus est tombé vers la fin ... dans le corps à corps qui a eu lieu une fois que les Pictes eurent enfoncé les barrières. Ils ont essayé de le prendre vivant, mais il s'est arrangé pour qu'ils le tuent.

Dix d'entre nous ont été pris vivants. Nous étions tellement épuisés que nous n'avions plus la force de combattre. Ils ont massacré les neuf autres sur-le-champ. C'est quand Zogar Sag est mort que j'ai pu saisir ma chance et que je me suis enfui.

-Zogar Sag est mort? s'exclama Conan, incrédule.

-Oui. Je l'ai vu mourir. C'est la raison pour laquelle les Pictes n'ont pas été aussi virulents dans les combats contre Velitrium que lors de la prise du fort. Cela s'est passé de manière étrange. Il n'a pas été blessé pendant les combats. Il dansait aux milieux des morts, brandissant la hache avec laquelle il venait tout juste de fracasser le crâne du dernier de mes compagnons. Il s'est approché de moi en hurlant comme un loup ... et soudain il s'est mis à tituber et a laissé échapper la hache. Il s'est mis à tourner en vacillant, hurlant comme je n'ai jamais entendu un homme ou un animal hurler. Il s'est écroulé entre moi et le feu qu'ils avaient allumé afin de me rôtir, suffoquant et la bave aux lèvres, puis il s'est raidi et les Pictes ont hurlé qu'il était mort. C'est durant la confusion qui a suivi que j'ai pu me détacher et m'enfuir dans les bois. (Il hésita un instant, se pencha un peu plus vers le Cimmérien, et baissa la voix.) Je l'ai vu gisant à la lueur des flammes. Aucune arme ne l'avait touché. Et pourtant il avait des marques rouges - comme des blessures d'épée - à 1 'aine, sur le ventre et au cou. Là, c'était comme si sa tête avait presque été sectionnée.

Comment expliques-tu cela ? Conan ne répondit pas. Le trappeur connaissait bien la réticence des barbares à aborder certains sujets et il poursuivit: -Il vivait grâce à la magie et, d'une façon ou d'une autre, il est mort par la magie. C'est le mystère de sa mort qui a ôté tout esprit combatif aux Pictes. Pas un de ceux qui y ont assisté n'a participé aux 147combats de Velitrium. Ils se sont précipités de l'autre côté de la rivière Noire. Ceux qui sont arrivés jusqu'au Tonnerre étaient déjà loin devant quand Zogar Sag est mort. Ils n'étaient pas en nombre suffisant pour pouvoir prendre la ville à eux seuls.

>>Je suis arrivé par la route, suivant le gros de leurs troupes, et je sais que pas un guerrier ne m'a suivi depuis le fort. Je me suis faufilé entre leurs lignes et suis parvenu à entrer dans la ville. Tu as réussi à sauver les colons sans encombre, mais leurs femmes et leurs enfants sont arrivés juste à temps, talonnés par ces diables peints. Si le jeune Balthus et le vieux Slasher ne les avaient pas retenus pendant un moment, les Pictes auraient massacré toutes les femmes et tous les enfants de Conajohara. Je suis passé à l'endroit où Balthus et le chien ont livré leur dernier combat. Ils gisaient au milieu d'un tas de Pictes morts ... J'en ai compté sept, le crâne fracassé par la hache de Balthus ou éventrés par les crocs du chien. Et il y en avait d'autres sur la route, transpercés par des flèches. Dieux! Quel combat cela à dû être.

-C'était un homme, dit Conan. Je bois à son ombre et à l'ombre du chien, qui ne connaissait aucune peur. (Il but un peu de vin, vida le reste de son gobelet sur le sol en faisant un curieux geste impie, et brisa finalement le gobelet.) Les têtes de dix Pictes paieront pour la sienne et sept pour le chien, qui était un meilleur combattant que bien des hommes.

Le trappeur regarda ces yeux moroses d'un bleu incandescent et sut que le serment barbare serait tenu.

-Ils ne reconstruiront pas le fort.

-Non. La province de Conajohara est perdue pour l'Aquilonie.

La frontière a été reculée. Le Tonnerre marquera la nouvelle limite.

Le trappeur soupira et regarda sa main calleuse, usée par la poignée de sa cognée et celle de son épée. Conan tendit son long bras pour attraper la cruche de vin. Le trappeur le regarda, le comparant mentalement aux hommes qui étaient autour d'eux, aux hommes qui étaient morts sur la rivière perdue, le comparant à ces hommes sauvages de l'autre côté de la rivière. Conan ne semblait pas s'être aperçu que l'autre le dévisageait.

-La barbarie est l'état naturel de l'humanité, dit l'homme de la frontière, regardant toujours le Cimmérien d'un air sombre.

148La civilisation n'est pas naturelle. Elle résulte simplement d'un concours de circonstances. Et la barbarie finira toujours par triompher.I LES HOMMES PEINTS ne seconde auparavant, la clairière était déserte; l'instant d'après, un homme se tenait à l'orée des buissons, tous ses sens en alerte. Aucun bruit n'avait prévenu les écureuils gris de son arrivée, mais les oiseaux aux plumes bariolées qui voletaient au soleil dans cet espace découvert prirent peur à cette soudaine apparition et s'enfuirent à tire d'aile en piaillant. Lhomme fronça les sourcils et jeta un rapide coup d'œil en direction du chemin qu'il venait de parcourir, comme s'il craignait que l'envol des oiseaux trahisse sa position à quelque créature invisible. Puis il s'avança dans la clairière, faisant attention où il posait les pieds. En dépit de sa charpente massive et robuste, il progressait avec l'assurance souple d'une panthère. Il était nu à l'exception d'un bout de tissu passé autour des reins; ses bras et ses jambes puissamment musclés étaient striés de coupures de ronce et maculés de boue séchée. Un pansement taché de brun était noué 151autour de son bras gauche. Sous sa crinière noire et hirsute ses traits étaient tirés et hagards; ses yeux brûlaient tels ceux d'une panthère blessée. Il boitait légèrement en suivant la piste à demi effacée qui traversait l'espace découvert.

Parvenu au milieu de la clairière, il se raidit d'un coup et pivota sur ses talons d'un mouvement félin. Un cri prolongé se répercutait à travers la forêt, provenant de derrière lui. Tout autre que lui aurait supposé qu'il s'agissait simplement du hurlement d'un loup, mais il savait que ce n'était pas le cas. C'était un Cimmérien et il reconnaissait les cris du monde sauvage aussi bien qu'un civilisé reconnaît la voix de • ses amis.

Ses yeux injectés de sang fulminaient quand il se retourna pour reprendre sa progression en forçant l'allure. À l'autre bout de la clairière, la piste longeait un épais fourré, masse verte et compacte entre les arbres et les buissons. Un tronc d'arbre massif, profondément enfoncé dans le sol herbu, était couché entre le sentier et le fourré. Lorsque le Cimmérien l'aperçut, il s'immobilisa un instant et jeta un coup d'œil derrière lui, de l'autre côté de la clairière. Un individu moyen n'aurait pu déceler aucune trace de son passage, mais une vie passée dans les territoires sauvages de ce monde avait acéré son regard, tout comme celui des hommes qui le pourchassaient. Il poussa un grognement inarticulé et une rage noire envahit le fond de ses yeux ... la folie meurtrière de l'animal traqué et acculé, prêt à livrer son dernier combat.

Il poursuivit en prenant désormais moins de précautions, écrasant çà et là un brin d'herbe du talon. Parvenu à l'autre extrémité du tronc, il bondit dessus, pivota sur lui-même et courut d'un pas léger dans l'autre sens. I.: écorce avait depuis longtemps disparu sous l'action des éléments.

Les yeux les plus perçants de la forêt n'auraient jamais pu deviner qu'il avait retracé ses pas. Lorsqu'il parvint à l'endroit le plus dense du fourré, il s'y enfonça comme une ombre, disparaissant sans presque faire frémir une feuille.

Les minutes s'écoulèrent lentement. Les écureuils gris se remirent à pousser leurs petits cris ... puis soudain ils s'aplatirent sur leurs branches et redevinrent muets. La clairière était de nouveau envahie.

Aussi silencieusement que le premier individu, trois hommes venaient de surgir à la lisière orientale de la clairière. Des hommes de petite taille, à la peau foncée, au torse et aux bras musclés, portant un pagne de daim 152perlé et une plume d'aigle fichée dans leur crinière noire. Leurs corps étaient couverts de peintures hideuses et ils étaient lourdement armés.

Ils avaient scruté la clairière avec attention avant de se montrer à découvert car ils surgirent des fourrés sans la moindre hésitation, avançant l'un derrière l'autre d'une démarche aussi souple et silencieuse que celle d'un léopard, penchés en avant pour examiner le sentier. Ils pistaient le Cimmérien, mais ce n'était pas chose aisée, même pour ces limiers humains. Ils avançaient lentement à travers la clairière lorsque l'un d'eux se raidit et poussa un grognement, désignant de la large pointe de sa lance de guerre un brin d'herbe écrasé, à l'endroit où le sentier pénétrait de nouveau dans la forêt. Tous s'immobilisèrent instantanément et leurs petits yeux noirs et opaques fouillèrent le mur de verdure. Mais leur proie était bien cachée; rien n'éveilla leurs soupçons et ils avancèrent à une allure plus soutenue, suivant les traces ténues qui semblaient indiquer que leur proie devenait de plus en plus imprudente, se sentant affaiblie ou acculée.

Ils venaient de dépasser l'endroit où les fourrés collaient au plus près de la piste séculaire lorsque le Cimmérien bondit derrière eux, plongeant son couteau entre les épaules du dernier homme. L'assaut fut si soudain et si inattendu que le Piete n'eut aucune chance d'en réchapper. La lame était enfoncée dans son cœur avant qu'il se rende compte du danger. Les deux autres pivotèrent instantanément avec la redoutable rapidité des sauvages, mais, tout en poignardant le premier, le Cimmérien assenait déjà un formidable coup de la hache de guerre qu'il tenait dans sa main droite. Le deuxième Piete n'avait pas fini de se retourner que celle-ci lui fendait le crâne jusqu'aux dents.

Le dernier Piete un chefà en juger par l'extrémité écarlate de sa plume d'aigle attaqua furieusement. Il tenta d'enfoncer son poignard dans le torse du Cimmérien tandis que ce dernier dégageait sa hache de la tête de sa victime. Le Cimmérien jeta le cadavre sur le chef et se lança à l'assaut dans une charge aussi féroce et désespérée que celle d'un tigre blessé. Le Piete, vacillant sous l'impact du corps lancé contre lui, ne tenta pas de parer le coup de la hache dégoulinant de sang qui s'abattait sur lui. L'instinct de tuer submergeant jusqu'à l'instinct de conservation, il plongea férocement sa lance vers le torse de son ennemi.

Le Cimmérien avait l'avantage d'une plus grande intelligence ... et il avait une arme dans chaque main. Il dévia la trajectoire de la lance d'un 153coup de hache et enfonça le couteau qu'il tenait dans sa main gauche dans le ventre peint du guerrier.

Un affreux hurlement jaillit des lèvres du Piete comme il s'écroulait, éventré ... Ce n'était pas un cri de peur ou de douleur, mais un hurlement de surprise et de fureur animale, le cri d'une panthère à l'agonie. Un concert de hurlements bestiaux lui répondit, à quelque distance à l'est de la clairière. Le Cimmérien sursauta violemment, pivota sur ses talons et se ramassa sur lui-même telle une bête féroce aux abois, les lèvres retroussées, chassant la sueur qui inondait son visage.

Du sang s'écoulait du pansement autour de son avant-bras.

Proférant un juron inarticulé, il se retourna et s'élança vers l'ouest. Il n'avançait plus avec précaution désormais, mais courait avec toute la vitesse dont étaient capables ses longues jambes, faisant appel aux ressources d'endurance pratiquement inépuisables qui sont la compensation de la nature pour ceux qui vivent une existence sauvage.

Derrière lui, les bois restèrent silencieux pendant un moment, puis un hurlement démoniaque s'éleva de l'endroit qu'il venait de quitter et il comprit que ses poursuivants venaient de trouver les cadavres de ses victimes. Il n'avait pas assez de souffle pour maudire le sang qui s'écoulait goutte à goutte de sa blessure fraîchement rouverte, laissant derrière lui une piste qu'un enfant aurait pu suivre. Il avait espéré que ces trois Pictes seraient les derniers, les seuls de ce groupe qui le pourchassait depuis plus de cent miles à être encore à ses trousses. Mais il aurait dû savoir que ces loups humains n'abandonnent jamais une traque sanglante.

Les bois étaient redevenus silencieux, ce qui signifiait qu'ils s'étaient lancés à sa poursuite, suivant sans difficulté sa trace grâce aux gouttes de sang qui tombaient sur le sol sans qu'il puisse rien y faire. Un vent d'ouest souffla contre son visage, chargé d'une humidité saumâtre qu'il connaissait bien. Il fut quelque peu surpris. S'il était si proche de la mer, la traque avait été encore plus longue qu'il l'avait imaginé.

Mais elle touchait à son terme. Même sa vitalité de loup commençait à montrer ses limites dans ce terrible effort. Il était à bout de souffle et une douleur aiguë taraudait son flanc. Ses jambes vacillaient sous l'effet de l'épuisement et celle qui était blessée le faisait atrocement souffrir dès qu'il posait le pied à terre, comme si une lame de couteau lui entamait le tendon. Il avait suivi les instincts du monde sauvage 154dans lequel il avait grandi, mis à contribution chacun de ses nerfs et de ses muscles, épuisé toutes ses réserves de ruse et de subtilité pour arriver à rester en vie. Désormais, dans sa situation désespérée, il obéissait à un autre instinct et cherchait un endroit où il pourrait s'adosser et vendre sa vie au prix du sang.

Il ne quitta pas le sentier pour s'enfoncer d'un côté ou de l'autre dans les profondeurs du sous-bois. Il savait qu'il était désormais futile d'espérer échapper à ceux qui le traquaient. Il continua donc de courir tandis que le sang battait de plus en plus fort à ses tempes et que chaque inspiration lui arrachait un halètement sec et douloureux. Derrière lui retentit un hurlement bestial et démentiel, preuve qu'ils le talonnaient et s'attendaient à rattraper leur proie rapidement. Ils seraient bientôt sur lui, courant aussi vite que des loups affamés et hurlant à chacun de leurs bonds.

Il émergea d'un coup de la forêt dense et vit que le sol s'élevait devant lui en une pente abrupte. La piste serpentait vers les hauteurs entre de gros rochers déchiquetés. Tout flottait vertigineusement dans une brume écarlate devant ses yeux, mais il comprit qu'il était au pied d'une colline, dont la paroi escarpée se dressait abruptement depuis l'orée de la forêt. La piste à moitié effacée donnait sur une large saillie rocheuse près du sommet.

Cette saillie était un endroit qui en valait un autre pour mourir.

Bien que boitant, il entreprit de gravir la paroi, progressant à quatre pattes dans les endroits les plus difficiles, son couteau entre les dents.

Il n'avait pas atteint la saillie qu'une quarantaine de sauvages couverts de peintures surgirent du couvert des bois, hurlant comme des loups.

Lorsqu'ils aperçurent leur proie, leurs cris s'élevèrent en un crescendo diabolique et ils s'élancèrent vers la base du piton rocheux tout en décochant leurs traits. Une pluie de flèches s'abattit autour de l'homme qui poursuivait obstinément son ascension et l'une d'elles se ficha dans son mollet. Sans s'arrêter dans ses efforts, il arracha le trait et le jeta au loin, sans se soucier des projectiles moins précis qui s'abattaient sur les rochers autour de lui. Il se hissa sur la corniche dans un effort farouche et se retourna, s'emparant de sa hache et passant son couteau dans sa main. Il resta allongé ainsi à regarder ses ennemis en contrebas, ne laissant dépasser que sa tignasse ébouriffée et ses yeux embrasés. Sa poitrine se soulevait et s'abaissait spasmodiquement tandis qu'il aspirait 155l'air à grandes goulées, serrant les dents pour réprimer la nausée qu'il sentait monter en lui.

Seules quelques flèches sifflèrent dans sa direction. La horde savait que sa proie était prise au piège. Les guerriers s'avancèrent en hurlant, bondissant lestement par-dessus les rochers au pied du pic, hache de guerre en main. Le premier à atteindre la base du piton rocheux était un brave au corps musclé dont la plume d'aigle était teintée d'écarlate, montrant qu'il s'agissait d'un chef. Il s'arrêta brièvement, un pied sur la pente abrupte, une flèche encochée et à moitié tendue, la tête rejetée en arrière et les lèvres entrouvertes, prêt à pousser un cri de triomphe.

Mais le trait ne fut jamais décoché. Il se figea et le désir sanguinaire au fond de ses yeux céda la place à un air de surprise comme il comprenait quelque chose. Il poussa un petit cri et recula, écartant les bras pour contenir l'élan des guerriers qui accouraient en hurlant. L'homme qui était accroupi sur le piton rocheux au-dessus d'eux comprenait la langue piete, mais il était bien trop éloigné pour saisir le sens des phrases hachées que le chef à la plume écarlate aboyait à ses hommes.

Tous cessèrent de glapir et gardèrent le silence, levant les yeux non pas vers la proie qui se trouvait sur le promontoire, lui sembla-t-il, mais vers la colline elle-même. Puis, sans plus d'hésitation, ils débandèrent leur arc et le replacèrent dans leur carquois en peau de daim qui pendait à leur ceinture. Ils firent demi-tour et retraversèrent la clairière en courant pour se fondre dans la forêt sans même un regard en arrière.

Le Cimmérien resta ébahi. Il connaissait trop bien la nature piete pour se méprendre sur cette fuite. Il savait qu'ils ne reviendraient pas.

Ils étaient repartis vers leur village, à une centaine de miles vers l'est.

Il n'arrivait cependant pas à se l'expliquer. Qu'avait donc de particulier ce refuge pour amener un groupe de guerriers pictes à abandonner une poursuite qu'ils avaient menée aussi longtemps et avec une ferveur digne de loups affamés ? Il savait qu'il existait des lieux sacrés, des endroits dont les différents clans avaient fait des sanctuaires, et il savait également qu'un fugitif qui trouvait refuge dans l'un de ces sanctuaires était sous la protection du clan qui l'avait érigé. Mais une tribu respectait rarement les sanctuaires des autres tribus et les hommes qui l'avaient poursuivi n'avaient certainement pas de lieu sacré dans cette région. Ils appartenaient au clan des Aigles, dont les villages se trouvaient loin à l'est, jouxtant les terres de la tribu des Loups.

156C'étaient les Loups qui l'avaient capturé lors d'un raid sur des colonies aquiloniennes le long du Tonnerre et l'avaient livré aux Aigles, en échange d'un chef des Loups qu'ils avaient capturé. Les Aigles avaient une dette de sang envers le géant Cimmérien et elle serait désormais plus rouge encore, car son évasion avait coûté la vie à un chef de guerre renommé. C'était la raison pour laquelle ils 1 'avaient poursuivi avec un tel acharnement, traversant les fleuves et les vastes collines, puis sur de longues lieues de redoutables forêts qui étaient les terrains de chasse de tribus hostiles. Et à présent, les survivants de cette longue traque faisaient demi-tour alors que leur ennemi était à terre et pris au piège. Il secoua la tête, incapable de trouver une explication.

Il se leva précautionneusement, encore étourdi après cette longue et terrible épreuve, parvenant tout juste à prendre conscience que c'était fini. Ses membres étaient raides et ses blessures le faisaient souffrir. Il cracha et poussa un juron, tout en frottant du dos de son épais poignet ses yeux brûlants et injectés de sang. Il digna des yeux et prêta attention au décor qui l'entourait. En dessous de lui et à perte de vue les immensités vertes et sauvages ondoyaient et s'élevaient en une masse compacte et, au-dessus de la ligne d'horizon à l'ouest, flottait une brume bleu acier qu'il savait recouvrir l'océan. Le vent agita sa crinière noire et l'air marin qui imprégnait l'atmosphère le revigora. Il bomba son énorme torse et aspira l'air à grandes goulées.

Puis il se tourna douloureusement et avec raideur, grognant à la souffrance que lui causait son mollet ensanglanté, et examina le promontoire sur lequel il se trouvait. Derrière lui, la paroi nue s'élevait sur une trentaine de pieds, donnant sur le sommet de la falaise. Des niches creusées à même la roche servaient d'échelle rudimentaire et à quelques pieds de hauteur se trouvait une ouverture dans la paroi, assez large pour qu'un homme puisse s'y engouffrer.

Il avança en boitant jusque vers la fissure, jeta un coup d'œil et poussa un grognement. Le soleil, suspendu haut au-dessus de la forêt occidentale, dardait ses rayons en oblique dans la fissure, révélant une caverne qui ressemblait à un tunnel et éclairant l'arcade rocheuse sur laquelle se terminait ce tunnel, et celle-ci était fermée par une porte en chêne massif munie de serrures de fer! C'était là une chose vraiment surprenante. Cette région était sauvage et désolée. Le Cimmérien savait que cette côte occidentale 157s'étendait sur un millier de miles sans la moindre habitation excepté les villages des féroces tribus du littoral, dont les membres étaient encore moins civilisés que leurs frères vivant dans les forêts.

Les plus proches avant-postes de la civilisation étaient les colonies près de la frontière, le long du Tonnerre, à des centaines de miles à l'est. Le Cimmérien savait qu'il était le seul homme blanc à avoir jamais traversé 1 'immensité sauvage qui s'étendait entre ce fleuve et la côte. Et pourtant cette porte n'était pas l'œuvre d'un Piete.

' Etant inexplicable, elle était un objet de crainte, et c'est donc avec circonspection qu'il s'en approcha, hache et couteau à la main.

Puis, comme ses yeux injectés de sang s'accoutumaient à la douce pénombre qui baignait les parois de 1 'étroit fourreau de lumière, il remarqua quelque chose d'autre ... des coffres lourds et cerclés de fer alignés le long des parois. Une lueur de compréhension illumina son regard. Il se pencha sur l'un de ceux-ci, mais le couvercle résista à ses efforts. Il leva sa hache pour fracasser l'antique cadenas, puis changea d'avis et s'avança en boitant jusqu'à la porte voûtée. Sa démarche était plus confiante désormais et il avait rangé ses armes. Il appuya sur la porte aux sculptures élaborées et celle-ci s'ouvrit en arrière sans la moindre résistance.

Puis son attitude changea une nouvelle fois avec une vive soudaineté; il recula en poussant un juron de surprise. Son couteau et sa hache jaillirent dans ses mains, prêts à l'affrontement. Il resta un instant dans cette position, telle une statue féroce et menaçante, tendant le cou pour tenter de voir de l'autre côté de la porte. Il faisait plus sombre dans la vaste pièce naturelle qui s'offrait à son regard, mais une faible lueur émanait du grand joyau posé sur un minuscule piédestal en ivoire au centre de la grande table en ébène autour de laquelle étaient assises les silhouettes silencieuses dont l'apparence avait tellement surpris le nouveau venu.

Elles ne bougèrent pas, pas plus qu'elles tournèrent la tête dans sa direction.

-Eh bien, dit-il sur un ton sec, êtes-vous tous ivres? Pas de réponse. Il n'était pas du genre à perdre contenance, mais là, il se sentait quelque peu déconcerté.

-Vous pourriez m'offrir un verre de ce vin que vous êtes en train de siroter, grogna-t-il, laissant libre cours à son franc-parler 158habituel dans l'embarras de la situation. Par Crom, vous montrez satanément peu de courtoisie à un homme qui a autrefois fait partie de votre fraternité. Allez-vous ...

Sa voix s'effilocha et laissa place au silence, et c'est en silence qu'il resta à observer pendant un moment ces étranges silhouettes assises dans le silence le plus absolu autour de la grande table d'ébène.

-Ils ne sont pas saouls, murmura-t-il alors. Ils ne sont même pas en train de boire. Quelle est cette diablerie ? Il franchit le seuil de la porte et se retrouva soudain en train de se battre pour sa vie, luttant contre les doigts meurtriers et invisibles • • qm enserraient sa gorge.II DES HOMMES VENUS DE LA MER elesa toucha un coquillage du bout de son pied menu, comparant mentalement ses bords roses aux premières lueurs rosées qui pointaient au-dessus des plages voilées de brume. Ce n'était plus l'aube, mais le soleil n'était pas levé depuis très longtemps et les nuages gris et nacrés qui dérivaient sur l'océan ne s'étaient pas encore dissipés.

Belesa releva sa tête superbement modelée et posa longuement son regard sur un paysage qui lui était étranger et répugnant, et dont chaque morne détail lui était pourtant familier. De l'endroit où étaient posés ses pieds menus, le sable doré courait jusqu'aux vagues paresseuses qui s'étiraient vers l'ouest pour aller se perdre dans les brumes bleutées de l'horizon. Elle se tenait debout sur la courbe méridionale de la grande baie. Plus au sud, le terrain montait doucement vers l'arête basse qui formait l'un des caps de cette baie. De cette arête, elle le savait, on pouvait laisser son regard parcourir l'océan et s'y perdre à l'infini, vers l'ouest ou le nord.

Dirigeant ses yeux vers l'intérieur des terres, elle parcourut machinalement du regard la forteresse qui était sa demeure depuis un 160an. Le drapeau or et écarlate de sa maison se détachait sur le ciel matinal, vaguement nacré et céruléen. Ce drapeau n'éveilla aucun enthousiasme dans son jeune cœur, alors qu'il avait flotté triomphalement sur bien des champs de bataille sanglants, loin au sud. Elle discerna les silhouettes d'hommes qui peinaient dans les jardins et les champs autour du fort, comme s'ils rechignaient à s'étendre vers le sinistre rempart de forêt qui bordait la bande de terre à l'est de la forteresse et courait à perte de vue au nord et au sud. Elle craignait cette forêt et cette peur était partagée par tous les membres de cette minuscule colonie. Ce n'était pas une vaine crainte ... la mort rôdait dans ces profondeurs pleines de murmures, une mort terrible et rapide comme l'éclair, une mort lente et hideuse, cachée, peinte, inlassable, implacable.

Elle soupira et se rapprocha nonchalamment du bord de l'eau, sans but précis en tête. Les journées s'étiraient et se ressemblaient toutes et le monde des villes, des cours royales et de la gaieté semblait non seulement à des milliers de miles de là, mais aussi bien éloigné dans le temps. Elle se demanda une nouvelle fois quelle raison avait pu pousser un comte de Zingara à s'enfuir jusque sur cette côte sauvage avec tous ses gens, à un millier de miles des rives du pays qui l'avait vu naître, troquant le château de ses ancêtres pour une cabane en rondins.

Les yeux de Belesa s'adoucirent en entendant le bruit léger de petits pieds sur le sable. Une petite fille, entièrement nue, arrivait en courant depuis l'arête sablonneuse, son petit corps ruisselant d'eau, ses cheveux blonds mouillés et plaqués sur sa petite tête. Ses yeux d'ordinaire tristes étaient grands ouverts dans la forte émotion qui l'avait saisie.

-Dame Belesa! s'écria-t-elle, prononçant les mots zingaréens avec un léger accent ophirien. Oh, Dame Belesa! Essoufflée par sa course, elle balbutia et fit des gestes désordonnés de ses mains. Belesa sourit et passa un bras autour du corps de l'enfant, se moquant que sa robe de soie entre en contact avec ce corps mouillé et chaud. Dans cette vie solitaire et isolée, Belesa reportait toute l'affection de sa nature naturellement tendre sur la pauvre enfant qu'elle avait arrachée aux griffes d'un maître brutal lors de ce long voyage depuis les côtes méridionales.

-Qu'essaies-tu de me dire, Tina? Reprends ton souffle, mon enfant.

161-Un navire! s'écria la fillerre, indiquant le sud en tendant le doigt. Je nageais dans un bassin que la marée avait laissé dans le sable, de l'autre côté de l'arête de sable et je l'ai vu! Un navire qui vient du Sud! Tremblant de tout son corps, elle tira timidement sur la main de Belesa et cerre dernière sentit son propre cœur bartre plus fort à la simple idée d'un visiteur inconnu. Ils n'avaient aperçu aucune voile depuis leur arrivée sur ce rivage aride.

Tina partit devant, courant sur le sable doré, esquivant les minuscules bassins peu profonds laissés par le jusant. Elles gravirent la petite dune de sable et Tina s'immobilisa en haut, frêle silhouerte blanche sur le ciel qui était plus bleu à chaque seconde, ses cheveux blonds et mouillés agités par le vent tout autour de son visage émacié, un bras gracile tendu en avant.

-Regardez, ma dame! Belesa l'avait déjà vue ... une voile blanche et gonflée par le vent froid qui remontait du sud et longeait la côte à quelques miles de la pointe. Son cœur bondit dans sa poitrine. Un incident anodin peut prendre des proportions démesurées dans la vie de gens menant une existence terne et coupés de tout, mais Belesa eut le pressentiment d'événements étranges et violents. Elle sentit que ce n'était pas par hasard que cette voile longeait cette côte solitaire. Si son capitaine décidait de naviguer jusqu'aux confins des régions glacées du Nord, il ne trouverait aucune ville côtière sur sa route, et le port le plus proche vers le sud se trouvait à un millier de miles de là. Qu'est ce qui pouvait bien amener cet étranger dans la baie isolée de Korvela? Tina se pressa contre sa maîtresse, la crainte déformant ses traits • mm ces.

-Qui cela peut-il bien être, ma dame? balbutia-t-elle, le vent venant fouetter ses joues et leur donner ainsi un peu de couleur. Est-ce 1' homme dont le comte a peur? Belesa baissa le regard vers l'enfant et son front s'assombrit.

-Pourquoi dis-tu cela, fillette? Comment sais-tu que mon oncle craint quelqu'un? -Ce doit être le cas, répondit naïvement Tina, sinon il ne serait jamais venu se cacher dans cet endroit isolé. Regardez, ma dame, comme il arrive à toute vitesse! 162-Nous devons aller en informer mon onde, murmura Belesa.

Les bateaux de pêche ne sont pas encore sortis et aucun des hommes n'a vu cette voile. Va chercher tes vêtements, Tina. Dépêche-toi! La fillette partit en courant au bas de la pente jusque vers le bassin où elle était en train de se baigner lorsqu'elle avait aperçu le navire. Elle ramassa ses chaussures, sa tunique et la ceinture qu'elle avait laissées sur le sable. Elle remonta rapidement sur la crête de la dune, sautillant grotesquement comme elle remettait ses quelques vêtements en pleine course.

Belesa, regardant avec inquiétude la voile qui s'approchait, prit 1 'enfant par la main et elles se hâtèrent en direction du fort. Quelques instants plus tard elles avaient franchi le portail de la palissade de bois qui faisait le tour de l'édifice. La sonnerie stridente d'une trompette fit sursauter les hommes qui travaillaient dans les jardins et ceux qui ouvraient la porte du hangar à bateaux pour faire glisser les embarcations de pêche jusqu'au bord de l'eau.

Les hommes à l'extérieur du fort laissèrent tomber leurs outils ou abandonnèrent les tâches en cours, s'élançant vers le fort sans même prendre le temps de jeter un coup d'œil pour voir ce qui avait pro voqué l'alerte. Convergeant en lignes irrégulières vers la porte grande ouverte, tous tournaient la tête par-dessus leurs épaules, regardant craintivement la ligne sombre de la forêt à l'est. Pas un ne regarda en direction de la mer.

Ils passèrent par le portail, abreuvant de questions les gardes qui patrouillaient sur le chemin de ronde de la palissade aux rondins ' ' aceres.

-Qu'est-ce qui se passe? Pourquoi nous fait-on rentrer? Les Pictes arrivent ? Pour toute réponse, un homme d'armes taciturne aux vêtements de cuir usés et à la cuirasse rouillée pointa le doigt en direction du sud.

La voile était désormais visible de l'endroit où il se tenait. Des hommes montèrent alors sur le chemin de ronde pour regarder la mer.

Depuis une petite tour de guet érigée sur le toit du manoir construit en rondins, comme tous les autres bâtiments, le comte Valenso regarda la voile contourner la pointe sud de la baie. Le comte était un homme dans la force de 1' âge, de taille moyenne, au corps sec et noueux. Il avait un air sombre et austère. Ses hauts-de-chausses et son 163pourpoint étaient de soie noire; les seules couleurs qu'il portait étaient les joyaux qui brillaient sur le pommeau de son épée et la grande cape lie-de-vin jetée négligemment sur ses épaules. Il tordit nerveusement sa fine moustache noire et regarda d'un air lugubre son sénéchal, un homme aux traits burinés, vêtu d'acier et de satin.

-Qu'en dis-tu, Galbro? -Une caraque, répondit le sénéchal. C'est une caraque, mais gréée et menée comme un navire de pirates des Baracha ... Regardez! Un concert de cris montant vers eux fit écho à son exclamation; le navire venait de franchir la pointe du cap et s'approchait de l'intérieur de la baie. Et tous purent alors voir le pavillon qui flottait au sommet du mât ... un drapeau noir, orné d'un crâne écarlate qui étincelait au soleil.

Les occupants de la forteresse gardèrent un moment les yeux rivés sur ce redoutable emblème, puis leurs regards se portèrent vers le sommet de la tour, où le maître du fort restait immobile, l'air sombre, sa cape claquant au vent autour de lui.

-C'est bien un Barachan, grogna Galbro. Et si je n'ai pas perdu la raison, il s'agit de la Main Rouge de Strom. Que vient-il faire sur cette côte désolée ? -Rien de bon en ce qui nous concerne, grogna le comte.

Un coup d'œil en contrebas lui apprit que le portail avait été refermé et que le capitaine de ses hommes d'armes, étincelant dans sa cuirasse, faisait activer ses troupes vers leurs positions respectives, certains en hauteur sur le chemin de garde, d'autres restant en bas près des meurtrières. Il massait le gros de ses hommes le long de la palissade ouest, au milieu de laquelle se trouvait le portail.

Une centaine d'hommes avaient suivi Valenso en exil: des soldats, des vassaux et des serfs. Une quarantaine de ceux-ci étaient des hommes d'armes, portant casque et cotte de mailles, armés d'épées, de haches et d'arbalètes. Les autres étaient des ouvriers, des artisans ou des laboureurs, dont la cuirasse se résumait à une tunique de cuir tanné, mais c'étaient de solides gaillards, qui savaient parfaitement manier l'arc de chasse, la cognée de bûcheron et l'épieu à sanglier.

Tous rejoignirent leur position, regardant arriver d'un air mauvais leurs ennemis héréditaires. Les pirates venus des îles Baracha - un minuscule archipel situé au large des côtes sud-ouest de Zingara - 164harcelaient continuellement les habitants du continent depuis plus d'un siècle.

Les hommes postés sur la palissade agrippèrent, qui leur arc, qui leur épieu à sanglier, et regardèrent sombrement la caraque qui se rapprochait du rivage, son doublage de cuivre étincelant au soleil. Ils pouvaient voir les silhouettes qui se pressaient sur le pont et entendre les puissantes vociférations des marins. De l'acier rutilait le long du bastingage.

Le comte s'était retiré à 1' intérieur de la tour, poussant devant lui sa nièce et 1' impatiente jeune protégée de cette dernière. Après avoir revêtu sa cuirasse et son casque, il se rendit sur la palissade pour y diriger la défense. Ses sujets le regardèrent d'un air empreint d'un fatalisme maussade. Ils avaient l'intention de vendre leur peau aussi chèrement qu'ils le pourraient, mais ils n'avaient pas grand espoir de vaincre en dépit de l'avantage que leur conférait leur solide position.

Ils étaient oppressés par la certitude qu'un destin funeste les guettait.

I.:année passée sur cette côte désolée et la menace perpétuelle de cette forêt grouillant de démons dans leur dos avaient assombri leur âme de sinistres pressentiments. Les femmes restaient immobiles sur le seuil des cabanes à l'intérieur de l'enceinte, s'efforçant de faire taire les enfants.

Belesa et Tina observaient avec intérêt la scène d'une des fenêtres de 1 'étage supérieur du manoir. Belesa tenait la fillette par 1 'épaule et elle sentait trembler son petit corps tendu.

-Ils vont jeter l'ancre près du hangar à bateaux, murmura Belesa. Oui! Voilà! Ils viennent de mouiller à quelques centaines de pas de la plage. Ne tremble pas ainsi, mon enfant! Ils ne peuvent pas s'emparer du fort. Ils ne veulent peut-être que de l'eau douce et des provisions, ou peut-être une tempête les a-t-elle poussés jusque dans ces eaux.

-Ils arrivent dans des chaloupes! s'exclama la fillette. Oh, ma dame, j'ai peur! Ils sont grands et ils ont des armures! Regardez comme le soleil fait étinceler leurs piques et leurs casques! Vont-ils nous manger? En dépit de sa peur, Belesa éclata de rire.

-Bien sûr que non! Qui t'a mis une idée pareille dans la tête? -Zingelito m'a dit que les Barachans mangent les femmes.

165-Il te taquinait. Les Barachans sont cruels, mais ils ne sont pas pires que les renégats zingaréens qui se prétendent boucaniers.

Zingelito était un boucanier autrefois.

-Il était cruel, marmonna l'enfant. Je suis contente que les Pictes lui aient coupé la tête.

-Chut, ma petite! dit Belesa, parcourue d'un léger frisson. Tu ne dois pas parler de la sorte. Regarde, les pirates viennent de débarquer.

Ils se mettent en ligne sur la plage et l'un d'entre eux s'approche du fort.

Ce doit être Strom.

-Holà, du fort! héla une voix aussi puissante qu'une bourrasque.

Je m'avance avec un drapeau blanc! La tête casquée du comte apparut par-dessus les rondins acérés de la palissade; son visage sévère, encadré d'acier, considéra sombrement le pirate. Strom s'était immobilisé juste à portée de voix. Il était grand et fort. Comme il était tête nue, ses cheveux couleur fauve flottaient au vent. De tous les écumeurs des mers qui hantaient les îles Baracha, aucun ne pouvait se targuer d'une réputation de fourberie égale à la • s1enne.

-Parle! lui ordonna Valenso. Je n'ai pas envie de perdre trop de temps à discuter avec un individu de ton espèce.

Strom éclata de rire, mais ses yeux restèrent de marbre.

-Quand ton galion m'a échappé l'année dernière à la faveur de ce grain au large des Trallibes, je n'aurais jamais cru que le jour où je te reverrais, ce serait sur la côte piete, Valenso! Je me suis bien demandé à l'époque quelle pouvait être ta destination. Par Mitra, si j'avais su, je t'aurais suivi! J'ai eu le choc de ma vie tout à l'heure quand j'ai vu ton faucon écarlate flotter sur une forteresse, là où je ne pensais trouver qu'une plage déserte. Tu l'as trouvé, bien sûr? -Trouvé quoi? aboya le comte d'un air impatient.

-N'essaie pas de jouer au plus fln avec moi! (Le tempérament impétueux du pirate reprit brièvement le dessus dans ce sursaut d'agacement.) Je sais pourquoi tu es venu ici ... Je suis venu pour les mêmes raisons et personne ne pourra se mettre en travers de mon chemin. Où est ton navire? -Cela ne te regarde pas.

-Tu n'as pas de navire, affirma le pirate, sûr de lui. Je reconnais des bouts de mâts de galion dans cette palissade. Ton navire a fait 166naufrage, d'une façon ou d'une autre, après que tu as débarqué ici.

Si tu avais eu un navire, tu aurais fait voile avec ton butin depuis longtemps.

-Mais de quoi parles-tu, maudit? hurla le comte. Mon butin ? Suis-je un Barachan, pour incendier et piller? Et même si c'était le cas, qu'est-ce que j'aurais bien pu piller sur cette côte désertique? -Mais ce que tu es venu chercher, répondit calmement le pirate.

Ce que je cherche moi-même ... et que j'ai bien l'intention d'obtenir.

Mais je vais me montrer arrangeant ... Donne-moi simplement le butin et je partirai en te laissant en paix.

-Tu dois être frappé de folie, aboya Valenso. Je suis venu ici pour y trouver le calme et la solitude, et c'est exactement ce dont je jouissais avant que tu surgisses de la mer, sale chien à tête jaune. Disparais! Je n'ai pas demandé à parlementer, et je suis las de cette discussion qui ne veut rien dire. Prends tes gredins avec toi et pars d'ici! -Je partirai quand j'aurai réduit ton cabanon à un tas de cendres! rugit le pirate dans un soudain accès de rage. Pour la dernière fois ... Me donneras-tu le butin en échange de vos vies? Vous êtes coincés derrière vos murs et j'ai cent cinquante hommes prêts à vous couper la gorge sur un mot de ma pan.

Pour toute réponse le comte fit un geste rapide de sa main dissimulée par les rondins acérés de la palissade. Presque au même instant une flèche jaillit en vrombissant d'une meurtrière et alla se briser sur la plaque pectorale de la cuirasse de Strom. Le pirate poussa un cri furieux, bondit en arrière et partit en courant vers la plage, tandis que des flèches s'abattaient en sifflant tout autour de lui. Ses hommes poussèrent un rugissement et avancèrent comme une vague, leurs lames étincelant au soleil.

-Sois maudit, chien! hurla le comte, assommant l'archer fautif d'un coup de poing ganté de fer. Pourquoi n'as-tu pas frappé son cou, au-dessus du gorgerin? Préparez vos arcs, vous autres ... les voilà qui arrivent! Mais Strom avait rejoint ses hommes et avait tempéré leur charge impétueuse. Les pirates se déployèrent en une longue ligne, plus large que le rempart, et avancèrent prudemment tout en décochant leurs traits. Ils étaient équipés d'arcs puissants et leur maîtrise de cette arme était supérieure à celle des Zingaréens. Ces derniers étaient toutefois 167protégés par la palissade. Les longues flèches passaient au-dessus du rempart, décrivant une large courbe avant de venir se ficher dans la terre. L'une d'elles s'abattit sur le rebord de la fenêtre depuis laquelle Belesa regardait la bataille, arrachant un cri d'effroi à Tina, qui se recula, apeurée; ses yeux écarquillés fixés sur le trait qui vibrait encore.

Les Zingaréens ripostaient, décochant leurs carreaux et leurs flèches de façon méthodique, prenant le temps de viser avec soin. Les femmes avaient regroupé les enfants dans les cabanes et attendaient désormais, stoïques, le sort que les dieux leur avaient réservé.

Les Barachans étaient réputés pour leurs charges furieuses et impétueuses, mais ils se montrèrent en l'occurrence tout aussi pru dents que féroces, n'ayant aucunement l'intention de gaspiller leurs forces en vain dans une série de charges directes contre les remparts.

Ils restèrent en formation déployée, s'avançant en rampant et profitant de chaque avantage qui s'offrait à eux, la moindre dépression naturelle, le moindre bout de végétation, ce qui n'était pas grand chose car le sol avait été dégagé tout autour du fort en prévision de possibles raids pictes.

Quelques cadavres gisaient sur le sol sablonneux, le dos de leur cuirasse étincelant au soleil, des carreaux saillant à la verticale de leurs aisselles ou de leur cou, mais les pirates étaient aussi vifs que des chats, changeant sans cesse de position, protégés par leurs cuirasses légères. Les traits qu'ils ne cessaient de décocher étaient une menace permanente pour les hommes barricadés. Pourtant, il était évident que tant que la bataille se résumerait à un échange de flèches et de carreaux, l'avantage resterait dans le camp des Zingaréens assiégés.

Plus bas, près du hangar à bateaux sur la plage, des hommes étaient à l'œuvre, abattant leur hache. Le comte poussa un formidable juron lorsqu'il vit les ravages qu'ils causaient à ses embarcations en bois massif, qu'il avait laborieusement fait construire avec des planches débitées sur place.

-Ils sont en train de construire un mantelet, les maudits! ragea t-il. Une sortie, tout de suite, avant qu'ils l'aient achevé ... tant qu'ils sont encore dispersés ...

Galbro secoua la tête tout en regardant les défenseurs, qui étaient bras nus et simplement armés de pieux grossiers.

168-Leurs flèches nous décimeraient et nous ne serions pas de taille dans un corps à corps. Nous n'avons pas d'autre choix que rester à l'abri derrière nos murs et de nous en remettre aux archers.

-Soit, grogna Valenso. Espérons que nous parviendrons à les maintenir à l'extérieur des murs.

C'est à ce moment-là que les intentions des pirates devinrent claires pour tous les défenseurs. Un groupe d'une trentaine d'hommes avançait en maintenant devant eux un grand bouclier construit avec les planches des bateaux et les poutres du hangar. Ils avaient trouvé un char à bœufs et fixé le mantelet sur ses roues, de grands disques en chêne massif. Lengin avançait lourdement, poussé par des hommes invisibles aux yeux des défenseurs, qui ne faisaient qu'entrapercevoir leurs pieds.

Comme l'engin se rapprochait du portail, les archers pirates encore déployés en ligne se mirent à courir tout en décochant leurs traits, convergeant vers le mantelet.

-Tirez! hurla Valenso, devenu blême. Arrêtez-les avant qu'ils atteignent le portail! Une pluie de flèches siffla depuis la palissade, s'enfonçant dans le bois épais sans causer le moindre dommage. Une clameur de dérision s'éleva en écho. Les pirates se rapprochaient de plus en plus et leurs traits trouvaient désormais les meurtrières. Un soldat vacilla et tomba du rempart en poussant un gargouillement étranglé, un long trait en travers de la gorge.

-Visez les pieds! hurla Valenso, puis: Quarante hommes au portail avec des piques et des haches! Les autres restent sur les murs ! Des carreaux fusèrent, faisant voler le sable juste devant le bouclier mouvant. Un hurlement féroce leur apprit qu'un trait avait trouvé sa cible sous l'engin. Un homme sortit à découvert en titubant, poussant des jurons et sautillant sur un pied tout en s'efforçant d'ôter le carreau qui lui avait embroché le pied. En un instant il fut criblé d'une douzaine de courtes flèches.

Avec un puissant cri rauque, le mantelet fut poussé contre le mur et un lourd bélier terminé par une pointe de fer fit son apparition au centre du bouclier. Manié par les bras puissants aux muscles noueux d'hommes animés par une rage meurtrière, le bélier commença à marteler le portail. La porte massive gémit et vibra, tandis qu'une pluie 169de carreaux s'abattait sans relâche depuis la palissade. Quelques traits trouvèrent leur cible, mais les écumeurs des mers étaient déchaînés et embrasés par une envie sanguinaire de se battre.

Poussant des cris rauques, ils enfonçaient le bélier, tandis que leurs compagnons accouraient de tous côtés, bravant le barrage de flèches, désormais moins nourri, et décochant eux-mêmes une succession de traits féroces.

Jurant comme un dément, le comte bondit au bas du rempart et courut jusqu'au portail, dégainant son épée. Un groupe d'hommes d'armes résolus lui emboîta le pas, après avoir saisi leurs lances. La porte allait céder d'un instant à l'autre et ils allaient devoir colmater la brèche par un rempart humain.

C'est alors qu'un bruit nouveau vint se mêler à la clameur de la bataille. Une sonnerie de trompette venait de retentir depuis le navire.

Debout sur une vergue, une silhouette agitait les bras et gesticulait frénétiquement.

La sonnerie parvint aux oreilles de Strom qui aidait ses hommes à manœuvrer le bélier. Bandant ses muscles pour résister à la poussée des autres bras, il planta fermement ses jambes dans le sol pour immobiliser le bélier dans son mouvement vers l'arrière. Il tourna la tête, le visage ruisselant de sueur.

-Attendez! rugit-il. Attendez donc, maudits crétins! Écoutez! Dans le silence qui avait suivi ce beuglement de taureau, le son strident de la trompette retentit distinctement, ainsi que le son d'une voix qui hurlait quelque chose, inintelligible aux hommes du fort.

Strom avait compris, lui, car sa voix s'éleva de nouveau pour aboyer un ordre en des termes peu châtiés. Le bélier fut abandonné et le mantelet recula du portail à la même vitesse qu'il s'en était approché.

-Regardez! s'écria Tina à la fenêtre, sautant sur place dans son excitation frénétique. Ils s'enfuient! Tous! Ils courent vers la plage! Regardez! Ils ont lâché leur bélier maintenant qu'ils sont hors de portée! Ils sautent dans les canots et rament vers le navire! Oh, ma dame, nous avons gagné ? -Je ne le pense pas! dit Belesa qui regardait vers le large.

Regarde! Elle écarta les rideaux et se pencha à la fenêtre. Sa voix jeune et claire couvrit la clameur des cris d'étonnement des défenseurs, 170qui tournèrent la tête dans la direction qu'elle montrait du doigt. Ils poussèrent un profond hurlement quand ils aperçurent un second navire qui contournait majestueusement la pointe sud. Et pendant qu'ils regardaient, le drapeau doré de Zingara fur déferlé sur le navire.

Les pirates de Strom grimpèrent le long des flancs de leur caraque comme un seul homme et levèrent l'ancre. Avant que le nouvel arrivant se soit avancé à mi-chemin dans la baie, la Main Rouge contournait la pointe du cap nord.

/ ' ' ~ • ' { 1 • ·' / 1• \ III LA VENUE DE LHOMME NOIR ortez, vite ! aboya le comte, en soulevant frénétiquement les barreaux du portail. Détruisez ce mantelet avant que ces nouveaux venus puissent débarquer! -Mais Strom s'est enfui, s'exclama Galbro, et ce navire-là est .

, zmgareen.

-Fais ce que je te dis de faire! rugit Valenso. Mes ennemis ne sont pas tous des étrangers! Sortez, chiens! Trente d'entre vous, avec des haches! Transformez ce mantelet en bois de chauffage et rapportez les roues à l'intérieur de l'enceinte! Trente gaillards en tunique sans manches descendirent en courant vers la plage, armés de haches qui étincelaient au soleil. L'attitude de leur seigneur semblait indiquer que ce nouveau navire représentait peut être quelque nouveau danger et ils se hâtèrent fébrilement de suivre ses ordres. Ceux qui étaient à 1' intérieur du fort entendirent distinctement le bruit des haches s'abattant furieusement sur les rondins. Quand les hommes retraversèrent l'étendue de sable au pas de course, emportant les grandes roues en chêne avec eux, le navire zingaréen n'avait pas encore jeté l'ancre à l'endroit où avait mouillé celui des pirates.

172-Pourquoi le comte n'ouvre-t-il par les portes pour aller les accueillir? demanda Tina. A-t-il peur que l'homme qu'il redoute se trouve sur ce navire ? -Que veux-tu dire, Tina? lui demanda Belesa, mal à l'aise.

Le comte n'avait jamais avancé d'explications sur la raison de son exil volontaire. Ce n'était pas le genre d'homme à fuir devant un ennemi, bien qu'il en ait beaucoup. Mais cette certitude de la part de Tina était troublante, voire inquiétante.

Tina semblait ne pas avoir entendu la question.

-Les hommes sont revenus, dit-elle. Le portail est de nouveau fermé et barricadé, et les hommes à leur place le long des murs. Si ce navire pourchassait Strom, pourquoi ne l'ont-ils pas poursuivi? Mais ce n'est pas un navire de guerre. C'est une caraque, comme l'autre.

Regardez, une chaloupe vient vers nous. Je vois un homme à l'avant, enveloppé dans une cape foncée.

La chaloupe ayant atteint la plage, l'individu s'avança d'un pas mesuré sur la grève, suivi de trois hommes. Il était grand et sec, vêtu de soie noire et d'acier poli.

-Halte! rugit le comte. Je vais m'entretenir avec votre chef, mais seul à seul ! Le grand étranger ôta son morion et s'inclina respectueusement.

Ses compagnons s'immobilisèrent et ramenèrent sur eux leur ample cape. Derrière eux, les marins s'appuyèrent sur leurs rames et regardèrent fixement le drapeau qui flottait au-dessus de la palissade.

Une fois parvenu à portée de voix, l'homme répondit: -Mais bien évidemment, voyons. Il ne saurait y avoir de méfiance entre deux gentilshommes dans ces eaux si peu fréquentées ! Valensole gratifia d'un regard méfiant. I..:inconnu avait le teint mat, un visage émacié de prédateur et une fine moustache noire. De la dentelle ornait son cou et ses poignets.

-Je vous connais, dit lentement Valenso. Vous êtes Zarono le Noir, le boucanier.

L étranger s'inclina de nouveau avec une élégance majestueuse.

-Et personne ne pourrait manquer de reconnaître le faucon rouge des Korzetta! -Il semble que cette côte soit devenue le point de ralliement de tous les bandits des mers du Sud, grogna Valenso. Que désirez-vous? 173-Voyons, voyons, monsieur! le réprimanda Zarono. Voilà une façon bien grossière d'accueillir un homme qui vient tout juste de vous rendre service. Ce chien argosséen de Strom n'était-il pas en train de s'en prendre violemment à vos portes? Et n'a-t-il pas pris ses jambes à son cou lorsqu'il m'a vu contourner la pointe? -C'est exact, maugréa le comte, même s'il n'y a pas grande différence entre un pirate et un renégat.

Zarono rit de bon cœur et tortilla sa moustache.

-Vos propos sont francs et directs, mon seigneur. Mais je désire simplement la permission de faire halte dans votre baie pour permettre à mes hommes de s'approvisionner en eau douce et en gibier dans vos bois et, en ce qui me concerne, peut-être de boire un verre de vin à votre table.

-Je ne vois pas comment je pourrais vous en empêcher, grogna Valenso. Mais que ceci soit clair, Zarono: aucun homme de votre équipage ne franchira cette palissade. Si l'un d'entre eux approche à moins de cent pas, il se retrouvera avec une flèche dans les entrailles.

Et je vous demande de ne pas toucher à mes jardins ou au bétail dans les endos. Vous pouvez prendre trois bouvillons pour votre viande fraîche, mais pas un de plus. Et nous sommes capables de défendre ce fort contre vos ruffians, au cas où vous en douteriez.

-Vous ne le défendiez pas avec beaucoup de succès contre Strom, lui fit remarquer le boucanier avec un sourire de dérision.

-Vous ne trouverez pas de bois pour construire des mantelets à moins d'abattre des arbres ou d'arracher des planches à votre navire, lui assura sinistrement le comte. Et vos hommes ne sont pas des archers barachans ; ils ne valent pas mieux avec un arc que les miens. De plus, le maigre butin que vous pourriez trouver dans ce château n'en vaudrait pas la peine.

-Qui parle de butin et de bataille? protesta Zarono. Non, non, mes hommes meurent d'envie de pouvoir étirer leurs jambes à terre, et le scorbut les guette de n'avoir que du porc salé à mâcher.

Je me porte garant de leur bonne conduite. Ont-ils l'autorisation de débarquer? Valenso donna son accord à contrecœur. Zarono s'inclina, légèrement narquois, et se retira d'un pas aussi majestueux et mesuré que s'il s'avançait sur le sol de marbre poli de la cour royale de Kordava 174où - à moins que les rumeurs soient mensongères - il avait bien été autrefois un personnage familier.

-Que pas un homme ne quitte l'enceinte du château, ordonna Valenso à Galbro. Je ne fais pas confiance à ce chien de renégat. Qu'il ait chassé Strom de nos portes ne nous garantit pas pour autant qu'il ne tranchera pas nos gorges.

Galbro acquiesça. Il connaissait bien les sentiments de haine qui prévalaient entre les pirates et les boucaniers zingaréens. Les pirates étaient pour la plupart des marins argosséens devenus hors-la-loi ; à la querelle sanglante immémoriale qui opposait Argosséens à Zingaréens venait s'ajouter, dans le cas de ces flibustiers, une rivalité née d'intérêts opposés. Les deux groupes s'en prenaient aux cargaisons et aux villes côtières, mais aussi les uns aux autres avec une égale rapacité.

C'est ainsi que personne ne bougea sur les palissades tandis que les marins débarquaient à terre. C'étaient des hommes au visage tanné, vêtus de soieries flamboyantes et d'acier poli, avec des foulards noués sur leurs têtes et des anneaux d'or aux oreilles. Ils dressèrent leur campement sur la plage. Il y avait là quelque cent soixante-dix hommes et Valenso remarqua que Zarono postait des sentinelles sur chaque pointe de la baie. Ils ne piétinèrent pas les jardins et seuls les trois bouvillons que Valenso leur désigna d'une voix puissante depuis la palissade furent conduits sur la grève et abattus. Ils allumèrent des feux et une barrique en acacia remplie d'ale fut apportée à terre et éventrée.

Ils remplirent des barils d'eau douce à la source qui coulait à une faible distance au sud du fort. Quelques hommes saisirent leur arbalète et commencèrent à s'avancer vers la forêt. Voyant cela, Valenso ne put s'empêcher d'interpeller Zarono qui arpentait le campement d'un côté à l'autre: -Ne laissez pas vos hommes aller dans le bois. Prenez un autre bouvillon dans l'enclos si vous n'avez pas assez de viande. S'ils s'aventurent dans les bois, ils risquent de tomber sur les Pictes. Des tribus entières de ces diables peints vivent dans les profondeurs de la forêt. Nous avons repoussé une attaque peu de temps après avoir débarqué ici et depuis, six de mes hommes se sont fait tuer à divers moments dans la forêt, assassinés les uns après les autres. Pour l'instant, la paix règne entre eux et nous, mais elle ne tient qu'à un fil. N'allez pas courir le risque de les énerver.

175Zarono lança un regard stupéfait vers les bois sombres, comme s'il s'attendait à voir surgir des hordes de sauvages jusque-là dissimulés à sa vue. Puis il s'inclina et dit: -Je vous remercie de me prévenir, mon seigneur.

Il cria alors à ses hommes de revenir, d'une voix grinçante qui contrastait étrangement avec les intonations suaves qu'il prenait quand il s'adressait au comte.

Si Zarono avait pu pénétrer du regard l'écran de feuilles, il aurait été plus inquiet encore en apercevant la sinistre silhouette qui était tapie là, regardant les étrangers de ses yeux noirs impénétrables ...

un guerrier couvert de peintures rituelles hideuses, nu à l'exception d'un pagne en daim, une plume de toucan tombant sur son oreille gauche.

Tandis que le soir approchait, un léger voile gris monta peu à peu de l'océan, assombrissant le ciel. Le soleil sombra dans une débauche d'écarlate, teintant de sang la crête des vagues noires. Le brouillard rampa depuis la mer et vint lécher le pied de la forêt, s'enroulant autour de la palissade telles des volutes de fumée. Les feux sur la plage brillaient d'une teinte rouge foncé à travers la brume et les chants des boucaniers semblaient comme assourdis et lointains. Ils avaient apporté de la caraque de vieilles voiles dont ils avaient fait des abris, et faisaient encore rôtir de la viande sur la grève, buvant la bière que leur capitaine leur avait allouée et qui leur était servie avec parcimonie.

Le grand portail était barricadé. Des soldats arpentaient avec flegme le chemin de ronde, la pique sur l'épaule, des gouttelettes de condensation luisant sur leurs casques d'acier. Ils regardaient avec un certain malaise les feux sur la plage et gardaient les yeux fixés un peu plus longtemps sur la forêt, ligne sombre et obscure perdue dans le brouillard rampant. La cour du fort était déserte, espace vide et plongé dans 1 'obscurité. Des bougies luisaient faiblement à travers les interstices des rondins des cabanes et de la lumière filtrait des fenêtres du manoir. Tout était silencieux à l'exception du pas des soldats faisant leur ronde, de l'eau qui tombait goutte à goutte des toits, et des chants lointains des boucaniers.

Un écho étouffé de ces chants pénétrait dans la grande salle où Valenso buvait du vin en compagnie de son invité surprise.

-Vos hommes font bonne chère, monsieur, grogna le comte.

176-Ils sont heureux de sentir de nouveau du sable sous leurs pieds, répondit Zarono. Ce fut un long et pénible voyage ... oui, une longue et pénible poursuite.

Il leva son gobelet pour saluer galamment la jeune fille qui était assise à la droite de son hôte. Celle-ci resta impassible et il but cérémo • meusement.

Tout aussi impassibles, des hommes étaient alignés le long des murs, soldats casqués et armés de piques ou domestiques en veste de satin. La maisonnée de Valenso dans cette contrée sauvage n'était qu'un pâle reflet de la cour qu'il avait eue à Kordava.

Le manoir ainsi qu'il tenait et persistait à l'appe~er était une merveille pour cette côte. Cent hommes avaient travaillé jour et nuit pendant des mois pour le construire. Son extérieur tout en rondins était dépourvu de décorations, mais à l'intérieur, c'était une réplique -autant que faire se pouvait d'un château des Korzetta. Les rondins qui constituaient les murs intérieurs de la grande salle du bas étaient dissimulés par de lourdes tentures de soie cousues de fils d'or. Des madriers de navire, patinés et polis, servaient de poutres pour le haut plafond. Le sol était recouvert de somptueux tapis. Le grand escalier qui donnait sur les étages supérieurs était lui aussi recouvert de tapis et son impressionnante balustrade avait autrefois été la rambarde d'un galion.

Le feu qui brûlait dans la grande cheminée de pierre chassait l'humidité de la nuit. Les bougies fichées dans le grand candélabre d'argent posé au centre de la grande table d'acajou illuminaient la grande salle, jetant des ombres étirées sur l'escalier. Le comte Valenso était assis en bout de table, présidant une assemblée composée de sa nièce, de son hôte pirate, de Galbro et du capitaine de la garde. Ce comité très restreint faisait ressortir les proportions de la grande table, autour de laquelle auraient pu s'asseoir cinquante convives.

-Vous suiviez Strom? demanda Valenso. C'est vous qui l'avez poussé aussi loin ? -Je suivais Strom, s'esclaffa Zarono, mais lui ne me fuyait pas. Strom n'est pas du genre à fuir devant quiconque. Non, il venait chercher quelque chose; quelque chose que moi aussi je désire.

-Qu'est-ce qui pourrait attirer un pirate ou un boucanier jusque dans cette contrée désolée? marmonna Valenso en regardant les bulles qui pétillaient dans son gobelet.

177-Qu'est-ce qui pourrait y attirer un comte de Kordava? répondit Zarono, une lueur d'avidité brillant un instant au fond de ses yeux.

-La pourriture d'une cour royale pourrait avoir écœuré un homme d'honneur, fit remarquer Valenso.

-De nombreux et honorables Korzetta endurent cette pourriture sans se plaindre depuis des générations, répondit Zarono sans ménagement. Mon seigneur, vous pardonnerez ma curiosité, mais... pour quelle raison avez-vous vendu vos terres, vidé votre château de tous vos biens pour les charger sur votre galion et faire voile vers l'horizon, à l'insu du roi et de la noblesse de Zingara? Et pourquoi vous installer ici, alors que votre épée et votre nom suffiraient à vous assurer une place de choix dans n'importe quel pays civilisé? Valenso jouait avec la chaîne en or qu'il portait autour du cou.

-En ce qui concerne la raison pour laquelle j'ai quitté Zingara, dit-il, elle ne regarde que moi. Mais c'est le hasard qui a fait que j'ai échoué ici. J'avais fait débarquer tous mes gens et la plupart des biens que vous venez de mentionner, car j'avais l'intention de faire construire une habitation provisoire. Mais mon navire, qui était ancré dans la baie, fut précipité sur les récifs de la pointe nord, chassé par une de ces soudaines tempêtes venue de l'ouest, qui sont assez fréquentes à certaines périodes de l'année. Après cela, je n'avais d'autre solution que rester ici et faire contre mauvaise fortune bon cœur.

-Donc vous retourneriez à la civilisation si vous en aviez la possibilité? -Pas en Kordava, mais peut-être sous d'autres cieux éloignés ...

En Vendhya ou en Khitaï ...

-Vous ne vous ennuyez pas trop ici, ma dame? demanda Zarono en s'adressant directement à Belesa pour la première fois.

C'était l'envie de voir un visage inconnu et d'entendre une voix nouvelle qui avait amené la jeune fille dans la grande salle. Mais à présent elle regrettait de ne pas être restée dans sa chambre avec Tina. Il n'y avait pas à se méprendre sur le regard que Zarono posait sur elle. Ses paroles étaient fleuries et courtoises, son attitude sobre et pleine de respect, mais ce n'était qu'un masque qui dissimulait mal la nature sinistre et violente de l'homme. Il était incapable de chasser de ses yeux le désir ardent que provoquait en lui la jeune beauté aristocratique dans sa robe de satin au profond décolleté et à la ceinture décorée de bijoux.

178-Il n'y a guère de distractions ici, répondit-elle d'une voix sourde.

-Si vous aviez un navire, demanda Zarono à son hôte sans ambages, abandonneriez-vous cette colonie? -C'est possible, admit le comte.

-J'ai un navire, déclara Zarono. Si nous pouvions trouver un accord ...

-Quelle sorte d'accord? rétorqua Valenso, levant la tête pour gratifier son hôte d'un regard méfiant.

-Un partage équitable, dit Zarono en posant une main sur la table.

Ses doigts écartés et parcourus de curieux tremblements faisaient ressembler sa main à une grosse araignée. Les yeux du boucanier s'enflammèrent d'une lueur nouvelle.

-Un partage de quoi? l'interrogea Valenso tout en le regardant avec un étonnement évident. L'or que j'avais emporté avec moi a coulé avec mon navire et, à la différence des débris de bois, il n'a pas été rejeté par la mer.

-Je ne parle pas de ça! s'exclama Zarono, accompagnant ses mots d'un geste brusque. Parlons franc, mon seigneur. Pouvez-vous prétendre que c'est le hasard qui vous a fait débarquer à cet endroit précis, alors qu'un millier de miles de côtes s'offraient à vous? -Je n'ai nul besoin de prétendre quoi que ce soit, répondit froidement Valenso. Mon maître d'équipage, qui avait pour nom Zingelito, avait autrefois été boucanier. Il avait déjà navigué au large de ces côtes et c'est lui qui m'a persuadé de débarquer ici, m'expliquant qu'il avait une bonne raison de le faire, qu'il me divulguerait plus tard. Mais il ne devait jamais le faire car le jour qui a suivi notre débarquement, il a disparu dans les bois et son corps décapité a été retrouvé quelque temps plus tard par un groupe d'hommes partis à la chasse. De toute évidence, il avait été pris en embuscade et tué par les Pictes.

Zarono resta un moment à regarder Valenso fixement.

-Que je sois pendu! s'écria-t-il enfin, je vous crois, mon seigneur. Un Korzetta est incapable de mentir correctement, en dépit de toutes ses autres qualités. Et je vais vous faire une proposition. Je veux bien admettre que lorsque j'ai jeté l'ancre dans cette baie, j'avais d'autres projets en tête. Supposant que vous vous étiez déjà assuré du 179trésor, je projetais de prendre ce fort par la ruse et de trancher la gorge de ses occupants jusqu'à la dernière. Mais certaines circonstances ont fait que j'ai changé d'avis ... (Il jeta un regard sur Belesa qui la fit s'empourprer et redresser la tête d'indignation, puis il poursuivit:) J'ai un navire qui peut vous arracher à votre exil, vous, votre maisonnée et tous les domestiques que vous voudrez bien choisir. Les autres pourront bien se débrouiller seuls! Les domestiques alignés le long des murs échangèrent en coin des regards gênés. Zarono poursuivit, bien trop brutalement cynique pour dissimuler ses intentions : -Mais tout d'abord, vous devez m'aider à m'emparer du trésor pour lequel j'ai navigué sur plus d'un millier de miles.

-Mais quel trésor, au nom de Mitra? demanda le comte avec irritation. Vous vous mettez à raconter n'importe quoi, comme ce chien de Strom.

-Avez-vous déjà entendu parler de Tranicos le Sanguinaire, le plus fameux des pirates barachans ? demanda Zarono.

-Qui n'a pas entendu parler de lui? C'est lui qui prit d'assaut l'île fortifiée de Tothmekri, le prince scygien en exil, passa la population au fil de 1 'épée et s'empara du trésor que le prince avait emporté lorsqu'il s'était enfui de Khemi.

-Exact! Et depuis, la légende de ce trésor a attiré les hommes de la Fraternité Rouge comme des vautours après une charogne pirates, boucaniers, et même les corsaires noirs du Sud! Craignant de se retrouver trahi par ses lieutenants, Tranicos s'enfuit vers le nord avec un seul navire. Nul ne devait jamais le revoir. Cela se passait il y a presque cent ans.

>>Mais une légende tenace veut que 1 'un des hommes ait survécu à ce dernier voyage et soit revenu aux Barachas juste à temps pour se faire capturer par un navire de guerre zingaréen. Il raconta son histoire avant d'être pendu et dessina avec son sang une carte sur un parchemin, s'arrangeant d'une façon ou d'une autre pour la faire passer à 1 'extérieur. Et voici ce qu'il raconta ce jour-là: T rani cos était déjà bien au-delà des routes commerciales lorsqu'il parvint en vue d'une baie sur une côte isolée et y jeta l'ancre. Il descendit à terre accompagné de onze de ses plus fidèles lieutenants, qui l'avaient accompagné dans sa fuite, et ils emportèrent son trésor à terre. Suivant ses instructions, le 180navire appareilla; il devait revenir une semaine plus tard pour reprendre Tranicos et ses hommes. Dans l'intervalle, Tranicos avait l'intention de dissimuler le trésor quelque part aux abords de la baie. Le navire revint à la date convenue, mais il n'y avait aucune trace de Tranicos ou de ses onze lieutenants, excepté la cabane grossière qu'ils avaient construite sur la plage.

>>Celle-ci avait été démolie. On apercevait des empreintes de pieds, mais aucun signe indiquant qu'un combat avait eu lieu à proximité. Pas de trace du trésor non plus, ni d'indices qui auraient pu permettre de le localiser. Les pirates s'enfoncèrent dans la forêt pour y chercher leur chef et ses hommes, mais ils furent attaqués par des Pictes sauvages et repoussés sur le navire. En désespoir de cause, ils levèrent l'ancre et partirent, mais avant qu'ils parviennent aux Barachas, une formidable tempête éclata et fit sombrer le navire. Un homme seulement en réchappa.

>>Voilà l'histoire du trésor de Tranicos, que les hommes cherchent en vain depuis pratiquement un siècle. L'existence de la carte est avérée, quant à savoir où elle se trouve aujourd'hui ...

>>Je l'ai moi-même aperçue une fois. Strom et Zingelito étaient avec moi, ainsi qu'un Némédien qui naviguait avec les Barachans.

Nous étions dans un bouge d'une certaine ville zingaréenne où nous séjournions sous un déguisement. Quelqu'un a renversé la lampe et quelqu'un d'autre a poussé un cri dans le noir. Lorsque la lampe fut rallumée, le vieux grippe-sou à qui appartenait la carte gisait mort, un poignard dans le cœur. La carte avait disparu et les hommes du guet accouraient lance en main depuis la rue, attirés par le fracas. Nous nous sommes dispersés et chacun est parti de son côté.

>>Tout au long des années qui ont suivi, Strom et moi n'avons cessé de nous épier, chacun supposant que c'était l'autre qui avait la carte. En fait, il devait s'avérer qu'aucun de nous deux ne l'avait ...

J'appris il n'y a pas très longtemps que Strom avait fait voile vers le nord et me suis donc lancé à ses trousses. Et vous avez assisté à la fln de cette poursuite.

>>Je n'ai fait qu'entrapercevoir cette carte, déroulée sur la table du vieux grippe-sou, et je suis incapable d'en dire quoi que ce soit. Mais les faits et gestes de Strom prouvent qu'il s'agit de la baie où Tranicos a jeté l'ancre. Je pense que celui-ci a dissimulé le trésor quelque part dans cette forêt et qu'en revenant vers la plage, lui et ses hommes se sont fait 182attaquer et tuer par les Pictes. Les Pictes n'ont pas récupéré le trésor: il y a des hommes qui font un peu de commerce le long des côtes, ne sachant rien de l'histoire du trésor, et on n'a jamais vu des tribus du littoral en possession d'objets en or ou de pierres précieuses.

)) Voici ma proposition: unissons nos forces. Strom est quelque part à proximité, prêt à revenir et à frapper. Il s'est enfui parce qu'il craignait de se trouver pris entre deux feux, mais il reviendra. Mais si nous faisons alliance, nous pourrons le berner. Le fort sera notre base et nous pouvons y laisser suffisamment d'hommes pour le repousser s'il lance une attaque: je pense que le trésor est caché à proximité ; douze hommes n'auront pas pu l'emporter très loin. Nous le trouverons, le chargerons à bord de mon navire et ferons voile vers quelque port étranger où je pourrai cacher mon passé sous une bonne couche d'or.

J'en ai plus qu'assez de cette vie. Je veux revenir dans un pays civilisé et vivre à la façon d'un aristocrate, avec des biens, des esclaves, un château ... et une femme de bonne naissance.

-Oui, et alors ? demanda le comte, ses yeux méfiants réduits à de simples fentes.

-Donnez-moi votre nièce pour épouse, demanda le boucanier de but en blanc.

Belesa laissa échapper un cri d'effroi et bondit sur ses pieds.

Valenso se leva à son tour, blême, ses doigts serrant convulsivement son gobelet comme s'il était sur le point de le jeter à la figure de son hôte. Zarono ne bougeait pas ; il restait immobile, un bras sur la table et ses doigts recourbés comme des serres. Ses yeux étaient embrasés par la passion et une sourde menace.

-Tu oses! s'exclama Valenso.

-Vous semblez oublier que votre prestige n'est plus ce qu'il a été, comte Valenso, grogna Zarono. Nous ne sommes pas à la cour de Kordava, mon seigneur. Sur cette côte désolée, la noblesse se mesure à la puissance en hommes et en armes. Et dans ce domaine-là, je suis votre supérieur. Ce sont désormais des étrangers qui arpentent les couloirs du château des Korzetta, et la fortune de ces derniers gît au fond des mers. Vous mourrez ici, en exil, à moins que je vous permette d'utiliser mon bateau.

)) Vous n'aurez aucune raison de regretter l'union de nos deux maisons. Avec un nouveau nom et une nouvelle fortune, vous vous 183rendrez compte que Zarono le Noir est tout à fait capable de prendre place auprès des aristocrates de ce monde et de faire un gendre dont même un Korzetta n'aura pas à rougir.

-Tu perds la raison! s'exclama violemment le comte. Imaginer /à? .

que tu.. . Q ut va .

Un léger frottement de chaussures sur le sol venait de distraire son attention. Tina arriva en courant dans la grande salle, hésita lorsqu'elle vit le comte la regarder d'un air courroucé, s'inclina respectueusement, puis contourna la table pour aller poser ses petites mains dans celles de Belesa. Elle était légèrement essoufflée, ses mules étaient trempées et ses cheveux blond pâle étaient plaqués sur sa tête.

-Tina! s'exclama Belesa, inquiète. D'où viens-tu? Je pensais que tu étais dans ta chambre depuis des heures.

-J'y étais, répondit 1 'enfant, à bout de souffle, mais je ne trouvais plus le collier en corail que vous m'avez donné ... (Elle le brandit sous ses yeux. Ce n'était qu'un simple colifichet, mais elle y tenait plus qu'à toutes ses autres possessions car c'était le premier cadeau que lui avait fait Belesa.) J'avais peur que vous ne me laissiez pas y aller si je vous le disais ... la femme d'un soldat m'a aidée à sortir de l'enceinte, puis à revenir ... s'il vous plaît, ma dame, ne me demandez pas de révéler de qui il s'agissait, parce que j'ai promis de ne rien dire. J'ai trouvé mon collier près du bassin où je me suis baignée ce matin. S'il vous plaît, punissez-moi si j'ai fait quelque chose de mal.

-Tina! gémit Belesa, en attirant la fillette contre elle. Je ne vais pas te punir. Mais tu n'aurais pas dû aller à l'extérieur de la palissade, avec ces boucaniers qui campent sur la plage et les Pictes qui peuvent toujours rôder dans les environs. Je vais t'accompagner dans ta chambre et nous allons changer ces vêtements trempés ...

-Oui, ma dame, murmura Tina, mais avant, laissez-moi vous parler de l'homme noir ...

-Quoi? C'était Valenso qui venait de pousser ce cri soudain. Il laissa échapper son gobelet, qui heurta bruyamment le sol, et s'agrippa des deux mains à la table. Si la foudre l'avait frappé, le maintien du sei gneur du château n'en aurait pas été plus subtilement ou horriblement altéré. Son visage était blême et ses yeux sur le point de sortir de sa tete.

A 184-Qu'as-tu dit? pantela-t-il en regardant d'un air de dément la fillette qui se pressa contre Belesa dans une confusion extrême.

Qu'as-tu dit, drôlesse? -Un homme noir, mon seigneur, bégaya-t-elle, tandis que Belesa, Zarono et les domestiques le regardaient avec le plus grand étonnement. Je l'ai vu quand je suis descendue vers le bassin pour prendre mon collier. Le vent a gémi de façon étrange et la mer a frémi comme une créature apeurée, et c'est alors qu'il est apparu. J'avais peur et je me suis cachée derrière une petite crête de sable. Il est arrivé de la mer sur un curieux bateau noir entouré de flammes bleues, mais il n'y avait aucune torche. Il a tiré son bateau sur le sable, juste en dessous de la pointe sud, et il s'est rapidement éloigné vers la forêt. On aurait dit un géant dans le brouillard ... un homme grand et fort, aussi noir qu'un Kushite ...

Valenso chancela comme s'il avait reçu un coup mortel. Il porta ses mains à sa gorge, brisant sa chaîne dorée dans la violence de son geste. Les traits déformés comme s'il était atteint de démence, il fit le tour de la table et arracha des bras de Belesa la fillette qui se mit à hurler.

-Petite traînée! haleta-t-il. Tu mens! Tu m'as entendu murmurer dans mon sommeil et tu as raconté tout cela pour me tourmenter! Dis que tu as menti avant que je t'arrache la peau du dos! -Mon oncle! s'écria Belesa hors d'elle et en proie à la plus grande confusion, tout en tentant de soustraire Tina aux bras de celui-ci. Etes vous devenu fou? Qu'est-ce qui vous arrive? Poussant un rugissement, Valenso écarta la main qui enserrait son bras et il repoussa la jeune femme si violemment qu'elle alla s'affaler dans les bras de Galbro; celui-ci la reçut avec un sourire lubrique qu'il ne tenta pas vraiment de dissimuler.

-Pitié, mon seigneur! sanglota Tina. Je n'ai pas menti! -J'ai dit que tu as menti! rugit Valenso. Gebbrelo! Le flegmatique serviteur s'empara de la fillette tremblante et lui arracha ses quelques vêtements d'un geste brutal. Puis il se retourna et fit passer les petits bras par-dessus son épaule et la souleva du sol.

-Mon oncle! hurla Belesa qui se débattait en vain pour échapper à la prise libidineuse de Galbro. Vous êtes fou! Vous ne pouvez pas ...

Oh, vous ne pouvez pas ...

A 185Valenso saisit une cravache à la poignée incrustée de joyaux et la voix de Belesa s'étrangla au fond de sa gorge. Le comte abattit le fouet sur le frêle corps de la fillette avec une férocité démentielle, faisant apparaître une traînée sanglante sur les épaules nues.

Belesa gémit et fut prise de nausées en entendant le hurlement désespéré de Tina. Le monde venait de basculer dans la folie. Comme dans un cauchemar elle vit les visages impassibles des soldats et des domestiques ... des visages stupides, bovins, sur lesquels ne se lisait nulle pitié, nulle compassion. Le visage de Zarono, avec son léger sourire narquois, faisait partie de ce cauchemar. Rien dans cette brume rouge n'était réel à l'exception du corps nu et blanc de Tina, strié de traînées rouges des épaules aux genoux; aucun bruit n'était réel à l'exception des cris aigus de douleur et des halètements rauques de Valenso tandis qu'il cinglait le corps de la fillette avec des yeux de dément et hurlait: -Tu mens! Tu mens! Maudite, tu mens! Avoue donc ou je t'écorche vive, espèce de petite entêtée! Il n'a pas pu me suivre . JUSqu '. ICI . ••• -Oh, ayez pitié, mon seigneur! hurla la fillette. (Elle se tordait inutilement sur l'échine robuste du domestique, trop affolée par sa peur et la douleur pour songer à se sauver en mentant. Du sang ruisselait en gouttelettes écarlates le long de ses cuisses tremblantes.) Je l'ai vu! Je ne mens pas ! Pitié! Je vous en prie! Ahhhh! -Espèce de fou! Espèce de fou! hurla Belesa, qui ne pouvait pratiquement plus se contrôler. Vous ne voyez pas qu'elle dit la vérité? Oh, espèce de monstre! De monstre! De monstre! Soudain, un vestige de raison sembla reprendre le dessus dans le cerveau du comte Valenso Korzetta. Laissant échapper la cravache, il se recula en chancelant et s'affala contre la table, se rattrapant comme il put au bord. Il tremblait de tout son corps comme s'il avait la fièvre.

Ses cheveux étaient plaqués en longues mèches sur son front et la sueur ruisselait sur son visage livide, qui ressemblait à un masque de peur incarnée. Tina, relâchée par Gebbrelo, s'affaissa à terre en un petit tas plaintif. Belesa s'arracha à 1' étreinte de Galbro et se précipita vers la fillette en sanglotant. Elle tomba à genoux et prit la pauvre enfant dans ses bras. Elle leva les yeux, jetant un regard terrible à son oncle, prête à donner libre cours à toute sa colère ... mais celui-ci ne la regardait 186pas. Il semblait les avoir oubliées, elle et sa petite victime. Dans un tourbillon d'incrédulité, elle l'entendit dire au boucanier: -J'accepte ton offre, Zarono; au nom de Mitra, allons trouver ce satané trésor et partons de cette fichue côte! A ces mots, toutes les flammes de la colère de Belesa se transformèrent en cendres d'amertume. Dans un silence hébété, elle prit dans ses bras la fillette en pleurs et 1 'emmena à 1 'étage. Un regard derrière elle lui permit de voir Valenso avachi, plutôt qu'assis, contre la table, vidant un énorme gobelet de vin qu'il tenait dans ses mains tremblantes, et Zarono qui dominait ce dernier de toute sa hauteur, tel un sinistre oiseau de proie. Le boucanier était intrigué par ce dont il venait d'être témoin, mais fut prompt à tirer parti du changement brutal et radical qui s'était produit chez le comte. Il parla d'une voix grave, impérieuse, et Valenso hocha la tête en signe d'agrément mais resta silencieux, comme quelqu'un qui est ailleurs et entend à peine ce qu'on lui dit. Galbro restait en retrait dans l'ombre, pinçant son menton entre son index et son pouce; les domestiques échangeaient des regards furtifs, abasourdis par l'effondrement de leur seigneur.

A l'étage, dans sa chambre, Belesa déposa la fillette à demi évanouie sur le lit et entreprit de nettoyer et d'appliquer des onguents apaisants sur les bleus et les coupures de sa peau tendre. Tina se laissa complètement aller entre les mains de sa maîtresse, poussant de petits gémissements. Belesa avait l'impression que le monde s'était écroulé autour d'elle. Elle était désorientée et avait la nausée, ses nerfs étaient à vif et elle tremblait de tous ses membres à la suite du choc qu'elle venait d'éprouver. La peur et la haine qu'elle éprouvait pour son oncle s'éveillèrent en elle et se mirent à croître. Elle ne l'avait jamais aimé; il était dur et apparemment dénué d'affection, mais c'était aussi un homme cupide et avide. Elle avait jusque-là pensé qu'il était cependant juste et ne connaissait pas la peur. Or quelque terrible frayeur avait provoqué cette fureur frénétique; et c'était du fait de cette peur que Valenso avait brutalisé la seule créature qu'elle aimait et chérissait; du fait de cette peur qu'il la vendait, elle, sa propre nièce, à un infâme hors-la-loi. Que signifiait donc cet accès de folie ? Qui était cet homme noir que Tina avait vu? La fillette marmonna, délirant à moitié : -Je n'ai pas menti, ma dame! Non, non! C'était un homme 187noir, dans un bateau noir qui brûlait comme du feu bleu sur l'eau! Un homme grand, aussi foncé de peau qu'un Noir, et enveloppé d'une cape noire! J'ai eu peur quand je l'ai vu et mon sang s'est glacé. Il a laissé son bateau sur le sable et il est parti dans la forêt. Pourquoi le comte m'a-t-il fouettée pour l'avoir vu? -Chut, Tina, la réconforta Belesa. Reste allongée et détends-toi La douleur va bientôt passer.

La porte s'ouvrit dans son dos et elle se retourna, saisissant une dague ornée de pierreries. Le comte se tenait sur le seuil. Belesa frémit de tout son être en l'apercevant. Il avait l'air d'avoir vieilli de plusieurs années; ses traits étaient cendreux et tirés et ilia regardait d'une façon qui la terrifia au plus profond d'elle-même. Elle n'avait jamais été proche de lui; désormais elle avait l'impression qu'un gouffre les séparait. Ce n'était pas son onde qui se tenait là, mais un étranger venu la menacer.

Elle leva le poignard.

-Si vous la touchez une nouvelle fois, murmura-t-elle entre ses lèvres desséchées, je jure sur Mitra que j'enfoncerai cette lame dans votre cœur.

Il parut ne pas entendre ce qu'elle disait.

-J'ai disposé une importante garde tout autour du manoir, dit-il. Zarono fera entrer ses hommes demain matin. Il ne repartira pas avant d'avoir trouvé le trésor. Lorsqu'il l'aura trouvé, nous ferons voile dans l'heure pour quelque port que nous n'avons pas encore défini.

-Et vous allez me vendre à lui? murmura-t-elle. Au nom de Mitra ...

Il posa sur elle un regard sombre dans lequel toute considération autre que ses propres intérêts avait été évacuée. Elle frémit de peur sous ce regard, y lisant la terrible cruauté qui l'avait possédé quand il était .

' , .

en prote a sa peur mysteneuse.

-Tu feras ce que je te dirai de faire, dit-il alors, sans plus de compassion dans la voix qu'il y en a dans le frottement du silex sur l'acier.

Se retournant, il quitta la chambre. Aveuglée par une soudaine vague de terreur, Belesa s'affaissa, inconsciente, près de la couche sur laquelle gisait Tina..... 1 IV LE ROULEMENT DU TAMBOUR NOIR elesa ne sut jamais combien de temps elle resta inanimée. Elle eut tout d'abord conscience des bras de Tina qui l'entouraient et des sanglots de la fillette à son oreille. Elle se redressa machinalement et attira l'enfant dans ses bras; puis elle resta assise là, sans émotion, regardant sans la voir la bougie dont la flamme vacillait.

Il n'y avait pas un bruit dans le château. Les chants des boucaniers sur la grève avaient cessé. D'une façon détachée, presque impersonnelle, elle passa ses problèmes en revue.

Valenso était fou, rendu incontrôlable par l'histoire du mystérieux homme noir. C'était afin d'échapper à cet étranger qu'il voulait aban donner la colonie et s'enfuir avec Zarono. Cela était évident. Tout aussi évident était le fait qu'il était prêt à la sacrifier en échange de cette chance de pouvoir s'échapper. Dans sa profonde détresse, elle ne voyait aucune lueur d'espoir. Les domestiques étaient soit stupides, soit des brutes épaisses, et leurs femmes bovines et apathiques. Ils n'oseraient ou ne voudraient -jamais lui venir en aide. Elle était totalement impuissante.

Tina leva son visage souillé de larmes comme si elle obéissait à quelque voix intérieure. La façon qu'avait la fillette de connaître les 189pensées les plus secrètes de Belesa était presque inquiétante, tout comme l'étaient sa compréhension et son acceptation des rouages inexorables du destin ... et de la seule alternative qui s'offrait aux faibles.

-Nous devons partir, ma dame! murmura-t-elle. Zarono ne vous aura pas. Partons loin dans la forêt. Nous marcherons jusqu'à ce que nous ne puissions plus avancer, et alors nous nous allongerons et nous mourrons ensemble.

Cette force tragique qui est l'ultime refuge des faibles pénétra l'âme de Belesa. C'était la seule façon d'échapper aux ombres qui s'étaient peu à peu refermées sur elle depuis ce jour où ils avaient fui Zingara.

-Nous allons partir, Tina.

Elle se leva, et était en train de chercher un manteau lorsqu'une exclamation soudaine de Tina la fit se retourner. La fillette était debout, un doigt sur les lèvres, ses yeux dilatés et brillant de terreur.

-Que se passe-t-il, Tina? Lattitude effrayée de l'enfant avait conduit Belesa à chuchoter sa question et elle fut gagnée par une appréhension sans nom.

-Quelqu'un dehors, dans le couloir, murmura Tina, la saisissant convulsivement par le bras. Il s'est arrêté à notre porte, puis a continué son chemin, vers la chambre du comte à l'autre bout.

-Tu as l'ouïe plus fine que moi, murmura Belesa. Mais il n'y a rien d'étrange à ce que tu as entendu. C'était peut-être le comte lui même, ou alors Galbro.

Elle esquissa le geste d'aller ouvrir la porte, mais Tina lui passa frénétiquement les bras autour du cou et Belesa se rendit compte que le cœur de la fillette battait la chamade.

-Non, non, ma dame! N'ouvrez pas cette porte! J'ai peur! Je ne sais pas pourquoi, mais je sens qu'il y a quelque chose de maléfique qui rôde tout près de nous ! Impressionnée, Belesa la caressa pour la rassurer, puis tendit la main vers le disque doré qui masquait le minuscule œilleton au centre de la porte.

-Il revient! frissonna la fillette. Je l'entends! Belesa entendit aussi quelque chose ... un pas étrange, feutré, qui, comprit-elle avec un frisson de peur innommable, n'était celui de personne de sa connaissance. Ce n'était pas non plus le pas de Zarono, 190ni de quelqu'un chaussé de bottes. Se pouvait-il que ce soit le boucanier se glissant pieds nus dans le couloir afin de tuer son hôte pendant son sommeil ? Elle se rappela les soldats qui montaient la garde à l'étage inférieur. Si le boucanier était resté dans le manoir pour la nuit, un homme d'armes n'aurait pas manqué d'être posté devant la porte de sa chambre. Mais qui donc se glissait le long de ce couloir? Personne ne dormait à l'étage excepté elle-même, Tina, le comte et Galbro.

D'un geste rapide, elle éteignit la bougie de telle sorte qu'elle ne brille pas par l'œilleton et écarta le disque doré. Toutes les lumières étaient éteintes dans le couloir, d'ordinaire éclairé par des chandelles.

Quelqu'un avançait le long de ce couloir plongé dans les ténèbres.

Elle sentit plus qu'elle vit une forme massive passer devant sa porte, mais elle fut incapable d'en deviner les contours, si ce n'est que cela ressemblait à un homme. Elle fut parcourue d'un frisson glacé qui la fit se recroqueviller sur elle-même en silence, incapable de pousser le cri qui affleurait ses lèvres. Cette terreur ne ressemblait pas à celle que son oncle lui inspirait désormais, ou à sa peur de Zarono ou même de la sinistre forêt. C'était une terreur aveugle et irraisonnée qui étreignait son âme d'une main glacée et figeait sa langue contre son palais.

La silhouette continua à avancer jusque sur le palier, où elle se découpa brièvement sur la lueur ténue qui filtrait de l'étage inférieur.

Apercevant cette masse noire et indistincte sur la lueur rouge, Belesa manqua de s'évanouir.

Elle resta accroupie dans les ténèbres, attendant le cri d'alerte qui annoncerait que les soldats postés dans la grande salle avaient repéré l'intrus. Mais le manoir resta silencieux; quelque part le vent gémit avec une plainte aiguë. Ce fut tout.

Les mains de Belesa étaient moites de transpiration tandis qu'elle se déplaçait en tâtonnant pour aller rallumer la bougie. Elle était encore transie d'horreur, même si elle était incapable de définir précisément ce qui, dans cette forme noire sur fond rouge, avait provoqué un tel dégoût au tréfonds de son âme. La chose faisait penser à un homme, mais ses contours étaient étrangement autres, anormaux, quoiqu'elle fût incapable de définir clairement pourquoi. Mais elle savait que ce qu'elle avait vu n'était pas un être humain et cette vision l'avait privée de sa récente résolution. Elle était démoralisée, incapable d'agir.

191La bougie fut rallumée, éclairant le visage blanc de Tina d'une lueur jaune.

-C'était l'homme noir! murmura Tina. Je le sais! Mon sang s'est glacé, exactement comme quand je l'ai vu sur la plage. Il y a des soldats en bas; pourquoi ne l'ont-ils pas vu? Devons-nous avertir le comte? Belesa secoua la tête. Elle n'avait aucune envie de voir se répéter la scène qui avait suivi la première mention de l'homme noir par Tina.

De toute façon, elle n'osait pas sortir dans ce couloir plongé dans l'obscurité.

-Nous ne pouvons plus aller dans la forêt! frissonna Tina.

C'est là qu'il sera caché ...

Belesa ne demanda pas comment la fillette pouvait savoir que l'homme noir serait dans la forêt; c'était la cachette logique pour une créature maléfique, qu'elle fut homme ou démon. Et elle savait que Tina avait raison; il ne leur était plus possible de quitter le fort à présent. Sa détermination, qui n'avait pas flanché à la perspective de sa mort certaine, cédait à la pensée de traverser ces sinistres bois avec cette créature noire qui rôdait en liberté. Toutes ses forces l'ayant abandonnée, elle s'assit et prit son visage entre ses mains.

Tina dormait sur le lit à présent, poussant de temps à autre de petits gémissements. Des larmes faisaient briller ses longs cils. Dans son sommeil agité, elle changeait souvent son corps meurtri de position.

Vers l'aube, Tina prit conscience de l'atmosphère étouffante qui régnait.

Le grondement sourd du tonnerre lui parvint du large. Soufflant la bougie qui avait brûlé presque jusqu'au bougeoir, elle s'avança vers la fenêtre d'où elle pouvait voir à la fois l'océan et une partie de la forêt, derrière le fort.

Le brouillard s'était levé, mais au large une masse sombre commençait à monter de l'horizon. Des éclairs la zébraient et le tonnerre grondait sourdement. Comme en écho, un autre grondement s'éleva des bois noirs. Etonnée, Belesa tourna la tête et scruta le rempart noir et sinistre de la forêt. Une étrange pulsation lui parvint aux oreilles, une répercussion sourde et monotone qui ne ressemblait pas au roulement des tambours pictes.

-Le tambour! sanglota Tina, ouvrant et refermant convulsi vement ses doigts dans son sommeil. I.:homme noir ... battant sur un tambour noir ... dans les bois noirs! Oh, sauvez-nous .. .

192' Belesa frissonna. A l'est, sur la ligne d'horizon, une fine traînée blanche laissait présager l'arrivée prochaine de l'aube. Mais ce nuage noir à l'ouest se tordait et enflait, prenant des dimensions toujours plus importantes. Elle le regardait avec le plus grand étonnement, car les orages étaient rarissimes sur le littoral à cette époque de l'année. De plus, elle n'avait jamais vu un nuage tel que celui-là. 

Le nuage s'éleva au-dessus du bord du monde en une formidable masse noire et tourbillonnante, veinée de feu. Le vent le faisait enfler et tournoyer, et les grondements de tonnerre firent vibrer 1 'air. Et un nouveau bruit assourdissant vint se mêler à celui du tonnerre: le vent furieux qui arrivait à toute allure, devançant le nuage. L'horizon noir d'encre fut déchiré et convulsé par les éclairs; Belesa vit les vagues aux crêtes blanches que le vent poussait depuis le large. Elle entendit les rugissements sourds, augmentant de volume au fur et à mesure que le nuage se rapprochait du rivage. Sur terre, l'air était chaud, lourd et immobile. Le contraste avait quelque chose d'irréel: au large, le vent, le tonnerre et le chaos se précipitant vers l'intérieur des terres, mais ici, un calme étouffant. Quelque part en dessous de Belesa, un volet claqua avec fracas dans le silence tendu, puis une femme poussa un cri aigu et plein d'angoisse. Mais la plupart des gens semblaient endormis, ignorant l'arrivée prochaine de l'ouragan.

Elle prit conscience qu'elle entendait toujours le mystérieux roulement de tambour et elle regarda de nouveau en direction de la forêt noire, toute sa chair hérissée. Elle ne pouvait rien voir, mais quelque obscur instinct, à moins qu'il s'agisse de son intuition, la fit visualiser une hideuse silhouette noire accroupie sous des branches noires, scandant une incantation innommable tout en frappant sur ce qui ressemblait à un tambour ...

Elle s'efforça de chasser cette conviction terrifiante et regarda de nouveau en direction de la mer, tandis qu'un éclair soudain fendait le ciel en deux. Elle aperçut, se découpant sur cette lueur, les mâts du navire de Zarono ; elle vit les tentes des boucaniers sur la plage ; les crêtes sablonneuses de la pointe sud et les récifs de celle du nord aussi distinctement que s'ils avaient été éclairés par le soleil de midi.

Le rugissement du vent s'élevait de plus en plus fort, et désormais le manoir était réveillé. Des pieds martelèrent l'escalier; quelqu'un montait les marches quatre à quatre et soudain la voix de Zarono 193retentit fortement, teintée d'effroi. Les portes claquèrent et Valenso lui répondit, criant afin de pouvoir se faire entendre par-dessus le rugissement des éléments.

-Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu qu'une tempête venait de 1 'ouest? hurla le boucanier. Si les ancres ne tiennent pas ...

-C'est la première fois que nous avons un orage venant de l'ouest à cette époque de l'année! hurla Valenso, accourant de sa chambre en chemise de nuit, le visage livide et les cheveux dressés sur la tête. C'est l'œuvre d ...

Ses mots furent noyés par le bruit de sa course vers l'échelle qui donnait sur la tour d'observation. Le boucanier le suivit avec force • JUrons.

Belesa était accroupie à sa fenêtre, impressionnée et assourdie.

Le vent était de plus en plus bruyant et bientôt il noierait tous les autres sons ... tous à l'exception du roulement monotone qui s'élevait désormais pareil à un chant de triomphe inhumain. Le vent déferla sur le rivage, chassant devant lui la longue frange d'écume des vagues ...

puis la tempête se déchaîna sans aucune retenue. La pluie s'abattit en torrents, balayant les plages dans une fureur aveugle. Le vent frappa comme un coup de tonnerre, faisant trembler les lourdes poutres de bois du fort. Le ressac rugit sur le sable, roulant sur les braises des feux des marins. Dans la lueur des éclairs, Belesa vit, à travers le rideau de pluie cinglante, les tentes des boucaniers être lacérées et emportées vers le large; elle vit les hommes eux-mêmes avancer en titubant vers le fort, pratiquement plaqués au sol par la furie des trombes d'eau et des bourrasques.

Et, se découpant sur la lueur bleutée, elle vit le navire de Zarono, ses amarres rompues, être précipité tout droit sur les récifs déchiquetés qui n'attendaient que de le recevoir.i v UN HOMME SURGI DE LA FORÊT IMMÉMORIALE a fureur de la tempête était retombée. L'aube apparut sur un fond de ciel bleu limpide et totalement dégagé. Comme le soleil se levait dans un flamboiement d'or, des oiseaux aux plumes multicolores se mirent à piailler dans les arbres, dont les larges feuilles ondoyant sous la brise matinale laissaient s'égoutter une rosée qui étincelait comme autant de diamants.

Un homme était penché au bord d'un petit cours d'eau qui serpentait à travers les sables avant de rejoindre la mer; il était dissimulé derrière une rangée d'arbres et de buissons. Il se lavait les mains et le visage à la manière des individus de son espèce, poussant des grognements comme un buffle et s'aspergeant d'eau. Mais en plein milieu de ses ablutions il leva soudain la tête, ses cheveux couleur fauve ruisselant d'eau qui dégoulina sur ses robustes épaules. Il resta accroupi pendant une fraction de seconde, tendant l'oreille, puis se redressa d'un seul mouvement, debout face à la forêt, épée en main. Alors il se figea, restant bouche bée et les yeux écarquillés.

Un homme aussi massif que lui marchait à grands pas sur le sable, ne faisant aucun effort pour se dissimuler. Les yeux du pirate 195s'écarquillèrent un peu plus comme son regard se posait sur le pantalon ajusté en soie, les hautes bottes évasées, le manteau ample et le chapeau de l'homme, autant de vêtements à la mode un siècle auparavant. Il tenait un grand sabre d'abordage et ses intentions ne faisaient aucun doute.

Le pirate blêmit, comme une lueur de souvenir illuminait ses yeux.

-Toi! s'exclama-t-il sans y croire. Par Mitra! Toi! Proférant une bordée de jurons, il leva son sabre. Les oiseaux s'envolèrent à tire d'aile dans un nuage multicolore comme le fracas de l'acier venait interrompre leur cham. Des étincelles bleutées jaillirent des lames qui s'entrechoquaient et le sable crissa sous leurs bottes.

Puis le fracas prit fin sur un puissant craquement et l'un des deux hommes tomba à genoux avec un hoquet étranglé. La poignée de sa lame glissa de sa main inerte et il s'affala de tout son long sur le sable rougi par le flot de sang. Dans un dernier spasme, sa main se porta à sa ceinture d'où il sortit quelque chose qu'il tenta de porter à sa bouche, puis il se raidit soudain dans un mouvement convulsif et s'immobilisa complètement.

Son vainqueur se pencha et desserra brutalement les doigts de sa victime pour arracher l'objet froissé qu'il agrippait en une prise désespérée.

Zarono et Valenso étaient sur la plage, regardant les débris de bois rejetés par la mer, que leurs hommes rassemblaient peu à peu ...

espars, fragments de mât, madriers brisés. La tempête avait jeté le navire de Zarono sur les récifs avec une telle force que ce qu'il y avait à récupérer était inutilisable. Non loin derrière eux, Belesa écoutait leur conversation, un bras passé autour des épaules de Tina. La jeune femme était pâle et apathique, indifférente à ce que le Destin lui réservait. Elle entendait les propos échangés par les deux hommes, mais sans y prêter grand intérêt. Elle était anéantie par la conscience de n'être qu'un pion dans ce jeu, quelle qu'en soit l'issue ... une vie pitoyable qui n'en finirait pas sur cette côte désolée ou un retour qui se ferait d'une manière ou d'une autre vers quelque pays civilisé.

Zarono jurait comme un perdu, mais Valenso semblait sous le choc.

196-Ce n'est pas l'époque de l'année où éclatent les tempêtes venues de l'ouest, murmura-t-il, en regardant avec des yeux hagards les hommes qui tiraient sur la plage les débris du navire. Ce n'est pas le hasard qui a fait surgir cet orage du fond de l'océan pour fracasser le bâteau à bord duquel j'avais l'intention de m'enfuir. M'enfuir? Je suis pris au piège comme un rat, ainsi que cela devait arriver. Non, nous sommes tous des rats pris au piège ...

-Je ne sais pas de quoi vous parlez, gronda Zarono, en tordant brutalement sa moustache. Je suis incapable de tirer de vous des paroles sensées depuis que cette petite catin blonde vous a mis dans une telle colère la nuit dernière avec son histoire délirante d'hommes noirs qui viennent de la mer. Mais je suis sûr d'une chose, et c'est que je ne vais pas passer ma vie sur cette satanée côte. Dix de mes hommes ont été expédiés en enfer, mais il m'en reste encore cent soixante. Vous en avez cent. Il y a des outils dans votre fort et plein d'arbres dans cette forêt, là-bas. Nous construirons un navire. Je vais envoyer des hommes abattre quelques arbres dès qu'ils auront fini de récupérer ces débris et de les mettre hors de portée des vagues.

-Cela prendra des mois! marmonna Valenso.

-Et quand bien même! Voyez-vous autre chose de plus intéressant à faire pour employer notre temps? Nous sommes ici ...

et à moins de construire un bateau, nous n'en partirons jamais. Il va nous falloir aménager une espèce de scierie. Je n'ai pas encore rencontré quoi que ce soit qui me tienne en échec bien longtemps. J'espère que cet orage a pulvérisé Strom ... Chien d'Argosséen! Pendant que nous ferons construire le bateau, nous irons à la recherche du trésor de ce vieux Tranicos ! -Nous ne parviendrons jamais à finir votre bateau, dit sombrement Valenso.

-Vous avez peur des Pictes? Nous sommes suffisamment nombreux pour pouvoir les repousser.

-Je ne parlais pas des Pictes. Je parle d'un homme noir.

Zarono se tourna vers lui et s'emporta: -Allez-vous enfin parler de façon sensée? Qui est ce maudit homme noir? -Maudit est bien le mot, dit Valenso tout en regardant au large. Une ombre de mon passé sanglant, qui s'est incarnée pour me 197pourchasser jusqu'en enfer. C'est à cause de lui que j'ai fui Zingara, espérant lui faire perdre ma trace dans le grand océan. Mais j'aurais dû savoir qu'il finirait par la retrouver.

-Si un tel homme a débarqué, alors il doit se cacher dans les bois, grogna Zarono. Nous allons ratisser la forêt et le débusquer.

Valenso éclata d'un rire acerbe.

-Autant chercher une ombre glissant devant un nuage qui occulte la lune; autant tâtonner dans le noir pour capturer un cobra; autant suivre une brume qui s'exhale d'un marais à minuit.

Zarono le gratifia d'un regard suspicieux, doutant ouvertement de la raison de l'homme.

-Qui est cet homme? Et soyez clair cette fois.

Lombre de mes folles cruautés et ambitions; une horreur surgie d'ères oubliées; pas un mortel fait de chair et de sang, mais un ... 

-Voile à l'horizon! hurla la sentinelle placée sur la pointe nord.

Zarono pivota sur ses talons et sa voix claqua dans le vent: -Tu la reconnais? -Oui! fut la réponse assourdie. C'est la Main Rouge! Zarono jura comme un dément.

-Strom! Le démon veille sur ceux qui lui sont fidèles! Comment a-t-il pu échapper à ce grain? (Le boucanier haussa le ton et sa voix porta sur toute la longueur de la grève:} Tous au fort, bande de chiens! Avant que la Main Rouge, apparemment quelque peu endom magée, contourne la pointe, la plage avait été désertée et la palissade était hérissée de casques et de têtes enturbannées. Les boucaniers avaient accueilli cette alliance avec la facilité des aventuriers, les hommes de Valenso avec l'apathie des serfs.

Zarono grinça des dents en apercevant la chaloupe qui avançait tranquillement vers la plage et il aperçut la tête rousse de son rival à la proue. Le canot toucha terre et Strom s'avança, seul.

Il s'arrêta à quelque distance du fort et son beuglement porta distinctement dans l'air calme du matin: -Holà, du fort! Je veux parlementer! -Eh bien, pourquoi diable ne le fais-tu pas? aboya Zarono.

-La dernière fois que je me suis approché avec un drapeau 198blanc, une flèche s'est brisée sur mon poitrail! rugit le pirate. Je veux la promesse que ça ne se reproduira pas cette fois ! -Tu as ma promesse! lui lança Zarono, narquois.

-Au diable ta promesse, chien de Zingara! Je veux la parole du comte.

Il restait quelques vestiges de dignité au comte et sa voix contenait quelques accents d'autorité lorsqu'il répondit: -Avancez, mais laissez vos hommes en retrait. Personne ne vous tirera dessus.

-Cela me suffit, dit aussitôt Strom. Quels que puissent être les péchés d'un Korzetta, une fois sa parole donnée, on peut lui faire confiance.

Il s'avança à grands pas et vint s'immobiliser devant le portail, riant devant le visage déformé par la haine de Zarono.

-Eh bien, Zarono, se moqua-t-il, tu as un bateau de moins que la dernière fois où je t'ai vu! Mais bon, vous autres Zingaréens n'avez jamais eu le pied marin.

-Comment as-tu pu sauver ton navire, raclure de Messantia? pesta le boucanier.

-Il y a une petite anse à quelques miles au nord, répondit Strom.

Elle est protégée par un isthme qui a brisé la force du grain. C'est là que je mouillais. Mes ancres ont bien un peu chassé, mais elles m'ont retenu loin de la côte.

Zarono le regarda d'un air renfrogné. Valenso ne dit rien. Il ne connaissait pas cette anse. Il n'avait que peu exploré les alentours de son domaine. La peur des Pictes et le manque de curiosité les avaient cantonnés, lui et ses hommes, près du fort. Les Zingaréens n'étaient par nature ni des explorateurs, ni des aventuriers.

-Je suis venu proposer un échange, annonça Strom sur un ton léger.

-Nous n'avons rien à échanger avec toi, à part des coups d'épée, grogna Zarono.

-Ce n'est pas mon avis, grimaça Strom, les lèvres pincées. Vous avez abattu votre jeu en assassinant Galacus, mon second, et en le dépouillant. Jusqu'à ce matin, je pensais que Valenso avait le trésor de Tranicos. Mais si un de vous deux l'avait eu, vous n'auriez pas pris la peine de me suivre et de tuer mon second pour obtenir la carte.

199-La carte ? s'exclama Zarono en se raidissant brusquement.

-Oh, ne cherchez pas à feinter, ricana Srrom dont les yeux fulminaient cependant. Je sais que vous l'avez. Les Pictes ne portent pas de bottes ! -Mais ... , commença le comte, perplexe, avant que Zarono le fasse taire d'un coup de coude.

-Et si nous avons la carte, dit Zarono, qu'as-tu à nous proposer en échange dont nous pourrions avoir besoin ? -Laissez-moi entrer dans le fort, suggéra Strom. Nous discuterons à l'intérieur.

Il n'alla pas jusqu'à regarder la rangée d'hommes qui l'observait depuis les remparts, mais ses deux auditeurs avaient compris. Et les soldats aussi. Strom avait un navire. Ce simple fait pèserait dans la balance de toute négociation, ou dans toute bataille. Mais quels que soient les hommes qui partiraient à son bord, il ne serait pas possible de faire monter tout le monde et certains seraient laissés derrière. Une vague de spéculations inquiètes parcourut la file des hommes silencieux alignés sur la palissade.

-Tes hommes devront rester là où ils se trouvent, le prévint Zarono, indiquant tout à la fois le canot tiré sur la plage et le navire ancré dans la baie.

-C'est entendu. Mais n'allez pas croire que vous pouvez pour autant me capturer et faire de moi votre otage! dit-il avec un rire sinistre.

Je veux la parole de Valenso qu'on me permettra de quitter le fort sain et sauf dans l'heure, que nous parvenions à un accord ou pas.

-Vous avez ma parole, répondit le comte.

-Tout est bien, alors. Ouvrez cette porte et allons parler franchement.

Le portail s'ouvrit et se referma. Les chefs disparurent derrière les portes du manoir. Les hommes de chacun des groupes se remirent à s'épier mutuellement en silence: ceux sur la palissade et ceux à côté du canot, séparés par une large étendue de sable ; et derrière une bande d'eau bleutée, ceux de la caraque, dont les casques d'acier étincelaient sur tout le bastingage.

Belesa et Tina étaient dissimulées en haut du grand escalier, à l'insu des hommes attablés autour de l'imposante table de la grande salle. Valenso, Galbro, Zarono et Strom en étaient les seuls occupants.

200Strom but son vin à grands traits et reposa son gobelet vide sur la table. La franchise qui se dégageait de son visage était démentie par les lueurs de cruauté et de perfidie qui dansaient au fond de ses grands yeux. Mais il s'exprima de façon franche et directe: -Nous désirons tous le trésor que le vieux Tranicos a caché quelque part dans cette baie, commença-t-il abruptement. Chacun d'entre nous a quelque chose dont les autres ont besoin. Valenso a des artisans, du matériel et un bastion pour nous protéger des Pictes. Toi, Zarono, tu as ma carte. Moi, j'ai un navire.

-Ce que j'aimerais savoir, fit remarquer Zarono, c'est ceci: si tu avais la carte depuis toutes ces années, pourquoi n'es-tu pas venu chercher le trésor plus tôt ? -Je ne l'avais pas. C'est ce chien de Zingelito qui a poignardé le vieil avare dans l'obscurité et a dérobé la carte. Mais il n'avait ni navire ni équipage, et il lui a fallu plus d'an an pour obtenir l'un et l'autre. Lorsqu'il est finalement parti chercher le trésor, les Pictes l'ont empêché d'accoster. Ses hommes se sont mutinés et l'ont forcé à revenir vers Zingara. L'un d'entre eux lui a dérobé la carte et me l'a récemment vendue.

-Voilà pourquoi Zingelito a reconnu la baie, marmonna Valenso.

-Ce chien vous a-t-il conduit ici, comte? J'aurais dû m'en douter! Où est-il? -En enfer, sans nul doute, puisqu'il avait jadis été boucanier.

Les Pictes l'ont tué, de toute évidence pendant qu'il fouillait les bois à la recherche du trésor.

-Bien! approuva joyeusement Strom. Eh bien, je ne sais pas comment vous saviez que mon second avait la carte sur lui. Je lui faisais confiance et comme mes hommes lui faisaient encore plus confiance qu'à moi, je l'avais laissé la conserver sur lui. Mais ce matin il s'est aventuré à terre avec quelques hommes et s'est retrouvé séparé de ceux-ci. Nous l'avons retrouvé mort, transpercé par une épée, près de la plage, et la carte avait disparu. Les hommes étaient tout prêts à m'accuser, mais j'ai montré à ces imbéciles que les empreintes laissées par celui qui l'avait tué ne correspondaient pas à la taille de mes pieds.

Et je savais également que le coupable n'était pas un membre de mon équipage car aucun d'entre eux ne porte des bottes pouvant laisser ce 201genre d'empreintes. Quant aux Pictes, ils n'ont pas de bottes. Donc, ce ne pouvait qu'être un Zingaréen.

>>Donc tu as la carte, mais tu n'as pas le trésor. Si tu l'avais, tu ne m'aurais pas laissé entrer dans le fort. Je vous tiens coincés ici. Vous ne pouvez pas sortir pour aller chercher le trésor et même si vous parveniez à le trouver, vous n'auriez pas de navire pour partir.

>>Alors voici ma proposition : Zarono, tu me donnes la carte.

Toi, Valenso, tu me fournis en viande fraîche et en provisions. Mes hommes sont au bord du scorbut après ce long voyage. En échange, je vous emmène tous les trois, ainsi que dame Belesa et la fillette, et je vous dépose aux abords d'un port zingaréen ... ou je dépose Zarono près de quelque repaire de boucaniers s'il préfère, puisqu'il y a sans doute un nœud coulant qui l'attend en Zingara. Et pour finir de vous convaincre, je donne à chacun de vous une belle part du trésor.

Le boucanier tritura sa moustache d'un air pensif. Il savait que Strom ne respecterait jamais sa part du marché, si marché il devait y avoir. Il n'envisageait d'ailleurs pas d'accepter l'offre. Mais refuser de but en blanc signifierait que l'histoire se terminerait par une confrontation armée. Il fouilla son cerveau agile à la recherche d'un plan qui lui permettrait de doubler le pirate. Il convoitait le navire de Strom avec autant d'avidité que le trésor.

-Qu'est ce qui nous empêche de te retenir prisonnier et de forcer tes hommes à nous livrer le navire en échange de ta liberté? demanda-t-il.

Strom lui rit au nez.

-Me prends-tu pour un imbécile? Mes hommes ont ordre de lever 1 'ancre et de disparaître si jamais je n'étais pas réapparu dans l'heure ou s'ils se doutent d'une trahison. Ils ne vous donneraient pas le navire même si vous m'écorchiez vif sur la plage. De plus, j'ai la parole du comte.

-Ma parole n'est pas un vain mot, dit sombrement Valenso. Il suffit avec vos menaces, Zarono.

Zarono ne répondit pas, tout entier absorbé par le problème d'entrer en possession du navire de Strom et par celui de poursuivre leurs échanges sans trahir le fait qu'il n'avait pas la carte. Il se demanda qui, au nom de Mitra, avait cette maudite carte.

202-Laisse-moi emmener mes hommes avec moi quand nous embarquerons sur ton navire, dit-il. Il n'est pas question pour moi d'abandonner mes fidèles compagnons ...

Strom poussa un grognement.

-Et pourquoi ne me demandes-tu pas mon sabre pour me trancher la gorge, tant que tu y es ? Abandonner tes fidèles compagnons ... Bah! Tu abandonnerais ton frère au diable si tu pouvais en retirer quelque chose. Non! Vous n'emmènerez pas assez d'hommes pour vous permettre d'envisager une mutinerie et de prendre le contrôle de mon navire.

-Laisse-nous un jour pour réfléchir, le pressa Zarono, tentant de gagner du temps.

Le poing massif de Strom s'abattit violemment sur la table, faisant danser le vin dans les verres.

-Non, par Mitral Donne-moi la réponse maintenant! Zarono était sur ses pieds, sa colère noire submergeant toute sa roublardise.

-Chien de Barachan! Je vais te la donner, ta réponse ... dans tes tripes! Il arracha sa cape et saisit la poignée de sa lame. Strom se leva d'un coup en poussant un rugissement. Sa chaise bascula en arrière et s'écrasa au sol. Valenso bondit, écartant les bras pour s'interposer entre les deux hommes qui se faisaient face de part et d'autre de la table, les mâchoires crispées, le visage convulsé, leurs lames à moitié dégainées.

-Messieurs, il suffit! Zarono, il a ma parole ...

-Que le démon emporte ta parole! tempêta Zarono.

-Ecartez-vous, mon seigneur, grogna le pirate, sa voix rendue épaisse par une irrésistible envie de tuer. Votre parole stipulait que je ne devais pas être pris en traître. Ce ne sera pas la violer si ce chien et moi croisons le fer dans un duel équitable.

-Bien parlé, Strom! fit résonner dans leur dos une voix grave et puissante, dans laquelle perçait un sinistre amusement.

Tous se retournèrent vivement et regardèrent, bouche bée. Cachée en haut des marches, Belesa sursauta et poussa une exclamation de • surpnse.

203Un homme sortit de derrière les tentures qui masquaient l'entrée d'une chambre et s'avança vers la table sans montrer la moindre hâte ou hésitation. Il prit instantanément l'ascendant sur les hommes présents et tous sentirent que l'air était devenu électrique et que la situation venait de changer. 

L'inconnu était aussi grand que les deux flibustiers, mais plus puissamment bâti. En dépit de ses proportions il se déplaçait, dans ses hautes bottes évasées, avec l'aisance souple d'une panthère. Ses cuisses étaient moulées par son pantalon de soie blanche, son ample manteau bleu ciel s'ouvrait sur une chemise, également de soie blanche, qui laissait voir son cou et était resserrée à la taille par une ceinture écarlate en étoffe. Son manteau était adorné de glands en argent, de revers et de manchettes ouvragées d'or, et d'un col en satin. Un chapeau laqué complétait ce costume obsolète depuis près d'un siècle. Un sabre pesant pendait à sa hanche.

-Conan! s'exclamèrent de concert les deux flibustiers.

Valenso et Galbro retinrent leur souffle en entendant ce nom.

-C'est bien moi! rétorqua le géant en s'avançant vers la table, riant de leur stupeur avec un air narquois.

-Que ... Que faites-vous ici? balbutia le sénéchal. Comment êtes-vous arrivé ici, à l'improviste et sans que personne s'en aperçoive? -J'ai escaladé la palissade à l'est, pendant que vous autres imbéciles discutiez près du portail, répondit Conan. Tous les hommes du fort tendaient le cou vers l'ouest. Je suis entré dans le manoir au moment où Stroma été autorisé à franchir la palissade. Je suis dans cette pièce depuis ce moment-là, à vous écouter.

-Je pensais que tu étais mort, dit lentement Zarono. L'épave de ton navire a été aperçue il y a trois ans de cela au large d'une côte pleine de récifs et on n'a plus jamais entendu parler de toi chez les pirates.

-Je ne me suis pas noyé avec mon équipage, répondit Conan.

Il faudrait un océan plus vaste que celui-là pour ça! En haut des marches, Tina serrait violemment Belesa dans son excitation, regardant la scène avec des yeux grands ouverts.

-Conan! Ma dame, c'est Conan! Regardez! Oh, regardez! Belesa regardait; c'était comme voir un personnage légendaire en chair et en os. Qui parmi les gens de la mer n'avait pas entendu les 204récits féroces et sanguinaires qui couraient sur Conan, cet intrépide aventurier qui avait autrefois été capitaine des pirates barachans et l'un des plus grands fléaux des mers? Une vingtaine de ballades célébraient ses exploits audacieux et féroces. Il était impossible d'ignorer l'homme; il était entré en scène irrésistiblement et par ce simple fait était devenu un élément primordial de cette intrigue embrouillée. Tout à la fois fascinée et terrifiée, Belesa, ou plutôt son instinct de femme, se demanda quelle serait l'attitude de Conan envers elle ... la brutale indifférence de Strom ou le désir violent de Zarono ? Valenso se remettait du choc d'avoir découvert un étranger dans son propre manoir. Il savait que Conan était un Cimmérien, né et ayant grandi dans les régions désolées du Nord lointain, et que par conséquent il n'était pas sujet aux limitations physiques des civilisés. Il n'était pas aussi étrange que cela qu'il soit parvenu à s'introduire dans le fort sans être repéré, mais Valenso blêmit en songeant que d'autres barbares puissent rééditer cet exploit ... les sombres et silencieux Pictes, par exemple.

-Que viens-tu faire ici? demanda-t-il. Es-tu venu par la mer? -Je suis arrivé par les bois, répondit le Cimmérien en désignant l'est d'un coup de tête.

-Tu vivais avec les Pictes? lui demanda froidement Valenso.

Une colère fugitive illumina brièvement les yeux bleus du ' geant.

-Même un Zingaréen devrait savoir que les Pictes et les Cimmériens ne sont pas en paix et ne le seront jamais, rétorqua-t-il, ponctuant ses propos d'un juron. Notre querelle de sang avec eux est plus vieille que le monde. Si tu avais dit cela à un de mes frères plus sauvages que moi, tu te serais retrouvé le crâne fendu en deux. Mais j'ai vécu parmi vous autres civilisés suffisamment longtemps pour comprendre votre ignorance et votre manque de courtoisie la plus élémentaire ... comme la grossièreté de demander à un homme qui vient frapper à votre porte ce qu'il désire, alors qu'il vient tout juste d'émerger d'un voyage d'un millier de miles à travers les immensités sauvages. Peu importe, après tout. (Il se tourna vers les deux flibustiers qui le regardaient d'un air maussade.) D'après ce que j'ai pu entendre, dit-il, j'en déduis que vous avez quelques désaccords au sujet d'une carte! 206-Ça ne te regarde absolument pas, grogna Strom.

-C'est celle-ci? dit Conan avec un sourire mauvais et en extirpant de sa poche une chose froissée ... un carré de parchemin marqué de lignes écarlates.

Strom sursauta violemment et pâlit.

-Ma carte! s'exclama-t-il. Comment l'as-tu obtenue? -Je l'ai prise à ton second, Galacus, quand je l'ai tué, répondit Conan, s'amusant sinistrement.

-Espèce de chien! tempêta Strom en se retournant vers Zarono.

Tu n'as jamais eu la carte! Tu as menti ...

-Je n'ai jamais dit que je l'avais, aboya Zarono. Tu t'es trompé toi-même. Ne sois pas idiot. Conan est seul. S'il avait un équipage à sa disposition, il nous aurait déjà tranché la gorge. Nous allons lui prendre la carte ...

-Vous ne mettrez jamais la main dessus! répondit Conan en éclatant d'un rire farouche.

Les deux hommes bondirent dans sa direction en poussant des jurons. Il fit un pas en arrière, chiffonna le parchemin et le jeta sur les braises rougeoyantes de l'âtre. Poussant un beuglement incohérent, Strom plongea sur la cheminée. Quand il passa devant Conan, ce dernier lui assena un coup derrière l'oreille qui l'étendit à demi inconscient sur le sol. Zarono fit jaillir son épée, mais avant qu'il puisse frapper, le sabre d'abordage de Conan fit voler sa lame de sa main. Zarono chancela et alla buter contre la table et tout l'enfer put se lire dans ses yeux. Strom se remit debout, les yeux vitreux et du sang s'écoulant de son oreille. Conan se pencha légèrement par dessus la table et la pointe de sa lame se posa sur le torse du comte Valenso.

-N'appelle pas tes soldats, comte, dit-il d'une voix douce. Pas un bruit de ta part ... ni de la tienne non plus, tête de chien! (C'était le surnom qu'il avait donné à Galbro, qui ne semblait absolument pas disposé à affronter le courroux du Cimmérien.) La carte n'est plus qu'un tas de cendres et ça ne vous avancera à rien de faire couler le sang en vain. Asseyez-vous, tous! Strom hésita, esquissa un geste vers la poignée de son arme, puis haussa les épaules et s'assit sur une chaise, l'air maussade. Les autres suivirent son exemple. Conan resta debout devant la table, dominant 207de toute sa taille ses ennemis qui le regardaient avec des yeux amers et pleins de haine.

-Vous étiez en train de marchander, dit-il. C'est justement ce que je suis venu faire.

-Et qu'as-tu à nous offrir? railla Zarono.

-Le trésor de Tranicos! -Quoi? Les quatre hommes étaient debout en un instant, penchés vers lui.

-Asseyez-vous! rugit-il, abattant le plat de sa lame sur la table.

Tous se rassirent, tendus et blêmes dans leur état d'énervement.

Il sourit, prenant grand plaisir à la réaction que ses mots avaient ' provoquee.

-Oui! Je l'ai trouvé avant de me procurer la carte. C'est la raison pour laquelle j'ai brûlé celle-ci. Je n'en ai pas besoin. Désormais, personne ne pourra plus jamais trouver le trésor, sauf si je lui montre où il se trouve.

Ils le gratifièrent tous d'un regard assassin.

-Tu mens, dit Zarono sans conviction. Tu nous as déjà menti tout à l'heure quand tu as dit que tu étais venu par la forêt mais que tu n'avais pas vécu avec les Pictes. Tout le monde sait bien qu'ils sont les seuls habitants de cette région désolée et sauvage. Les avant-postes les plus proches de la civilisation sont les colonies aquiloniennes sur le Tonnerre, à des centaines de miles à l'est.

-C'est là d'où je viens, répondit Conan imperturbablement. Je pense que je suis le premier homme blanc à avoir traversé les territoires pictes. J'ai franchi le Tonnerre pour suivre un groupe de guerriers qui harcelaient la frontière depuis quelque temps. Je les ai suivis jusque dans les profondeurs de la forêt immémoriale et j'ai tué leur chef, mais j'ai été assommé par une pierre lancée avec une fronde pendant la mêlée, et ces chiens m'ont capturé vivant. Ils appartenaient à la tribu des Loups, mais ils m'ont échangé au clan des Aigles contre un de leurs chefs, capturé par ces derniers. Les Aigles m'ont emmené à environ une centaine de miles vers 1 'ouest afin de me brûler vif dans leur village principal, mais une nuit j'ai tué leur chef de guerre et trois ou quatre autres guerriers, et me suis enfui.

>>Je ne pouvais pas faire demi-tour. Ils étaient à mes trousses et ne cessaient de me contraindre à m'enfoncer plus loin à l'ouest. Il y a quelques 208jours, j'ai réussi à les semer et, par Crom, l'endroit où j'avais trouvé refuge s'avéra justement être la cachette au trésor de ce vieux Tranicos! J'ai tout trouvé: des coffres remplis de vêtements et d'armes c'est de là que je tiens ces vêtements et cette lame-, des monceaux de pièces, de gemmes et de bijoux en or et, au milieu de tout ça, les joyaux de Tothmekri qui ' étincelaient telles des étoiles givrées dans la nuit! Et le vieux Tranicos et ses onze capitaines étaient assis autour d'une table d'ébène, regardant le magot, comme ils le font depuis une centaine d'années! -Quoi? -Vous avez bien entendu! ricana-t-il. Tranicos est mort au milieu de son trésor et tous ses hommes ont péri avec lui ! Leurs cadavres ne se sont ni décomposés ni ratatinés. Ils sont toujours là avec leurs grandes bottes, leurs amples manteaux et leurs chapeaux laqués, tenant un verre de vin dans leurs mains raidies depuis un siècle! -Voilà qui est un mauvais présage! murmura Strom, mal à l'aise Zarono grogna: -Que nous importe? C'est le trésor qui nous intéresse. Poursuis, Conan.

Ce dernier s'assit à la table, remplit un gobelet et le vida d'un trait avant de répondre: -C'est le premier verre de vin que je bois depuis que j'ai quitté Conawaga, par Crom ! Ces maudits Aigles me talonnaient de si près dans la forêt que j'avais à peine le temps de mâchonner les noix et les racines que je trouvais. Il m'est arrivé d'attraper des grenouilles et de les manger crues parce que je n'osais pas allumer un feu.

Ses auditeurs impatients l'informèrent dans un langage corsé que les aventures qui précédaient sa découverte du trésor ne les intéressaient pas. Conan eut un sourire farouche et reprit: -Donc, après être tombé sur le trésor, je suis resté allongé et me suis reposé pendant quelques jours, préparant des collets et laissant mes blessures cicatriser. J'ai vu de la fumée monter à l'ouest, mais je pensais qu'il s'agissait de quelque village piete sur la plage. J'étais tout près de ces sauvages, mais il se trouve que le trésor est situé dans un endroit que les Pictes évitent. Il est possible qu'ils m'aient épié, mais en tout cas ils ' ne se sont pas montres.

>>La nuit dernière, je me suis mis en route vers l'ouest, avec l'intention d'atteindre la plage à quelques miles au nord de l'endroit où 209j'avais aperçu la fumée. Je n'étais pas loin du rivage lorsque la tempête s'est déchaînée. Je me suis protégé sous un abri rocheux et j'ai attendu la fin de l'orage. Puis j'ai grimpé sur un arbre pour voir si je voyais des Pictes et c'est là que j'ai aperçu ta caraque qui mouillait dans la baie, Strom, et tes hommes qui débarquaient. J'étais en route vers ton campement sur la plage lorsque j'ai rencontré Galacus. Je lui ai passé ma lame en travers du corps en raison d'une vieille querelle de sang qui existait entre lui et moi. Je n'aurais jamais su qu'il avait une carte sur lui s'il n'avait pas essayé de l'avaler avant de mourir.

>>J'ai bien sûr compris ce qu'était cette carte et je me demandais ce que j'allais bien pouvoir en faire lorsque le reste de tes chiens sont arrivés et ont trouvé le corps. J'étais étendu dans un buisson à quelques pas à peine de toi pendant que tu discutais de toute cette histoire avec tes hommes. J'ai estimé qu'il valait mieux ne pas me montrer tout de suite! (Il rit en voyant la fureur et l'humiliation qui se lisaient sur le visage de Strom.) Bien, tandis que j'étais caché là à vous écouter, j'ai commencé à comprendre ce qui se passait et j'ai appris, d'après ce que tu as laissé échapper, que Zarono et Valenso se trouvaient à quelques miles plus au sud, sur la plage. Je t'ai donc entendu dire que Zarono devait être celui qui avait tué ton second et s'était emparé de la carte, et aussi que tu avais l'intention de parlementer avec lui avec l'idée de le tuer à la première occasion et de récupérer la carte ...

-Chien ! pesta Zarono.

Strom était livide, mais il eut un rire sans joie.

-Tu penses que j'aurais joué franc-jeu avec un chien sans foi ni loin dans ton genre? Poursuis, Conan.

Le Cimmérien grimaça. Il était évident qu'il attisait délibérément les feux de la haine entre les deux hommes.

-Il n'y a plus grand-chose à dire. J'ai coupé directement à travers bois pendant que vous passiez par la plage et j'ai atteint le fort avant vous. Tu ne t'étais pas trompé en pensant que l'orage avait détruit le navire de Zarono, mais il est vrai que tu connaissais bien la configuration de cette baie.

»Voilà toute l'histoire. J'ai le trésor, Stroma un navire, Valenso a des réserves et des vivres. Par Crom, Zarono, je ne vois pas bien à quoi tu sers dans cette histoire, mais pour éviter toute querelle, je vais t'inclure. Ma proposition est tout ce qu'il y a de plus simple: 210>>Nous diviserons le trésor en quatre. Strom et moi partirons avec nos parts respectives de butin à bord de la Main Rouge. Toi et Valenso garderez vos parts et resterez les maîtres de ces territoires sauvages, ou alors vous abattrez des arbres pour construire un bateau, si vous préférez.

Valenso blêmit èt Zarono poussa un juron, tandis que Strom souriait tranquillement.

-Serais-tu assez stupide pour embarquer à bord de la Main Rouge seul avec Strom ? grogna Zarono. Il te tranchera la gorge avant que vous ayez gagné le large! Conan éclata de rire, prenant de toute évidence grand plaisir à la situation.

-Ceci ressemble au problème de la chèvre, du loup et du chou, concéda-t-il. Comment leur faire traverser la rivière sans qu'ils s'entre dévorent! -Ce qui plaît à ton sens de l'humour cimmérien, se plaignit Zarono.

-Il n'est pas question que je reste ici! s'écria Valenso, une lueur de folie dans ses yeux sombres. Trésor ou pas, je dois partir! Conan plissa les yeux, le regardant d'un air interrogateur.

-Bien, dit le Cimmérien, que dites-vous de ceci : nous divisons le butin comme je l'ai suggéré. Puis Strom part en bateau avec Zarono, Valenso, et certains des hommes de Valenso que le baron aura choisis, me laissant ici la responsabilité du fort, du reste des hommes de Valenso et de tous ceux de Zarono. Je construirai mon propre navire.

Zarono avait l'air légèrement retourné.

-J'ai le choix entre rester ici en exil ou abandonner mon équipage et monter à bord de la Main Rouge seul pour m'y faire trancher la gorge? Le rire de Conan résonna fortement dans la grande pièce et il donna une grande tape dans le dos de Zarono d'un air jovial, ignorant le regard meurtrier que lui lançait le boucanier.

-C'est cela, Zarono! dit-il. Reste ici tandis que Strom et moi embarquons, ou pars avec Strom en laissant tes hommes avec moi.

-Je préfère encore Zarono, dit Strom franchement. Tu retournerais mes propres hommes contre moi, Conan, et me trancherais la gorge avant que je puisse rallier les îles Barachas.

211La sueur ruisselait sur le visage livide de Zarono.

-Ni moi ni le comte ni sa nièce n'atteindrons les côtes vivants si nous embarquons avec ce démon, dit-il. Vous êtes rous les deux à ma merci dans cet endroit. Mes hommes sont tout autour. Qu'est-ce qui m'empêche de vous tailler en pièces tous les deux? -Rien du tout, reconnut joyeusement Conan. Excepté le fait que si tu le fais, les hommes de Strom appareilleront et te laisseront pris au piège sur cette côte où les Pictes ne vont pas tarder à venir vous trancher la gorge; excepté le fait que si je devais mourir, vous ne trouveriez jamais le trésor ... et enfin excepté le fait que je te fendrai le crâne en deux jusqu'au menton si tu essaies d'appeler tes hommes! Conan riait tout en parlant, semblant trouver cette scène décidément saugrenue, mais même Belesa sentit qu'il était sérieux en disant cela. Sa lame dégainée était posée en travers de ses genoux, et l'épée de Zarono était sous la table, hors d'atteinte du boucanier.

Galbro n'était pas un combattant et Valenso semblait incapable de prendre une quelconque décision ou d'agir.

-Oui! dit Strom en accompagnant ses propos d'un juron. Tu te rendrais compte que ni lui ni moi ne sommes des proies faciles. Je suis d'accord avec la proposition de Conan. Qu'en dites-vous, Valenso? -Je dois quitter cette côte! murmura Valenso, le regard dans le vague. Je dois faire vite ... Je dois partir ... partir loin ... et vite! Strom fronça les sourcils, intrigué par les étranges façons de faire du comte, et se retourna vers Zarono avec un sourire vicieux.

-Et toi, Zarono? -Que puis-je dire? grogna Zarono. Laissez-moi prendre mes trois officiers et quarante hommes à bord de la Main Rouge, et c'est une affaire conclue.

-Les officiers et trente hommes.

-Très bien.

-Marché conclu, alors! Ils ne se serrèrent pas la main, ne portèrent pas de toast pour sceller le pacte. Les deux capitaines se regardèrent l'un l'autre tels deux loups affamés. Le comte tripotait sa moustache d'une main tremblante, perdu dans ses sombres pensées. Conan s'étira comme un grand chat, but du vin et sourit à la face de tout le monde, mais son sourire était celui d'un tigre à l'affût. Belesa devinait les intentions meurtrières, 212la perfidie latente de chacun des hommes de cette assemblée. Aucun d'entre eux n'avait l'intention de respecter sa part du contrat à l'exception, peut-être, de Valenso. Les deux flibustiers avaient pour objectif de s'emparer de la totalité du trésor et du navire. Aucun des deux hommes ne pourrait se contenter de moins. Mais comment? Quelles pensées ruminaient ces deux hommes rusés ? Belesa se sentit oppressée et étouffée par cette atmosphère de haine et de duplicité.

Le Cimmérien, en dépit de sa franchise abrupte, était tout aussi subtil que les autres ... et il était plus féroce encore. Même si ses épaules gigantesques et ses membres massifs semblaient trop imposants pour la grande pièce, son emprise allait au-delà d'une simple domination physique. Il exsudait une vitalité de fer qui éclipsait jusqu'à la vigueur coriace des deux flibustiers.

-Conduis-nous au trésor! demanda Zarono.

-Attendez un peu, répondit Conan. Nous devons équilibrer nos forces de telle façon qu'aucun groupe n'ait l'avantage sur les autres. Voici comment nous allons procéder: les hommes de Strom vont débarquer, à l'exception d'une demi-douzaine environ, et camper sur la plage. Les hommes de Zarono vont sortir du fort et camper eux aussi sur la grève, en vue des hommes de Strom. De cette façon, les deux équipages pourront se surveiller et s'assurer que personne ne se glisse derrière le groupe de ceux qui vont aller chercher le trésor pour tendre une embuscade. Ceux qui resteront à bord de la Main Rouge amèneront le navire jusque vers le milieu de la baie, hors d'atteinte des deux groupes sur la plage. Les hommes de Valenso resteront dans le fort, mais laisseront le portail ouvert. Viendrez-vous avec nous, comte ? -Aller dans cette forêt? répondit Valenso en frissonnant et en ramenant son manteau sur ses épaules. Pas même pour tout l'or de Tranicos! -Très bien. Il faudra trente ou quarante hommes pour emporter le trésor. Nous prendrons quinze hommes de chaque équipage et nous nous mettrons en route dès que possible.

Belesa, à qui n'échappait aucun détail de la pièce qui se jouait sous ses yeux, vit Zarono et Strom échanger des regards furtifs, puis rapidement baisser le regard comme ils levaient tous les deux leur verre afin de dissimuler les troubles desseins qui apparaissaient au fond de leurs yeux. Belesa vit la faiblesse fatale du plan de Conan, et se 213demanda comment il avait pu ne pas s'en apercevoir. Il était peut-être trop arrogant, trop confiant en ses propres prouesses. Mais elle savait qu'il ne ressortirait pas vivant de cette forêt. Une fois le trésor entre leurs mains, les bandits concluraient un pacte temporaire pour se débarrasser de cet homme que tous deux haïssaient. Elle frissonna, regardant avec une curiosité morbide cet homme qu'elle savait condamné; il était étrange de voir ce puissant combattant assis là, riant et se gorgeant de vin, dans sa pleine force physique, et de savoir qu'il était déjà condamné à une mort affreuse.

Tout semblait présager que la suite des événements serait sombre et sanglante. Zarono bernerait et tuerait Strom s'ille pouvait, et elle savait que Strom avait déjà prévu la mort de Zarono et, sans doute également, la sienne et celle de son oncle. Si Zarono devait l'emporter dans ce duel féroce, leurs vies seraient sauves ... mais en regardant le boucanier qui restait assis là à mâchonner sa moustache, son visage noir ne dissimulant rien de sa malfaisance naturelle, elle ne parvint pas à savoir quel destin la révulsait le plus ... la mort ou Zarono ? ' -A quelle distance se trouve-t-il ? demanda Strom.

-Si nous partons dans l'heure, nous pourrons être de retour avant minuit, répondit Conan.

Le Cimmérien vida son verre, se leva, ajusta sa ceinture et regarda le comte.

-Valenso, dit-il, avez-vous perdu la raison pour tuer un Piete couvert de peintures de chasse et non de guerre? Valenso sursauta.

-Que voulez-vous dire ? -Vous ignorez donc que vos hommes ont tué un chasseur piete dans les bois la nuit dernière? Le comte secoua la tête.

-Aucun de mes hommes n'était dans les bois la nuit dernière.

-Quelqu'un y était forcément, grogna le Cimmérien, fouillant une de ses poches. J'ai vu la tête du Piete clouée à un arbre près de la lisière de la forêt. Il n'avait pas de peintures de guerre. Je n'ai trouvé aucune empreinte de bottes, ce qui m'a fait conclure qu'il avait été cloué là avant l'orage. En revanche, il y avait plein d'autres signes ... des traces de mocassins sur le sol détrempé. Des Pictes étaient venus et avaient vu cette tête. Ils appartenaient à un autre clan que l'homme, sinon 214ils auraient emporté sa tête. Si par hasard c'est la paix en ce moment entre ce clan et celui de l'homme décapité, ils laisseront des empreintes jusqu'à son village pour prévenir sa tribu.

-Ce sont peut-être eux qui 1 'ont tué, suggéra Valenso.

-Non. Mais ils savent qui l'a fait, tout comme moi: cette ' chaîne était nouée autour du cou du mort. Il fallait être complètement fou pour signer votre acte de la sorte.

Il tira quelque chose de sa poche et le jeta sur la table, juste devant le comte qui sursauta et se mit à suffoquer comme il portait vivement sa main vers sa gorge. C'était la chaîne en or qui était d'ordinaire passée a ' son cou.

-J'ai reconnu le sceau des Korzetta, dit Conan. La présence de cette chaîne indiquerait à n'importe quel Piete que c'est l'œuvre d'un etranger a cette regiOn.

Valenso ne répondit rien. Il restait assis à regarder la chaîne comme s'il s'était agi d'un serpent venimeux.

Conan le regarda en fronçant les sourcils puis interrogea les autres du regard. Zarono fit un geste rapide pour lui signifier que le comte , .

.

n avait pas tous ses espnts.

Conan rengaina son sabre et ajusta son chapeau laqué sur sa tête.

-Bon, allons-y.

Les capitaines vidèrent leur verre de vin et se levèrent, ajustant leur ceinture. Zarono posa la main sur le bras de Valenso et le secoua légèrement. Le comte sursauta et regarda autour de lui, puis il suivit les autres à l'extérieur, comme un homme en transe, laissant la chaîne pendre au bout de ses doigts. Mais tout le monde ne quitta pas la grande pièce.

Belesa et Tina, oubliées sur l'escalier, regardaient à travers les balustres. Elles virent Galbro rester en retrait, se laisser distancer par les autres et les portes finalement se refermer alors qu'il était encore dans la pièce. Il se précipita vers la cheminée et ratissa soigneusement les braises encore fumantes. Il se mit à genoux et regarda quelque chose avec la plus grande attention. Puis il se redressa et se faufila furtivement hors de la pièce en passant par une autre porte.

-Qu'a trouvé Galbro dans le feu? chuchota Tina.

Belesa secoua la tête puis sa curiosité prit le dessus. Elle se redressa et descendit dans la grande pièce déserte. Quelques secondes plus tard, 1 ' , • 215elle éraie agenouillée là où le sénéchal}' éraie un peu plus rôt er elle vit ce qu'il avait regardé.

C' éraient les restes calcinés de la carte que Conan avait jetée dans le feu. Elle éraie sur le point de tomber en cendre, mais on apercevait encore quelques vagues lignes et indications. Elle était incapable de déchiffrer les mors, mais elle reconnut ce qui semblait être une sorte de falaise ou de piton rocheux, entouré de symboles qui représentaient de roure évidence une forêt dense. Elle ne put rien déduire de tout cela, mais elle était convaincue que ce lieu était connu de Galbro, étant donné sa réaction. Elle savait que le sénéchal s'était aventuré à l'intérieur des terres plus loin que tour autre homme de la colonie.VI LE BUTIN DES MORTS elesa descendit l'escalier et s'arrêta en voyant le comte Valenso, assis à la table, triturant la chaîne brisée. Elle le regarda sans amour et avec une crainte certaine. Le changement qui venait de s'opérer en lui était effrayant; il semblait comme enfermé dans un monde sinistre de sa propre création, en proie à une peur qui avait chassé de lui toute caractéristique humaine.

La forteresse était étrangement silencieuse dans la chaleur de midi qui avait suivi l'orage. Les voix à l'intérieur de la palissade semblaient étouffées, assourdies. La même torpeur régnait sur la plage où les équipages rivaux se surveillaient l'un l'autre, armes à portée de main, séparés par quelques centaines de pas. Au loin la Main Rouge avait mouillé dans la baie avec à son bord, seulement une poignée d'hommes prêts à appareiller et à se mettre hors de portée au premier signe de trahison. La caraque était l'atout de Strom, sa meilleure garantie contre la fourberie de ses associés.

Conan avait manœuvré intelligemment de façon à éliminer toute possibilité de traquenard dans la forêt par l'un ou l'autre groupe. Belesa était toutefois convaincue du contraire. Il avait disparu dans les bois, 217prenant la tête du groupe de trente hommes et des deux capitaines. La Zingaréenne était persuadée qu'elle ne le reverrait pas vivant.

Elle parla alors, et sa voix lui parut tendue et dure: -Le barbare a conduit les capitaines dans la forêt. Lorsque l'or sera entre leurs mains, ils le tueront. Mais lorsqu'ils reviendront ici avec le trésor, que se passera-t-il? Monterons-nous à bord du navire? Pouvons-nous faire confiance à Strom? Valenso secoua la tête d'un air absent.

-Strom n'hésiterait pas à nous assassiner pour s'approprier notre part du trésor. Mais Zarono m'a chuchoté en secret ce qu'il comptait faire. Quand nous monterons à bord de la Main Rouge, c'est que nous en serons les maîtres. Zarono va faire en sorte qu'ils soient surpris par la nuit et soient obligés de camper dans la forêt. Il s'arrangera pour tuer Strom et ses hommes dans leur sommeil. Puis les boucaniers s'avanceront furtivement jusque sur la plage. Juste avant l'aube, j'enverrai en secret quelques-uns de mes pêcheurs nager jusqu'au navire pour s'en emparer. Ni Strom ni Conan n'ont songé à cette possibilité. Zarono et ses hommes sortiront alors de la forêt et, avec les autres boucaniers du campement sur la plage, ils tomberont sur les pirates à la faveur de l'obscurité, tandis que je ferai une sortie avec mes hommes depuis le fort pour parachever leur défaite. Sans leur capitaine, ils seront démoralisés et, étant inférieurs en nombre, ils seront des proies faciles pour Zarono et moi. Nous n'aurons plus qu'à appareiller à bord du navire de Strom avec le trésor.

-Qu'adviendra-t-il alors de moi? demanda-t-elle d'une voix blanche.

-Je t'ai promise à Zarono, répondit-il sèchement. Sans cette promesse, il ne nous prendrait pas avec lui.

-Je ne l'épouserai jamais, répondit-elle sur un ton désemparé.

-Tu le feras, lui répondit-il sinistrement et sans la moindre trace de compassion. (Il leva la chaîne de telle sorte qu'un rayon de soleil filtrant d'une fenêtre tombe dessus.) Je dois l'avoir laissé tomber sur le sable, murmura-t-il. Il est donc venu aussi près ... sur la plage ...

-Vous ne l'avez pas perdue sur la plage, dit Belesa d'une voix aussi dénuée de pitié que l'était celle du comte. (Son âme semblait s'être pétrifiée.) Vous l'avez arrachée accidentellement hier soir, dans cette 218pièce, pendant que vous flagelliez Tina. Je l'ai vue qui luisait par terre avant de sortir.

Il leva les yeux vers elle, son visage gris de peur. Elle eut un rire amer, devinant la question muette qui se lisait dans ses yeux dilatés.

-Oui ! Lhomme noir! Il était là! Dans cette pièce! Il a dû trouver la chaîne par terre. Les sentinelles ne l'ont pas vu. Mais il était à votre porte hier soir. Je l'ai vu avancer lentement le long du couloir à l'étage.

Pendant quelques secondes elle crut qu'il allait mourir d'effroi.

Il se renfonça sur sa chaise; la chaîne glissa de ses doigts sans force et tinta sur la table.

-Dans le manoir! murmura-t-il. Je pensais que des verrous, des barres aux portes et des gardes en armes pouvaient l'empêcher d'entrer, imbécile que j'étais! Je ne peux pas plus l'empêcher d'entrer que lui échapper! Devant ma porte! Devant ma porte! (Cette pensée le remplissait d'horreur.) Pourquoi n'est-il pas entré? hurla-t-il, arrachant son col de dentelle comme s'ill' étranglait. Pourquoi n'a-t-il pas mis un terme à tout cela? J'ai rêvé que je me réveillais dans l'obscurité de ma chambre et qu'il était au-dessus de moi, sa tête et ses cornes nimbées de ce halo bleuté de feu infernal! Pourquoi ...

Le paroxysme de la crise était passé, le laissant épuisé et tremblant.

-Je comprends! haleta-t-il. Il joue avec moi comme un chat avec une souris. Me tuer la nuit dernière dans ma chambre aurait été trop facile, trop clément. Il a donc détruit le navire avec lequel j'aurais peut-être pu lui échapper, et il a tué ce pauvre Piete et laissé ma chaîne sur lui de façon que les sauvages pensent que c'est moi qui l'ai tué ... Ils ont vu cette chaîne à mon cou à de nombreuses reprises. Mais pourquoi? Quelle ingénieuse diablerie a-t-il en tête, quel plan si retors qu'aucun cerveau humain ne peut le saisir ou le comprendre ? -Qui est cet homme noir? demanda Belesa, un frisson glacé parcourant son échine.

-Un démon né de ma rapacité et de ma concupiscence, qui me tourmentera jusqu'à la fin des temps! murmura-t-il.

Il écarta ses doigts longs et fins sur la table devant lui et regarda Belesa avec des yeux vides et étrangement lumineux qui semblaient, 219non la voir, mais regarder à travers elle pour se poser au loin sur quelque sombre destinée.

-Du temps de ma jeunesse, j'avais un ennemi à la cour, dit-il, s'adressant plus à lui-même qu'à elle. Un homme puissant qui gênait mes ambitions. Poussé par ma soif de richesse et de puissance, je fis appel à ceux qui pratiquent la magie noire ... à un sorcier qui, à ma demande, conjura un démon des gouffres extérieurs de l'existence et lui donna forme humaine. Celui-ci brisa et tua mon ennemi ; je devins puissant et riche et personne ne pouvait plus s'opposer à moi. Mais je comptais bien flouer mon démon du prix que tout mortel faisant appel aux Etres des Ténèbres doit payer.

)) Grâce à ses sinistres pouvoirs, le sorcier piégea le démon sans âme des ténèbres, l'emprisonnant dans un domaine infernal où il hurlerait en vain pour l'éternité ... du moins c'est ce que je pensais.

Mais comme le sorcier avait donné forme humaine au démon, il ne parvint pas à briser le lien qui le rattachait au monde matériel et ne put jamais complètement refermer les couloirs cosmiques par lesquels le démon avait pu avoir accès à cette planète.

)) Il y a un an de cela, à Kordava, j'appris que le sorcier, désormais âgé, avait été tué dans son château et qu'on avait trouvé les empreintes de doigts d'un démon sur sa gorge. C'est ainsi que je compris que l'être noir s'était échappé de l'enfer dans lequel le sorcier l'avait confiné et qu'il allait désormais chercher à se venger de moi. Une nuit j'aperçus sa face démoniaque qui m'épiait depuis les ombres de la grande salle de mon château ...

)) Ce n'était pas son corps tangible, mais son esprit, qu'il avait , .

.

.

envoye pour me tourmenter ... et cet espnt ne pouvait pas me sUivre sur l'océan. Avant qu'il puisse atteindre physiquement Kordava, je me suis embarqué à bord d'un navire pour mettre de vastes mers entre lui et moi. Il a ses limites. Pour me suivre de l'autre côté de l'océan, il lui était indispensable de revêtir son corps. Mais sa chair n'est pas une chair humaine. Il peut être tué, je pense, par le feu, même si le sorcier qui l'avait conjuré ne pouvait pas, lui, le tuer ... telles sont les limites posées sur les pouvoirs des sorciers.

)) L'être noir est trop rusé pour se laisser capturer ou abattre.

Lorsqu'il se cache, pas un homme ne peut le trouver. Il se glisse telle une ombre à travers la nuit, se jouant des verrous et des barreaux. Il ~ 220empêche les sentinelles de le voir en les endormant. Il sait faire lever les tempêtes et commander aux serpents des profondeurs et aux démons de la nuit. J'espérais bien dissimuler mes traces à travers les vastes étendues bleues ... mais il a réussi à me retrouver pour réclamer son sinistre dû.

Ses yeux étranges s'illuminèrent d'un feu pâle comme son regard se perdait au-delà des murs recouverts de tentures, dans des horizons invisibles et lointains.

-Mais je me jouerai quand même de lui, au final, murmura t-il. Qu'il ne frappe seulement pas cette nuit, et à l'aube j'aurai un navire sous mes pieds et je mettrai de nouveau un océan entre moi et sa vengeance.

-Par les feux de l'enfer! Conan s'immobilisa, le visage levé. Derrière lui, formant deux groupes compacts et bien distincts, les marins s'arrêtèrent, l'arc à la main et le regard méfiant. Ils suivaient une vieille piste tracée par des chasseurs pictes et qui s'enfonçait droit vers l'est. Ils n'avaient pas parcouru une trentaine de pas que la plage n'était plus visible.

-Qu'y a-t-il? lui demanda Strom, méfiant. Pourquoi t'arrêtes-tu? -Serais-tu aveugle? Regarde, là! Suspendue à une grosse branche qui surplombait la piste, une tête les regardait en grimaçant ... un visage sombre, couvert de peintures, encadré par une épaisse chevelure noire, une plume de toucan pendant de son oreille gauche.

-J'avais décroché cette tête et je l'avais cachée dans les fourrés, grogna Conan en scrutant le bois autour d'eux. Quel imbécile se sera amusé à la remettre là-haut? On dirait vraiment que quelqu'un fait tout ce qu'il faut pour que les Pictes attaquent la colonie.

Les hommes se lancèrent des regards mauvais, un nouvel élément de suspicion venant attiser un peu plus le chaudron ardent de leur haine.

Conan grimpa dans l'arbre, s'empara de la tête, puis traversa les buissons pour la jeter dans un cours d'eau et la regarder couler.

-Les Pictes dont on voit les empreintes autour de cet arbre n'étaient pas des Toucans, grogna-t-il en retraversant les fourrés. J'ai assez navigué au large de ces côtes pour connaître un peu les tribus du littoral. Si je lis correctement les empreintes de leurs mocassins, 221il s'agissait de Cormorans. J'espère qu'ils sont en guerre avec les Toucans. S'ils sont en paix, ils se dirigeront droit vers leur village, et alors ça bardera pour nous! Je ne sais pas à quelle distance se trouve leur village, mais à l'instant où ils seront informés de ce meurtre, les Toucans traverseront la forêt aussi rapidement que des loups affamés.

C'est la pire insulte que l'on puisse faire à un Piete: tuer un homme qui n'arbore pas ses peintures de guerre et coller sa tête sur un arbre pour en faire de la chair à vautours. Il se passe des choses sacrément bizarres sur cette côte. Mais c'est toujours pareil quand des civilisés s'aventurent dans les pays sauvages. Ils deviennent complètement fous. En avant! Au fur et à mesure qu'ils s'enfonçaient dans la forêt, les hommes laissaient retomber leurs lames dans leurs fourreaux et leurs traits dans leurs carquois. Hommes de la mer, habitués aux grandes étendues de flots grisâtres, ils n'étaient pas très à l'aise, confinés ainsi par ces mystérieux murs d'arbres et de lianes. La piste serpentait et bifurquait tant que la plupart d'entre eux perdirent toute notion d'orientation, et ils ne savaient même plus dans quelle direction se trouvait la plage.

Conan était mal à l'aise pour une autre raison. Il ne cessait de scruter la piste et il finit par grogner: -Quelqu'un est passé par ici il n'y a pas très longtemps ... pas plus de une heure avant nous. Quelqu'un qui porte des bottes et qui ne connaît rien à la forêt. Je me demande si c'était l'imbécile qui a trouvé la tête du Piete et l'a remise dans l'arbre. Non, ça ne peut pas être lui. Je n'ai pas vu ses traces sous l'arbre. Mais qui était-ce alors? Je n'ai trouvé aucune autre trace que celles des Pictes, que j'avais déjà relevées. Et qui est cet individu qui nous précède? Un de vous deux a-t-il envoyé quelqu'un devant pour une raison ou une autre, espèces de salopards? Strom et Zarono damèrent leur innocence, tout en échangeant des regards incrédules. Aucun des deux hommes n'était capable de voir les signes que Conan leur indiquait : les empreintes à demi effacées sur la terre battue du sentier étaient invisibles à leurs yeux non exercés.

Conan augmenta l'allure et ils se pressèrent à sa suite, leur méfiance l'un envers l'autre encore un peu plus attisée. La piste bifurquait vers le nord et Conan en sortit pour poursuivre à travers le bois en direction du sud-est. Strom jeta un regard gêné à Zarono.

Ceci risquait de provoquer un changement dans leurs plans. Ils se 222retrouvèrent complètement perdus après avoir parcouru quelques centaines de pas, convaincus d'être incapables de retrouver le sentier.

Ils frémissaient à l'idée que le Cimmérien puisse avoir des hommes à sa disposition, et qu'il était en train de les conduire vers une embuscade.

Cette suspicion alla croissant au fur et à mesure qu'ils avançaient.

Ils étaient presque gagnés par la panique lorsqu'ils émergèrent du bois épais et aperçurent devant eux un piton rocheux déchiqueté qui se dressait abruptement à même la forêt. Une piste à demi effacée sortait de la forêt par l'est, longeait une série de gros rochers puis serpentait vers les hauteurs, se transformant en escalier de pierre, pour donner enfin sur une sorte de plateforme près du sommet.

Conan s'immobilisa, silhouette singulière dans ses habits raffinés de pirate.

-Cette piste est celle que j'ai suivie quand je fuyais les Pictes du clan des Aigles, dit-il. Elle mène jusque dans une caverne qui se trouve derrière cette corniche. C'est dans cette caverne que se trouvent les corps de Tranicos et de ses capitaines, ainsi que le trésor qu'il a dérobé à Tothmekri. Juste un mot avant que nous montions le chercher: je vous connais bien, vous autres marins. Vous êtes totalement désemparés au fond des bois. La plage se trouve bien sûr tout droit à l'ouest, mais si vous devez passer à travers toutes ces broussailles, encombrés par le trésor, ce n'est pas des heures que ça vous prendra, mais des jours. Et je ne pense pas que ces bois seront très sûrs pour des Blancs quand les Toucans apprendront le sort de leur chasseur.

Il éclata de rire en voyant leurs sourires crispés et horrifiés comme ils comprenaient que le Cimmérien avait deviné leurs intentions.

Conan comprenait aussi la pensée qui venait de leur surgir à l'esprit: que le barbare s'empare du butin pour eux et reprenne la route de la plage; ils le tueraient à ce moment-là.

-Vous restez tous ici, excepté Strom et Zarono, dit Conan.

Nous serons assez de trois pour descendre le trésor depuis la caverne.

Strom eut un sourire sans joie.

-Monter là-haut seul avec toi et Zarono ? Tu me prends pour un imbécile? Un homme au moins m'accompagnera! Et il désigna son maître d'équipage, un individu robuste, au visage dur, nu jusqu'à sa large ceinture de cuir, avec de grosses boucles en or pendant à ses oreilles et un foulard de soie noué autour de la tête.

223-Et mon exécuteur vient avec moi ! grogna Zarono.

Il fit un signe à un boucanier décharné au visage parcheminé, qui portait un cimeterre à deux mains sur son épaule osseuse.

Conan haussa les épaules.

-Très bien. Suivez-moi.

Ils étaient juste derrière lui lorsqu'il s'élança sur la piste qui serpentait sur le piton et arrivait sur la corniche. Ils se collèrent contre lui au moment où il franchit la fissure dans la paroi et leur respiration se fit sifflante entre leurs dents quand il leur fit remarquer les coffres aux fermoirs de fer de part et d'autre de la paroi de la longue caverne.

-Une belle cargaison que voilà, dit-il négligemment. Des soie ries, des dentelles, des vêtements, des décorations, des armes ... le butin des mers du Sud. Mais le véritable trésor se trouve derrière cette porte.

La porte massive était entrouverte. Conan fronça les sourcils. Il se rappelait clairement l'avoir fermée avant d'avoir quitté la caverne.

Mais il ne dit rien à ses impatients compagnons comme il s'écartait pour leur permettre de voix à 1' intérieur.

Ils découvrirent une vaste salle baignant dans une étrange lueur bleutée qui se diffusait à travers des volutes brumeuses. Une grande table d'ébène se trouvait au milieu de la caverne et, installé sur un siège sculpté muni de grands accoudoirs et d'un haut dossier provenant peut-être du château d'un baron zingaréen se trouvait une silhouette géante, aussi fabuleuse que fantastique ... Tranicos le Sanguinaire, la tête penchée en avant, une main puissante serrant toujours un gobelet ouvragé dans lequel du vin étincelait encore; Tranicos, avec son chapeau laqué, son manteau cousu de fils d'or, avec des boutons en gemmes étincelantes lançant des reflets bleutés ; avec ses bottes évasées et son baudrier rehaussé d'or soutenant une épée au pommeau incrusté de pierreries passée dans un fourreau doré.

Les onze capitaines étaient assis autour de la table, le menton appuyé sur leur jabot de dentelle. Le feu bleuté de l'énorme gemme posée sur le minuscule piédestal d'ivoire jouait étrangement sur les onze hommes et leur amiral géant et lançait des éclats de feu glacé sur les amoncellements de pierres fabuleuses qui brillaient devant Tranicos ... la richesse de Khemi, les joyaux de Tothmekri! Les pierres dont la valeur était plus grande que la valeur de tous les autres joyaux connus au monde! 224Les visages de Zarono et de Strom semblaient blafards dans cette lueur bleutée; par-dessus leurs épaules, leurs hommes restaient bouche bée, comme stupides.

-Allez donc vous servir, les invita Conan tout en s'écartant.

Zarono et Strom se bousculèrent dans leur hâte et dépassèrent avidement le Cimmérien. Leurs gardes du corps leur emboîtèrent le pas. Zarono donna un grand coup de pied dans la porte pour l'ouvrir ... et s'arrêta net, un pied sur le seuil, en apercevant une silhouette à terre, que la porte avait masqué jusqu'à présent. C'était un homme qui gisait là, le corps crispé, la tête rejetée en arrière entre ses épaules, son visage blême tordu dans un rictus de douleur atroce, ses doigts crochus agrippant sa gorge.

-Galbro! s'exclama Zarono. Mon! Que ... (Soudain gagné par le doute, il passa la tête sur le seuil, dans la brume bleutée qui emplissait la caverne. Et il hurla, manquant de s'étouffer:) Cette fumée est mortelle! ' A la seconde où il poussait son cri, Conan se jeta de tout son poids sur les quatre hommes qui se pressaient sur le seuil, les faisant trébucher, mais sans parvenir à les faire tomber à la renverse dans la caverne embrumée comme il l'avait prévu. Ils avaient reculé craintivement en apercevant le cadavre, comprenant le piège. Sa violente poussée, même si elle leur fit perdre 1 'équilibre, n'eut pas le résultat escompté.

Strom et Zarono tombèrent à genoux en travers du seuil; le maître d'équipage bascula par-dessus leurs jambes et l'exécuteur atterrit droit sur la paroi de la caverne. Avant que Conan parvienne à faire ce qu'il avait prévu - les pousser violemment dans la caverne et refermer la porte sur eux jusqu'à ce que les vapeurs empoisonnées accomplissent leur mortelle besogne il dut se retourner et faire face à 1 'assaut furieux de l'exécuteur, le premier à avoir recouvré son équilibre et ses esprits.

Le Cimmérien esquiva le formidable moulinet de 1 'épée du bourreau. La lame se brisa contre la paroi de la caverne, faisant jaillir des étincelles bleutées. L'instant d'après, sa tête décharnée roulait sur le sol sous la morsure du sabre de Conan.

Dans les quelques fractions de seconde que dura cette confrontation, le maître d'équipage se redressa et s'élança sur le Cimmérien, faisait pleuvoir des coups qui auraient eu raison de tout autre que Conan. Les deux sabres s'entrechoquèrent dans un fracas assourdissant dans 1 'étroite caverne. Les deux capitaines roulèrent de 1 'autre côté du seuil, à moitié asphyxiés er étouffés, le visage empourpré, 225et trop proches de l'étranglement pour pouvoir crier. Conan redoubla d'efforts pour disposer de son adversaire et embrocher ses rivaux avant que ceux-ci se remettent des effets des vapeurs empoisonnées. Le maître d'équipage perdait du sang à chaque pas et recula devant la furieuse charge du Cimmérien. Il se mit à beugler pour attirer ses compagnons, mais avant que Conan puisse donner le coup de grâce, les deux chefs, toujours haletants mais pleins d'une rage meurtrière, se jetèrent sur lui, épée en main, tout en hurlant pour appeler leurs hommes.

Le Cimmérien bondit en arrière et sauta sur la corniche. Il se sentait de taille à affronter les trois hommes, bien que chacun d'eux soit un excellent bretteur, mais il n'avait aucune intention de se retrouver pris au piège par les marins qui allaient se lancer à la charge dès qu'ils entendraient le fracas des armes.

Ils n'arrivaient pas aussi rapidement qu'il l'aurait imaginé.

Ils étaient décontenancés par les bruits et les cris étouffés qui leur parvenaient de la caverne au-dessus d'eux, mais aucun n'osa s'élancer le premier, de crainte de recevoir un coup d'épée dans le dos. Les deux groupes se faisaient face dans un silence tendu, chacun agrippant fermement ses armes, mais ils étaient incapables de prendre une décision et lorsqu'ils virent le Cimmérien bondir sur la corniche, ils hésitèrent encore. Tandis qu'ils restaient immobiles, flèches encochées, il gravit les échelons taillés dans la pierre et se hissa au sommet du piton rocheux, hors de leur vue.

Les capitaines ressurgirent à leur tour sur la corniche, jurant et brandissant leur épée. Leurs hommes, voyant que leurs chefs ne se battaient pas entre eux, cessèrent de se menacer les uns les autres et regardèrent sans comprendre ce qui se passait.

-Chien! hurla Zarono. Tu avais 1' intention de nous empoisonner! Traître! Conan se moqua d'eux depuis son perchoir.

-Tu t'attendais à quoi? Vous aviez l'intention de me trancher la gorge à 1' instant où je vous aurais fait avoir le trésor. Sans cet imbécile de Galbro, je vous aurais pris au piège tous les quatre et aurais ensuite expliqué à vos hommes de quelle façon vous vous étiez précipitamment et si imprudemment jetés vers votre triste sort.

-Et nous deux morts, tu te serais emparé de mon navire et de tout le butin! pesta Strom.

226-Exactement! Et des meilleurs hommes de chaque équipage! Cela fait des mois que je veux revenir aux Barachas, et c'était une belle occasion! C'étaient les empreintes de Galbro que j'ai vues sur la piste.

Je me demande comment cet imbécile a entendu parler de l'existence de cette caverne, et comment il comptait en sortir le trésor à lui tout seul.

-Si nous n'avions pas vu son corps, nous aurions foncé dans ce piège mortel, murmura Zarono, dont le visage foncé était encore couleur de cendre. Cette fumée bleue me faisait penser à des doigts invisibles qui m'auraient saisi à la gorge.

-Bon, qu'allez-vous faire? les interpella leur tourmenteur invisible, d'un ton narquois.

-Qu'allons-nous faire? demanda Zarono à Strom. La caverne du trésor est remplie de cette brume empoisonnée qui ne dépasse pas le seuil, pour une raison ou une autre.

-Vous ne pouvez pas avoir le trésor, leur assura Conan avec une certaine satisfaction depuis son aire. Cette fumée vous étranglera.

, Elle a bien failli m'avoir quand j'y suis entré la première fois. Ecoutez, je vais vous raconter une histoire que les Pictes ne se racontent dans leurs huttes que lorsque les feux sont sur le point de mourir! << Il y a très longtemps, disent-ils, douze hommes étranges surgirent de la mer.

Ils trouvèrent une caverne et la remplirent d'or et de joyaux; mais un chaman piete concocta une magie et la terre trembla. De la fumée sortit de la terre et les suffoqua alors qu'ils étaient attablés autour d'un verre de vin. La fumée, qui était celle du feu infernal, resta confinée dans la caverne grâce à la magie du sorcier. >> Cette histoire fut répétée de tribu en tribu et depuis, tous les clans évitent cet endroit maudit.

>>Quand je me suis faufilé à l'intérieur pour échapper aux Aigles, j'ai compris que la vieille légende était vraie, et qu'elle faisait référence à Tranicos et à ses hommes. Un tremblement de terre avait fissuré le sol de la caverne tandis que lui et ses capitaines sirotaient leur vin, laissant s'exhaler la brume des profondeurs de la terre, sans doute même de l'enfer comme le disent les Pictes. La mort en personne veille sur le trésor du vieux Tranicos! -Fais venir les hommes! ragea Strom, l'écume aux lèvres. Nous grimperons au sommet et le taillerons en pièces! -Ne sois pas stupide, grogna Zarono. Penses-tu que quiconque pourrait gravir ces échelons sans se faire embrocher? Nous allons faire 227monter les hommes ici, d'accord, mais pour le cribler de flèches s'il ose se montrer. Mais nous le récupérerons, ce trésor! Il avait bien un plan en tête, sinon il n'aurait jamais fait venir trente hommes pour l'emporter. S'il avait trouvé le moyen de s'en emparer, nous pouvons faire de même. Nous allons tordre une lame de sabre de façon à en faire un crochet, l'attacher à une corde et le lancer autour du pied de la table, puis nous tirerons celle-ci vers la porte.

-Bien pensé, Zarono! lui dit la voix moqueuse de Conan.

Exactement ce que je songeais faire. Mais comment feras-tu ensuite pour retrouver ton chemin jusqu'au sentier de la plage? Il fera nuit bien avant que vous soyez arrivés, si vous devez tâtonner à chacun de vos pas à travers la forêt. Et je vous suivrai et vous tuerai l'un après l'autre à la faveur des ténèbres.

-Ce ne sont pas des vantardises, marmonna Strom. Il peut se déplacer et frapper dans le noir aussi discrètement et silencieusement qu'un fantôme. S'il nous pourchasse à travers la forêt, nous ne serons pas nombreux à revoir la plage.

-Alors nous le tuerons ici, dit Zarono d'une voix grinçante.

Quelques-uns d'entre nous lui tireront dessus pendant que les autres escaladeront la paroi.

Si aucune flèche ne l'atteint, il mourra d'un coup , d'épée. Ecoute! Pourquoi rit-il? -Parce qu'il entend de futurs cadavres comploter, répondit Conan, d'une voix à la fois sinistre et railleuse.

-Ne t'occupe pas de lui, grogna Zarono.

Il donna alors de la voix, demandant aux hommes en contrebas de les rejoindre, lui et Strom, sur la corniche.

Les marins s'engagèrent le long du sentier sinueux et l'un d'eux voulut poser une question. Au même instant résonna un vrombissement pareil à une abeille en colère, qui se brisa sur un bruit mat. Le boucanier poussa un halètement rauque et du sang jaillit de sa bouche béante.

Il tomba à genoux, serrant le trait noir qui saillait de sa poitrine en vibrant. Un cri de panique s'éleva des rangs de ses compagnons.

-Que se passe-t-il? hurla Strom.

-Les Pictes! beugla un pirate tout en levant son arc et en décochant un trait au hasard.

A côté de lui, un homme poussa un gémissement et s'écroula à terre, une flèche en travers de la gorge.

228-Mettez-vous à couvert, bande de crétins! hurla Zarono. 

De son promontoire, il pouvait apercevoir des silhouettes couvertes de peintures de guerre se déplacer entre les fourrés. L'un des marins sur la piste sinueuse tomba à la renverse, agonisant. Les autres se jetèrent en hâte entre les rochers qui parsemaient la base du piton. Ils se mirent maladroitement à l'abri, peu habitués à ce genre de combat. Des flèches sifflaient depuis les buissons et venaient se briser sur les rochers. Les hommes sur le promontoire se mirent à plat ventre et restèrent immobiles.

-Nous sommes pris au piège! dit Strom, livide.

Bien qu'il soit courageux sur le pont d'un navire, ce genre de combat féroce et mené en silence ébranlait ses nerfs, pourtant d'acier.

-Conan a dit qu'ils craignaient ce piton, dit Zarono. Lorsque la nuit tombera, nos hommes devront l'escalader et nous rejoindre. Nous pourrons résister aux Pictes et ils ne se lanceront pas à l'assaut.

-Exactement! le railla une nouvelle fois Conan d'en haut.

Ils n'escaladeront pas le piton pour vous déloger, c'est exact. Ils se contenteront de l'encercler et d'attendre que vous soyez tous morts de faim et de soif.

-Il dit vrai, dit Zarono, désemparé. Qu'allons-nous faire? -Conclure une trêve avec lui, marmonna Strom. Si un homme peut nous tirer de ce guêpier, c'est bien lui. Nous aurons tout le loisir de lui trancher la gorge plus tard. (Haussant la voix, il interpella le barbare:) Conan, oublions la querelle qui nous oppose à présent et faisons une trêve. Tu es tout autant dans le pétrin que nous. Descends donc et aide-nous à nous en sortir.

-Qu'est-ce que tu vas t'imaginer là? rétorqua le Cimmérien.

Je n'ai qu'à attendre la tombée de la nuit pour descendre de l'autre côté du piton et me fondre dans la forêt. Je peux passer au travers du cordon que les Pictes ont établi autour de cette colline et revenir au fort pour expliquer que vous avez tous été tués par les sauvages ... ce qui sera bientôt vrai ! Zarono et Strom se regardèrent dans un silence blafard.

-Mais je ne vais pas le faire! rugit Conan. Non que j'aie une once d'estime pour des chiens dans votre genre, mais parce qu'un homme blanc n'abandonne pas d'autres hommes blancs, fussent-ils ses ennemis, pour qu'ils soient massacrés par les Pictes.

229La crinière noire et hirsute du Cimmérien passa par-dessus le bord du piton.

-Maintenant, écoutez-moi avec attention : ils ne sont pas très nombreux en bas. Je les ai vus se faufiler dans les fourrés tout à l'heure, pendant que je riais. De toute façon, s'ils avaient été nombreux, tous les hommes en contrebas seraient déjà morts. Je pense qu'il s'agit d'un groupe de jeunes guerriers envoyés rapidement en avant-garde afin de nous couper de la plage. Je suis persuadé qu'un important groupe de guerriers se rapproche d'ici.

)) Ils ont établi un cordon sur toute la face ouest du piton, mais je ne pense pas qu'ils se soient déployés à l'est. Je vais descendre de ce côté-là, passer dans la forêt et les contourner. Pendant ce temps, vous allez ramper jusqu'en bas du sentier et rejoindre vos hommes entre les rochers. Dites-leur d'encocher leurs flèches et de dégainer leurs épées.

Quand vous m'entendrez crier, précipitiez-vous vers les arbres à l'ouest de la clairière.

-Et le trésor? -Au diable le trésor! Nous aurons déjà bien de la chance si nous nous sortons de là avec la tête encore sur les épaules.

La crinière noire disparut. Les autres tendirent l'oreille, essayant d'entendre des sons qui leur indiqueraient que Conan avait rampé vers la paroi orientale et commencé sa descente de cette paroi à pic, mais ils n'entendirent rien. Pas plus qu'ils entendaient de bruits provenant de la forêt. Les flèches avaient cessé de pleuvoir sur les rochers derrière lesquels s'étaient dissimulés les marins. Mais tous savaient que des féroces yeux noirs les regardaient avec une patience assassine. Strom, Zarono et le maître d'équipage amorcèrent leur descente avec les plus grandes précautions. Ils étaient parvenus à mi-chemin lorsque les flèches noires se mirent à murmurer autour d'eux. Le maître d'équipage poussa un gémissement et s'affaissa au sol, avant de rouler au bas de la pente, une flèche en plein cœur. Des flèches ricochèrent sur les casques et les plaques des cuirasses des deux capitaines tandis qu'ils dévalaient frénétiquement le sentier abrupt. Ils atteignirent le bas et se jetèrent entre les rochers, haletant après leur course précipitée et poussant force jurons.

-Encore une ruse de Conan? se demanda Zarono, en accompa gnant sa question d'une imprécation.

230-Nous pouvons lui faire confiance cette fois, affirma Strom.

Ces barbares ont leur propre code de l'honneur et ils s'y tiennent.

Conan ne laisserait jamais des hommes de la même couleur de peau que lui se faire massacrer par des hommes d'une autre race. Il nous aidera à échapper aux Pictes, même s'il a l'intention de nous tuer lui • É 1 meme... coute.

Un cri à glacer le sang venait de transpercer le silence. Il provenait du sous-bois, à l'ouest. Au même moment quelque chose jaillit d'entre les arbres, décrivant un arc de cercle avant de s'écraser à terre et de rebondir vers les rochers ... une tête coupée, dont le hideux visage couvert de peintures était figé dans un rictus de mort.

-Le signal de Conan! rugit Strom.

Jouant le tout pour le tout, les flibustiers se levèrent, comme une vague, de derrière les rochers et se précipitèrent dans une course effrénée en direction du bois. Des flèches sifflèrent des buissons, mais les Pictes manquèrent de précision dans leur hâte et seuls trois hommes tombèrent. Puis les marins plongèrent désespérément dans la végétation et tombèrent sur les silhouettes nues et couvertes de peintures qui se dressaient devant eux dans la pénombre. Un corps à corps meurtrier, aussi bref que féroce; des halètements, des sabres s'abattant sur des haches de guerre, des pieds chaussés de bottes piétinant des corps nus ... Des pieds nus qui détalaient à travers les buissons dans une fuite précipitée, abandonnant le bref combat sanglant et sept cadavres peints gisant sur un tapis de feuilles ensanglantées. Un peu plus loin, les buissons s'agitèrent, un râle retentit, puis ce fut le silence et Conan apparut. Son chapeau laqué avait disparu, son manteau était déchiré et le sabre qu'il avait à la main dégoulinait de sang.

-Et maintenant? haleta Zarono.

Celui-ci savait que la charge avait réussi uniquement parce que l'attaque surprise de Conan sur leurs arrières avait démoralisé les hommes peints et les avait empêchés de se mettre à l'abri avant que les pirates leur tombent dessus. Mais il explosa dans un torrent d'injures au moment où Conan enfonça son sabre dans le corps d'un boucanier qui se tordait de douleur sur le sol, une hanche brisée.

-Nous ne pouvons pas l'emmener avec nous, grogna Conan.

Ce serait inhumain de le laisser tomber vivant aux mains des Pictes.

Allons-y! 231Tous le talonnaient de près tandis qu'il avançait à foulées rapides entre les arbres. Seuls, ils auraient sué et cherché leur chemin pendant des heures avant de tomber sur la piste qui donnait sur la plage ... s'ils avaient réussi à la retrouver. Le Cimmérien les conduisait avec autant d'assurance que si le chemin avait été balisé et les pirates poussèrent des cris frénétiques de soulagement lorsqu'ils débouchèrent soudainement sur la piste qui partait vers 1 'ouest.

-Imbécile! s'emporta Conan en posant une main sur l'épaule d'un pirate qui se mettait à courir et en le rejetant en arrière au milieu de ses compagnons. Tu vas t'écrouler dans quelques minutes à ce rythme.

Nous sommes à des miles de la plage! Prends une allure régulière. Il nous faudra peut-être courir à toutes jambes sur le dernier mile, alors ménage ton souffle. Allez, en avant.

Il s'élança sur la piste au petit trot; les marins le suivirent, réglant leur pas sur le sien.

Le soleil venait toucher les vagues de 1 'océan à 1 'horizon. Tina se tenait à la fenêtre depuis laquelle Belesa avait regardé la tempête.

-Le soleil couchant transforme l'océan en mer de sang, dit elle. La voile de la caraque est comme une tache blanche minuscule sur les eaux pourpres. Les bois sont déjà envahis par des ombres oppressantes.

-Et les marins sur la plage? demanda Belesa nonchalamment.

Elle était allongée sur une couche, les yeux fermés, ses mains derrière la nuque.

-Les deux camps se préparent à dîner, dit Tina. Ils ramassent du bois flotté et allument des feux. Je peux les entendre se héler les uns les autres ... Qu'est ce que c'est? La tension qui venait d'altérer la voix de Tina fit se redresser Belesa. Tina agrippait le rebord de la fenêtre, le visage blême.

-Ecoutez! Des hurlements, au loin, comme s'il y avait des loups! -Des loups ? dit Belesa en bondissant sur ses pieds, brusquement saisie de peur. Les loups ne chassent pas en meute à cette époque de l'année.

-Oh, regardez! s'écria la fillette en montrant du doigt. Des hommes qui arrivent de la forêt en courant! - 232En un instant, Belesa était à côté d'elle, regardant avec des yeux écarquillés les silhouettes, rendues minuscules par la distance, qui débouchaient d'entre les arbres.

-Les marins! dit-elle dans un souffle. Les mains vides! Je vois Zarono ... Strom ...

-Où est Conan, murmura la fillette.

Belesa secoua la tête.

' -Ecoutez! Oh, écoutez! gémit la fillette en s'accrochant à elle.

Les Pictes! Tous les occupants du fort pouvaient l'entendre désormais ...

Une clameur ininterrompue d'exaltation démentielle et sanguinaire montait des profondeurs de la sombre forêt.

Cette clameur aiguillonna les hommes à bout de souffle qui avançaient avec peine vers la palissade.

-Dépêchez-vous! haleta Strom, son visage creusé par l'épuisement. Ils sont presque sur nos talons. Mon navire ...

... est trop loin pour que nous puissions l'atteindre, haleta Zarono. Nous devons nous réfugier au fort. Vois, les hommes campés sur la plage nous ont vus! Incapable de crier, il fit de grands gestes. Les hommes sur la plage comprirent et prirent conscience de ce que cette grande clameur qui allait crescendo signifiait. Les marins abandonnèrent leurs feux et leurs marmites et se mirent à courir vers le portail. Ils s'engouffraient dans le fort au moment où les fugitifs de la forêt contournaient l'angle sud du bastion et arrivaient tant bien que mal près du portail, horde haletante, désespérée et à moitié morte d'épuisement. Le portail fut refermé derrière eux dans la plus grande précipitation, et les marins commencèrent à monter sur le chemin de ronde pour rejoindre les hommes d'armes déjà à leur poste. 

Belesa aborda Zarono.

-Où est Conan? Le boucanier indiqua du pouce les bois plongés dans l'obscurité; sa poitrine se soulevait et s'affaissait et la sueur ruisselait de son • vtsage.

-Leurs éclaireurs étaient sur nos talons avant que nous arrivions sur la plage. Il s'est arrêté pour en ruer quelques-uns et nous donner le temps de nous enfuir.

233Il s'éloigna en vacillant pour aller prendre sa place sur le chemin de ronde, où Srrom était déjà en position. Valenso s'y tenait aussi, silhouette sombre enveloppée dans son manteau, étrangement silencieux et distant. Il ressemblait à un homme ensorcelé.

-Regardez! glapit un pirate, couvrant la clameur assourdissante de la horde encore invisible.

Un homme venait d'émerger de la forêt et courait à toutes jambes sur 1 'espace découvert.

-Conan! Zarono eut un sourire carnassier.

-Nous sommes en sécurité à l'intérieur du fon; nous savons où se trouve le trésor. Aucune raison de ne pas le cribler de flèches, à , present.

-Non! dit Strom, en lui attrapant le bras. Nous aurons besoin de son épée! Regarde! Derrière le Cimmérien qui accourait à toutes jambes, une horde sauvage jaillit du bois en hurlant ... des centaines et des centaines de Pictes, entièrement nus. Leurs flèches pleuvaient autour du Cimmérien.

Encore quelques foulées et Conan atteignait la palissade qui donnait sur l'est. La lame de son sabre entre les dents, il acheva sa course en bondissant haut dans les airs, saisit les pointes des rondins, se hissa par-dessus la palissade et retomba sur le chemin de ronde. Des flèches s'abattirent avec un bruit sourd dans le bois à l'endroit où il se trouvait un instant auparavant. Son manteau resplendissant avait disparu, sa chemise blanche en soie était lacérée et tachée de sang.

-Arrêtez-les! rugir-il comme il atterrissait dans 1 'enceinte du fort.

S'ils parviennent à escalader la palissade, nous sommes rous morts! Pirates, boucaniers et hommes d'armes réagirent sur le champ et une volée de flèches et de carreaux s'abattit sur la horde qui s'élançait à l'assaut.

Conan vit Tina qui tenait Belesa par la main et il lâcha une bordée de jurons.

-Et rentrez dans le manoir, leur ordonna-t-il pour conclure. Leurs traits vont passer par-dessus le rempart ... Qu'est ce que je vous ai dit? Une flèche noire s'enfonça dans la terre aux pieds de Belesa, vibrant encore comme la tête d'un serpent. Conan s'empara d'un grand arc et bondit sur le chemin de ronde.

234-Que quelques-uns d'entre vous préparent des torches! rugit-il, couvrant le fracas de la bataille. Nous ne pouvons pas nous battre dans le noir! Le soleil s'était couché dans une mare de sang; dans la baie, les hommes à bord de la caraque avaient coupé la chaîne de l'ancre et la Main Rouge s'éloignait rapidement vers 1' horizon écarlate.-· • • • < • ' .

• VII LES HOMMES DE LA FORÊT a nuit était tombée, mais les torches disposées sur la grève illuminaient de leur lumière crue la scène de cauchemar. Des hommes nus couverts de peintures grouillaient sur la plage ; ils se jetaient sur la palissade par vagues, leurs dents et leurs yeux de déments luisant à 1 'éclat des flambeaux plantés sur les remparts. Des plumes de toucan ondoyaient sur des crinières noires, mais aussi des plumes de cormoran et de faucon de mer. Quelques guerriers, ceux à l'aspect le plus sauvage et féroce, avaient orné leur tignasse emmêlée de dents de requin. Toutes les tribus vivant sur le littoral s'étaient alliées pour chasser de leurs terres les envahisseurs à la peau blanche.

Ils se lançaient sur la palissade, décochant des nuées de flèches, se jetant sur les traits et les carreaux qui fauchaient leurs rangs depuis le fort. Ils arrivaient parfois si près du mur qu'ils abattaient leurs haches de guerre sur le portail et enfonçaient leurs lances dans les meurtrières, mais chaque vague d'assaut finissait par refluer sans avoir pu submerger la palissade, laissant dans son sillage un monceau de cadavres. Dans ce genre de combat, les hommes de la mer étaient particulièrement vaillants et efficaces. Leurs traits et leurs carreaux décimaient les rangs 236de leurs assaillants et leurs sabres taillaient en pièces les sauvages quand ils essayaient d'escalader les palissades.

Et pourtant les hommes des bois revenaient sans cesse à la charge avec toute la férocité têtue qui animait leurs cœurs farouches.

-Ils sont comme des chiens enragés! pantela Zarono, abattant sa lame sur des mains noires qui s'agrippaient aux pointes des palissades et sur des visages noirs qui lui montraient les dents.

-Si nous pouvons résister jusqu'à l'aube, ils se décourageront, grogna Conan tout en fendant un crâne emplumé avec la précision d'un professionnel. Ils ne nous assiégeront pas très longtemps. Regarde, ils se replient.

La charge reflua; sur les remparts, les hommes chassèrent la sueur de leurs yeux, comptèrent les morts et ajustèrent leur prise sur la poignée ensanglantée de leur épée. Tels des loups sanguinaires, contraints d'abandonner une proie assurée, les Pictes se réfugièrent au-delà du cercle de lumière dispensée par les torches. Les seuls sauvages désormais visibles étaient ceux qui gisaient morts devant la palissade.

-Sont-ils partis ? Tout en posant cette question, Strom rejeta en arrière ses mèches fauves inondées de sueur. Le sabre qu'il avait à la main était ébréché et rouge, son bras musclé était maculé de sang frais.

-Ils sont toujours là, dit Conan en indiquant de la tête les ténèbres au-delà du cercle de torches qui les rendait encore plus compactes. (Il entrapercevait des mouvements dans l'obscurité; des yeux qui brillaient et le reflet terne de l'acier.) Mais ils sont repliés pour un petit moment, dit-il. Disposez des sentinelles sur le mur et laissez les autres boire, manger et se reposer. Il est plus de minuit. Cela fait des heures que nous nous battons sans avoir eu un tel répit.

Les chefs descendirent du chemin de ronde, appelant les hommes sur les remparts. Une sentinelle fut postée au milieu de chaque palissade, couvrant tous les points cardinaux, et quelques hommes d'armes restèrent en faction devant le portail. Pour atteindre le mur, les Pictes étaient obligés de traverser un vaste espace découvert éclairé par des torches, et les défenseurs auraient largement le temps de reprendre leurs positions avant que les Pictes puissent atteindre la palissade.

-Où est Valenso? demanda Conan tout en dévorant un énorme quartier de bœuf.

237Il se tenait à côté du feu que les hommes avaient aiJ,,, né dans 1 'enceinte du fon. Les pirates, les boucaniers et les hommes de Valenso se mêlaient les uns aux autres, dévorant les morceaux de viande et lampant l'ale que leur apportaient les femmes, laissant celles-ci panser leurs blessures.

-Il a disparu il y a une heure, grogna Strom. Il se battait sur le mur à mes côtés lorsque soudain il s'est raidi et s'est mis à scruter les ténèbres comme s'il venait d'apercevoir un fantôme. « Regarde!>) a-t-il croassé. «Le démon noir! Je le vois! Là-bas, dans la nuit!>) Effectivement, je pourrais jurer que j'ai vu une silhouette se déplacer entre les ombres et qu'elle était trop grande pour être celle d'un Piete.

Mais je n'ai fait que l'apercevoir et elle a disparu très vite. Mais Valenso a sauté du rempart et a titubé jusqu'au manoir comme s'il avait reçu une blessure mortelle. Je ne l'ai pas revu depuis.

-Il a probablement vu un démon de la forêt, dit Conan sur un ton égal. Les Pictes disent que cette côte en regorge. Ce qui me fait plus peur que ça, ce sont les flèches incendiaires. Il est probable que les Pictes ne vont pas tarder à en décocher. Qu'est ce que c'est? On aurait dit un appel au secours! Lorsque était survenue 1 'accalmie dans les combats, Tina et Belesa étaient retournées à la fenêtre de leur chambre, dont elles s'étaient éloignées par crainte des flèches. Elles regardèrent en silence les hommes se rassembler autour du feu.

-Il n'y a pas assez d'hommes sur les remparts, dit Tina.

Bien que prise de nausée à la vue des cadavres allongés aux abords de la palissade, Belesa ne put s'empêcher de rire.

-Crois-tu que tu en sais plus sur la guerre et les sièges que les combattants? la réprimanda-t-elle gentiment.

-Il devrait y avoir plus d'hommes sur les murs, insista la fillette en frissonnant. Suppose que l'homme noir revienne.

Belesa frémit à cette idée.

-J'ai peur, murmura Tina. J'espère que Strom et Zarono vont se faire tuer.

-Et pas Conan? demanda Belesa, curieuse.

-Conan ne nous ferait pas de mal, dit l'enfant sur un ton assuré.

Il vit selon son code de l'honneur barbare, mais eux, ce sont des hommes qui ont perdu tout honneur.

238-Ta sagesse dépasse le nombre de tes années, Tina, dit Belesa, avec cette sensation de malaise diffus que la précocité de la petite fille éveillait souvent en elle.

-Regarde! s'exclama Tina en se raidissant. Il n'y a plus de sentinelle sur le mur sud! Je l'ai vue sur le rempart il y a quelques instants à peine et maintenant elle a disparu.

De leur fenêtre, les pointes de la palissade sud étaient tout juste visibles au-dessus des toits inclinés d'une rangée de cabanes collées les unes aux autres qui longeait le mur sur presque toute sa longueur.

I..:espace assez réduit entre la palissade et la partie arrière des cabanes formait une sorte de couloir à ciel ouvert. C'était dans ces cabanes que logeaient les serfs.

-Où la sentinelle a-t-elle bien pu aller? murmura Tina, mal à l'aise.

Belesa regardait l'une des extrémités de la rangée de cabanes, qui n'était pas très éloignée d'une des portes latérales du manoir. Elle aurait pu jurer qu'elle avait aperçu une silhouette ténébreuse se glisser de derrière les cabanes et disparaître à proximité de la porte. S'agissait-il de la sentinelle disparue? Pourquoi l'homme avait-il quitté son poste, et pourquoi se faufiler aussi discrètement dans le manoir? Elle ne pensait pas qu'il s'agissait de la sentinelle et une peur sans nom lui glaça le sang.

-Où est le comte, Tina, demanda-t-elle.

-Dans la grande salle, ma dame. Il est assis seul à la table, enveloppé dans son manteau et buvant du vin, et son visage est aussi gris que la mort.

-Va lui raconter ce que nous avons vu. Je vais rester ici à surveiller depuis la fenêtre, de peur que les Pictes se glissent par-dessus le mur qui n'est plus surveillé.

Tina partit en hâte. Belesa entendit le bruit de ses pas décroître tandis que la fillette s'éloignait dans le couloir puis descendait les marches. Soudain, un hurlement de peur retentit, exprimant une terreur si poignante que le cœur de Belesa manqua de s'arrêter sous le choc. Elle était hors de la chambre et courait vers le fond du couloir avant qu'elle se rende compte que ses jambes étaient en mouvement. Elle se précipita vers le bas des marches ... et s'immobilisa, comme pétrifiée.

Elle ne hurla pas comme Tina avait hurlé. Elle était incapable de produire le moindre son ou de se mouvoir. Elle vit Tina et eut 239conscience que ses petites mains s'accrochaient à elle frénétiquement.

Mais c'étaient là les seuls éléments rationnels d'une scène de cauchemar insensé, de folie et de mort, que dominait l'ombre monstrueuse mais à forme humaine, dont les immenses bras écartés se profilaient sur le vif éclat d'un feu infernal.

Dehors, sur le chemin de ronde, Strom secoua la tête négativement en réponse à la question de Conan.

-Je n'ai rien entendu.

-Moi si! (Les instincts sauvages de Conan étaient éveillés; il était tendu et ses yeux étaient embrasés.) Cela venait du mur sud, derrière ces cabanes ! Dégainant son sabre d'abordage, il s'avança à grands pas vers la palissade. Le mur sud et la sentinelle qui y était postée n'étaient pas visibles depuis l'endroit où il se trouvait, cachés par les cabanes. Strom le suivit, impressionné par les manières du Cimmérien.

Parvenu à l'entrée de l'espace découvert entre le mur et les cabanes, Conan s'immobilisa, en alerte. Le passage était faiblement éclairé par ' les torches qui brûlaient aux deux extrémités de la palissade. A peu près au milieu de ce couloir, une silhouette gisait recroquevillée.

-Bracus! s'exclama Strom. (Il se précipita et posa un genou à terre près de l'homme.} Par Mitra, sa gorge a été tranchée d'une oreille à l'autre! Conan balaya l'espace en un coup d'œil. I..:endroit était désert à l'exception de lui-même, de Strom et du cadavre. Il jeta un autre coup d'œil par une meurtrière et ne vit pas âme qui vive à l'intérieur du cercle des flambeaux à l'extérieur du fort.

Qui a bien pu foire cela? se demanda-t-il.

-Zarono! cracha Strom en se redressant d'un bond, furieux comme un chat sauvage, ses cheveux hérissés et le visage convulsé. Il a chargé ses bandits de poignarder mes hommes dans le dos! Ce traître veut se débarrasser de moi! Par tous les démons! Je suis assailli de l'intérieur comme de l'extérieur! -Attends! l'interpella Conan qui tenta de le retenir. Je ne crois pas que Zarono ...

Mais le pirate fou de rage écarta sa main et disparut à l'angle des cabanes en lâchant un flot d'insultes. Conan courut après lui en jurant.

240Srrom alla droit vers le feu près duquel on apercevait la grande silhouette maigre de Zarono qui était occupé à vider un cruchon d'ale.

Sa surprise fur totale lorsque le cruchon lui fut violemment arraché de la main, éclaboussant sa plaque pectorale de mousse, et qu'il fut brusquement tiré sur le côté pour se retrouver confronté au visage déformé par la rage du capitaine des pirates.

-Sale chien d'assassin! rugir Strom, ru rues mes hommes dans mon dos alors qu'ils se battent pour sauver ta sale carcasse et la mienne? Conan arrivait en courant vers eux et de tous côtés les hommes s'arrêtèrent de manger er de boire pour les regarder, abasourdis.

-Que veux-ru dire, balbutia Zarono.

-Tu as chargé tes hommes de poignarder les miens pendant qu'ils sont à leur poste! rugit le Barachan hors de lui.

-Tu mens! La haine qui n'avait fait que couver jusque-là s'enflamma subitement.

Poussant un hurlement désarticulé, Strom brandit son sabre et l'abattit sur la tête du boucanier. Zarono para le coup de son bras gauche cuirassé et les étincelles volèrent tandis qu'il reculait en chancelant, dégainant à son tour son épée.

En un instant les deux capitaines se battaient comme des déments, leurs lames luisant et étincelant à la lueur des flammes. Leurs équipages réagirent instantanément et aveuglément. Un puissant rugissement s'éleva comme les boucaniers et les pirates dégainaient leurs épées et se jetaient les uns sur les autres. Les hommes qui étaient encore sur les murs abandonnèrent leur poste et bondirent sur l'esplanade, lame en main. En un instant, le fort s'était transformé en champ de bataille où s'affrontaient des petits groupes d'hommes, frappant et ruant dans une fureur aveugle. Quelques-uns des hommes d'armes et des serfs furent happés dans cette mêlée et les soldats restés au portail se retournèrent pour regarder ce spectacle, bouche bée, oubliant l'ennemi qui rôdait à l'extérieur.

Tout cela fut si soudain, ces ressentiments trop longtemps contenus explosant pour finir en une soudaine confrontation armée, que des hommes se battaient un peu partout à l'intérieur de l'enceinte avant que Conan puisse rejoindre les deux capitaines déchaînés. Ignorant leurs 241épées, il les sépara avec une telle violence qu'ils reculèrent en vacillant et que Zarono trébucha et tomba en arrière de tout son long.

-Maudits imbéciles, vous tenez tant que ça à gaspiller nos vies? Strom avait l'écume aux lèvres et Zarono appelait ses hommes à l'aide. Un boucanier se précipita sur Conan pour l'attaquer par derrière. Le Cimmérien se tourna à moitié et saisit le bras qui s'abattait sur sa tête, bloquant le coup.

-Regardez, bande d'imbéciles! rugit-il en montrant quelque chose de la pointe de son épée.

Quelque chose dans le ton de sa voix retint l'attention de la meute déchaînée; les hommes s'immobilisèrent sur place, leur épée encore en l'air, Zarono toujours sur un genou, et tournèrent la tête afin de voir ce qu'il désignait: un soldat sur le chemin de ronde. L'homme vacillait et fouettait l'air de ses bras, suffoquant alors qu'il tentait de crier. Soudain il bascula la tête la première et s'écroula à terre et tous virent la flèche noire qui saillait entre ses épaules.

Un cri d'alarme s'éleva du fort, suivi presque immédiatement par la clameur assourdissante de hurlements à glacer le sang et par l'impact de puissants coups de hache sur le portail. Des flèches enflammées décrivirent un arc de cercle au-dessus de la palissade et vinrent s'enfoncer dans les rondins. De fines volutes de fumée bleutée s'élevèrent bientôt.

Puis, de derrière les cabanes qui longeaient le rempart sud surgirent des silhouettes rapides et furtives qui s'élancèrent vers 1 'espace découvert.

-Les Pictes sont entrés ! rugit Conan.

Un tumulte démentiel suivit ce cri. Les flibustiers cessèrent leur combat fratricide et quelques-uns se retournèrent pour affronter les sauvages, d'autres pour bondir sur les remparts. Des sauvages jaillissaient de derrière les cabanes et se répandaient sur toute l'esplanade; leurs haches étincelaient en heurtant les sabres des marins.

Zarono s'efforçait de se redresser lorsqu'un sauvage peint se jeta sur lui par-derrière et lui réduisit la cervelle en bouillie d'un coup de sa hache de guerre.

Conan, avec un groupe de marins derrière lui, luttait contre les Pictes à l'intérieur de l'enceinte et Strom, avec la plupart de ses hommes, grimpa sur les remparts, frappant les silhouettes sombres qui s'y pressaient déjà en grand nombre. Les Pictes s'étaient avancés 242sans être repérés et avaient cerné le fort pendant que les défenseurs se battaient les uns contre les autres, attaquant de tous les côtés à la fois.

Les soldats de Valenso étaient massés derrière le portail, tentant de résister à la meute hurlante des démons enfiévrés.

Un nombre sans cesse croissant de sauvages escaladaient le rempart sud laissé sans surveillance et sortaient de derrière les cabanes. Strom et ses pirates furent chassés de leurs positions sur les autres remparts et bientôt l'esplanade grouillait de guerriers nus. Ils se précipitaient sur les défenseurs pour les jeter à terre, pareils à des loups ; la bataille se transforma en une série de tourbillons de silhouettes peintes agglutinés autour de petits groupes d'hommes blancs qui luttaient farouchement.

Pictes, marins et hommes d'armes jonchaient le sol, piétinés sans égards pendant la mêlée. Des braves maculés de sang plongèrent en hurlant à l'intérieur des cabanes et les cris qui s'élevèrent de 1 'intérieur, où femmes et enfants périrent sous les haches ensanglantées, recouvrirent la clameur de la bataille. Les hommes d'armes abandonnèrent le portail lorsqu'ils entendirent ces cris pitoyables et en un instant les Pictes l'avaient enfoncé et se déversaient à l'intérieur de l'enceinte depuis cet endroit aussi. Les flammes dévoraient déjà des cabanes.

-Tous au manoir! rugit Conan, et une dizaine d'hommes se précipitèrent derrière lui tandis qu'il se taillait un inexorable chemin à coups d'épée à travers la meute hurlante.

Strom était à côté de lui, maniant son sabre comme s'il s'agissait d'un fléau.

-Nous ne pouvons pas défendre le manoir, grogna le pirate.

-Et pourquoi cela? l'interrogea Conan, trop occupé par sa sanglante besogne pour lui jeter un regard.

-Parce que... Uh! (Une main noire venait d'enfoncer profondément un couteau dans le dos du Barachan.) Que le démon t'emporte, salopard! (Strom se retourna en titubant et fendit le crâne du sauvage jusqu'aux dents. Le pirate vacilla et tomba à genoux, et du sang coula de sa bouche.) Le manoir est en flammes! croassa-t-il, avant de s'écrouler dans la poussière.

Conan jeta rapidement un coup d'œil autour de lui. Tous les hommes qui l'avaient suivi gisaient morts, baignant dans leur sang.

Le Piete qui rendait son dernier souffle à ses pieds était le dernier du groupe qui leur avait bloqué le passage. Tout autour de lui, la bataille 243faisait rage, mais pour 1 'instant, il était seul. Il n'était pas loin du rempart sud. Quelques enjambées et il pourrait bondir sur le chemin de ronde, basculer par-dessus la palissade et disparaître à la faveur des ténèbres. Mais il se souvint des jeunes filles sans défense dans le manoir, d'où s'élevaient désormais d'épaisses volutes de fumée noire.

Il s'élança vers celui-ci.

Devant la porte, un chef couvert de plumes se tourna vers lui et brandit sa hache de guerre. Derrière le Cimmérien, des rangées entières de braves étaient en train de converger dans sa direction. Il ne ralentit pas sa course. Son sabre s'abattit, rencontrant et parant la hache, puis fendant le crâne du Piete. Un instant plus tard, Conan avait franchi la porte, qu'il claqua derrière lui et verrouilla. De l'autre côté, des haches s'abattaient déjà dessus, entamant le panneau de bois.

La grande salle était envahie par une fumée épaisse, à travers laquelle il avança en titubant. Quelque part, une femme gémissait; de petits sanglots hystériques, saccadés, trahissant une horreur sans nom.

Conan émergea d'une volute de fumée et s'immobilisa sur place, le regard braqué sur le fond de la pièce.

Les volutes de fumée noyaient et assombrissaient la grande salle; le candélabre d'argent était renversé, les bougies éteintes; la seule source de lumière était la lueur crue de la cheminée et du mur autour de celle-ci, que les flammes venaient lécher, du sol brûlant jusqu'aux poutres du plafond baignant dans la fumée. Et, se découpant sur cette lueur sinistre, Conan vit une forme humaine qui se balançait lentement au bout d'une corde. Le visage du mort se tourna vers lui comme le cadavre oscillait, trop déformé pour être reconnaissable. Mais Conan savait qu'il s'agissait du comte Valenso, pendu à la poutre maîtresse de • son propre toit.

Il y avait cependant quelque chose d'autre dans la pièce. Conan l'aperçut à travers les volutes de fumée ... une silhouette noire et monstrueuse, qui se découpait sur cette lueur infernale. Le contour en était vaguement humain, mais l'ombre projetée sur le mur en feu ne l'était pas du tout.

-Crom! murmura Conan, effaré.

Il était comme paralysé, venant de comprendre qu'il était confronté à une créature contre laquelle son épée était inutile. Il vit Belesa et Tina, dans les bras l'une de l'autre, accroupies au bas de l'escalier.

244Le monstre noir se redressa, paraissant gigantesque sur les flammes, avec ses grands bras écartés ; un visage sinistre grimaça à travers les volutes de fumée, à moitié humain, à moitié démoniaque, et totalement horrible. Conan aperçut les cornes rapprochées, la gueule béante, les oreilles pointues ... La créature s'avançait vers lui à travers la fumée d'une démarche pesante, et un vieux souvenir lui revint en tête, ravivé par sa situation désespérée.

Près du Cimmérien se trouvait un banc massif, entièrement en argent et délicatement ouvragé, qui était autrefois l'une des splendeurs du château des Korzetta. Conan le saisit et le souleva à bout de bras au-dessus de sa tête.

-Argent et feu! rugit-il d'une voix qui claqua comme un coup de tonnerre, en projetant le banc de toute la force de ses muscles d'acier.

Celui-ci s'écrasa en plein milieu de la poitrine du monstre, cent livres d'argent fendant l'air à une vitesse terrifiante. Même l'être noir ne pouvait pas résister à un tel missile. Il fut emporté sous le choc et bascula, tombant à la renverse de tout son long dans la cheminée qui n'était plus qu'une gueule de flammes béante et rugissante. Un cri horrible secoua la grande salle, le cri d'une créature qui n'était pas de ce monde et qu'emportait une mort terrestre. Le manteau de la cheminée craqua et des pierres s'abattirent sur la créature noire, enfouissant à moitié ses membres convulsés que les flammes dévoraient dans leur furie élémentaire. Des poutres calcinées s'effondrèrent du toit et s'abattirent sur les pierres, et le tout fut enveloppé dans le rugissement de la fournaise.

Les flammes léchaient le bas de 1 'escalier lorsque Conan y arriva.

Il prit la fillette à demi évanouie sous un bras et força Belesa à se relever.

À travers le craquement et le rugissement de l'incendie lui parvenait le bruit des haches de guerre qui s'abattaient sur les portes, entamant le bois.

Il regarda autour de lui et aperçut une porte en face du palier.

Il se précipita dans sa direction, portant Tina et traînant à moitié Belesa, qui semblait désorientée. Comme ils entraient dans la pièce sur laquelle donnait la porte, un puissant fracas leur annonça que le ' plafond s'écroulait dans le couloir. A travers le mur de fumée, Conan, suffoquant, aperçut une porte ouverte donnant sur l'extérieur, à l'autre bout de la pièce. Comme il s'avançait par là avec ses deux fardeaux, il 245vit que les charnières étaient brisées et que le battant tenait tout juste en place ; la serrure et le verrou étaient descellés et fendus comme sous l'action d'une force terrifiante.

-L'homme noir est venu par cette porte! sanglota Belesa, comme hystérique. Je l'ai vu ... mais je ne savais pas ...

Ils débouchèrent sur l'esplanade illuminée par les flammes, à quelques pas de la rangée de cabanes qui longeait le mur sud. Un Piete avançait furtivement vers la porte, les yeux rougis par la lueur du feu, - brandissant sa hache. Ecartant la fillette qu'il tenait sous le bras de la trajectoire du coup, Conan enfonça son sabre à travers la poitrine du sauvage puis, soulevant Belesa avec son autre bras, il courut vers le mur sud, emmenant les deux jeunes filles.

L'esplanade était enveloppée de nuages de fumée qui s'élevaient en tourbillonnant, dissimulant à demi le carnage en cours, mais les fugitifs avaient été aperçus. Des silhouettes nues, noires dans la lueur blafarde, bondirent hors de la fumée, brandissant des lances étincelantes. Elles étaient encore loin derrière eux lorsque Conan s'engouffra dans l'espace ' entre les cabanes et la palissade. A l'autre bout du couloir il aperçut d'autres silhouettes hurlantes qui couraient dans sa direction pour lui barrer la route. Il s'immobilisa et jeta sans ménagement Belesa sur le chemin de ronde, puis il sauta à côté d'elle. Il fit passer la jeune femme par-dessus la palissade et la laissa retomber dans le sable, puis laissa tomber Tina à son tour. Une hache vint s'abattre dans un rondin de bois près de son épaule. Puis il passa lui aussi, de l'autre côté du rempart et il se prépara à soulever de nouveau ses deux charges hébétées et sans défense. Lorsque les Pictes atteignirent le rempart, l'espace découvert sur lequel donnait la palissade était désert à l'exception des cadavres .

• • •< .

• • \ li • • . ~ • VIII UN PIRATE RETOURNE À LA MER ' aube teintait de vieux rose les eaux sombres. Loin au large, une tache blanche sortit de la brume ... une voile qui semblait comme suspendue dans le ciel nacré. Sur une avancée de terre couverte par la végétation, Conan le Cimmérien tenait une cape en loques au-dessus d'un feu de bois vert. Au fur et à mesure qu'il l'agitait, de petits nuages de fumée s'élevaient, frémissaient puis disparaissaient.

Belesa était accroupie près du Cimmérien, un bras passé autour de Tina.

-Penses-tu qu'ils vont le voir et comprendre? -Ils le verront, pas de doute là-dessus, 1 'assura-t-il. Ils ont passé la nuit à naviguer aux abords de la côte, espérant apercevoir quelques survivants. Ils sont terrorisés. Ils ne sont plus qu'une demi-douzaine et pas un d'entre eux n'est capable de naviguer assez bien pour rallier les îles Baracha. Ils comprendront mes signaux; c'est le code des pirates. Je leur dis que les capitaines sont morts, ainsi que tous les marins, et de venir nous chercher sur la plage pour nous prendre à bord. Ils savent que je sais naviguer et ils seront heureux d'être sous 247mes ordres; ils n'ont pas le choix. Je suis le dernier capitaine encore • en v1e.

-Mais suppose que les Pictes voient la fumée? dit-elle en frissonnant et en jetant un coup d'œil en arrière, par-delà l'étendue de sable et les buissons noyés dans la brume, jusqu'à l'endroit, à des miles vers le nord, où une colonne de fumée s'élevait dans l'air que n'agitait nulle brise.

-Il y a peu de chances qu'ils l'aperçoivent. Après vous avoir cachées dans le bois, je me suis faufilé de nouveau dans le camp et les ai vus sortir des barriques de vin et d'ale des entrepôts. La plupart ' d'entre eux étaient déjà en train de vaciller. A l'heure qu'il est, ils doivent tous être écroulés sur le sol, ivres morts. Si j'avais une centaine d'hommes à ma disposition, je pourrais anéantir la horde tout entière.

Regarde! Voilà une fusée de la Main Rouge! Cela signifie qu'ils vont venir nous chercher! Conan piétina le feu, redonna la cape à Belesa, et s'étira comme un grand chat paresseux. Belesa le regarda, étonnée. Ses manières tranquilles n'étaient pas étudiées ; cette nuit de feu, de sang et de massacre, cette fuite à travers les bois, tout cela n'avait pas entamé ses nerfs. Il était aussi calme que s'il avait passé la nuit à festoyer et à s'enivrer. Belesa n'avait pas peur de lui; elle ne s'était jamais sentie autant en sécurité depuis le jour où elle avait débarqué sur cette côte sauvage. Il n'était pas comme les flibustiers, des hommes civilisés qui avaient rejeté tous les principes élémentaires de l'honneur et vivaient sans plus aucun honneur. Conan vivait selon le code de son peuple, un code barbare et sanglant, mais qui comportait son propre sens de l'honneur.

-Penses-tu qu'il soit mort? demanda-t-elle à brûle-pourpoint.

Il ne lui demanda pas de qui elle voulait parler.

-Je le pense. rargent et le feu sont tous les deux mortels pour les esprits maléfiques, et il a eu droit à une bonne dose de chaque! Ni lui ni elle n'abordèrent plus le sujet; l'esprit de Belesa frémissait à l'idée de se souvenir de cette forme noire qui s'était révélée dans la grande pièce pour y consommer son horrible vengeance si longtemps différée.

-Que feras-tu quand tu arriveras en Zingara? demanda Conan.

Elle secoua la tête en signe d'impuissance.

248-Je ne sais pas. Je n'ai pas d'argent et pas d'amis. On ne m'a jamais appris à gagner ma vie. Il aurait peut-être mieux valu que l'une de ces flèches s'enfonce dans mon cœur.

-Ne dites pas cela, ma dame! l'implora Tina. Je travaillerai pour nous deux! Conan sortit un petit sac de cuir de sa ceinture.

-Je n'ai pas eu les joyaux de Tothmekri, grogna-t-il, mais voilà quelques babioles que j'ai trouvées dans le coffre où j'ai pris les vêtements que je porte. (Il fit rouler une poignée de rubis flamboyants dans le creux de sa main.) Ils valent une fortune à eux seuls.

Il les replaça dans la bourse et la lui tendit.

-Mais je ne peux pas les prendre ... , commença-t-elle.

-Bien sûr que tu vas les prendre. Autant te laisser scalper par les Pictes si c'est pour te ramener en Zingara pour y mourir de faim, dit-il.

Je sais ce que c'est qu'être sans argent dans un pays hyborien. Dans mon pays, il y a parfois des famines, mais les gens ne meurent vraiment de faim que lorsqu'il n'y a plus rien à manger nulle part. Mais dans les pays civilisés, j'ai vu des gens malades de s'être trop goinfrés tandis que d'autres mouraient de faim à côté d'eux. Oui, j'ai vu des hommes tomber et mourir de faim contre les murs d'échoppes et d'entrepôts bourrés de nourriture.

>>Il m'est arrivé d'avoir faim, moi aussi, mais dans ces moments-là, j'ai pris ce dont j'avais besoin à la pointe de mon épée. Mais pour toi, ce n'est pas possible. Donc, tu prends ces rubis. Tu peux les vendre et t'acheter un château, des esclaves et des vêtements, et avec cela, il ne te sera pas difficile de trouver un mari, parce que les civilisés rêvent tous de femmes possédant ce genre de choses.

-Mais, et toi ? Conan sourit et fit un geste en direction de la Main Rouge qui s'approchait lentement du rivage.

-Un navire et un équipage, je n'en demande pas plus. Dès que j'aurai mis le pied sur ce pont, j'aurai un navire, et dès que j'aurai atteint les Barachas, j'aurai un équipage. Les jeunes hommes de la Fraternité Rouge ont très envie de naviguer avec moi, car je les mène toujours là où le butin est exceptionnel. Et dès que je vous aurai déposées, toi et la petite, sur les côtes zingaréennes, je montrerai à ces chiens ce que piller veut dire! Non, non, ne me remercie pas! Que 249représentent ces quelques gemmes pour moi, alors que tous les trésors des mers du Sud n'attendent que moi? ....

1.

' ••• • 1 / ••• ......

-;-.

1 1 • ' I UN TAMBOUR GRONDE a demeure d 'Aram Baksh recèle un grand danger! La voix de l'homme était vibrante de sincérité et ses longs doigts aux ongles noirs s'enfoncèrent dans le bras musclé de Conan au moment où il croassa son avertissement.

C'était un individu sec, à la peau tannée par le soleil et à la barbe noire et clairsemée. Ses vêtements dépenaillés indiquaient clairement qu'il s'agissait d'un nomade. Il semblait plus petit et rachitique que jamais à côté du géant cimmérien au large torse, aux membres puissants et aux sourcils noirs. Ils se trouvaient à un angle du bazar des fabricants d'épées et de chaque côté d'eux s'écoulait dans les rues le flot des habitants de toutes langues et couleurs de peau de Zamboula ... exotique, métissé, haut en couleurs et bruyant.

251Conan détourna les yeux de la Ghanara aux yeux aguicheurs et aux lèvres vermeilles, dont la jupe courte et fendue laissait apparaître une cuisse brune et nue à chacun de ses pas insolents, pour poser un regard irrité sur son importun compagnon.

-Que veux-tu dire par<< un grand danger>>? s'enquit-il.

L'homme du désert jeta un coup d'œil furtif par-dessus son épaule avant de répondre en baissant la voix: -Qui peut le dire? Mais des hommes du désert et des voyageurs ont dormi dans la maison d'Aram Baksh et on ne les a plus jamais revus.

On n'a même plus entendu parler d'eux! Que leur est-il arrivé? Lui jure qu'ils ont dormi puis sont repartis ... et il est vrai qu'aucun habitant de cette ville n'a jamais disparu de sa maison. Mais personne n'a plus jamais revu les voyageurs et on dit que des biens et des équipements leur appartenant ont été vus dans les bazars. Si Aram ne les a pas vendus après s'être débarrassé des propriétaires, alors comment sont-ils arrivés là? -Je n'ai aucune richesse sur moi, grogna le Cimmérien, en touchant la poignée recouverte de cuir vert de la grande épée qui pendait à son côté. J'ai même vendu mon cheval.

-Mais il n'y a pas que de riches voyageurs qui disparaissent la nuit de la maison d'Aram Baksh, murmura le Zuagir. Non, des hommes du désert sans le sou y ont dormi ... parce que ses tarifs sont plus bas que ceux des autres tavernes ... et on ne les a plus jamais revus! Une fois, un chef des Zuagirs dont le fils avait disparu ainsi s'est plaint au satrape, Jungir Khan, et celui-ci a ordonné que la maison soit fouillée par les soldats.

-Et ils ont trouvé une cave pleine de cadavres? demanda le Cimmérien sur un ton ironique.

-Non! Ils n'ont rien trouvé! Et ils ont expulsé le chef de la cité en l'abreuvant de menaces et de malédictions! Mais ... (il se rapprocha ' de Conan et frissonna) ... ils ont trouvé autre chose! A l'orée du désert, derrière les maisons, il y a un bosquet de palmiers, au milieu duquel se trouve une fosse. Et au fond de cette fosse, on a trouvé des os humains noircis et calcinés! Et pas qu'une seule fois, mais plusieurs! -Ce qui prouve quoi? grogna le Cimmérien.

-Qu'Aram Baksh est un démon! Non! Dans cette maudite ville bâtie par les Stygiens et gouvernée par les Hyrkaniens ... où des hommes à la peau blanche, brune et noire se mélangent pour donner 252naissance à des métissages impies de toutes sortes et de toutes couleurs ...

qui peut dire qui est un homme et qui est un démon déguisé ? Aram Baksh est un démon ayant pris forme humaine! La nuit, il reprend sa véritable apparence et emporte ses hôtes dans le désert pour retrouver ses semblables venus du désert, et ils tiennent une assemblée.

-Pourquoi ne capture-t-il que des étrangers? demanda Conan, • scepnque.

-Les habitants de cette ville ne toléreraient pas qu'il rue leurs concitoyens! Mais ils se moquent de ce qui peut arriver aux étrangers qui tombent entre ses mains. Conan, tu viens de l'Ouest et tu ne connais pas les secrets de ce vieux pays, mais depuis l'aube des temps, les démons du désert célèbrent la gloire de Yog, le Seigneur des Demeures Vides, par le feu ... le feu qui se nourrit de victimes humaines! >>Je t'ai prévenu! Tu as vécu de nombreuses lunes sous les tentes des Zuagirs et tu es en vérité notre frère! Ne mets pas les pieds dans la demeure d'Aram Baksh! -Cours te cacher! dit soudain Conan. Je viens d'apercevoir une escouade du guet. S'ils t'aperçoivent, ils risquent bien de se souvenir de ce cheval volé dans 1 'écurie du satrape ...

Le Zuagir ravala sa salive et s'agita dans tous les sens. Puis il plongea entre un étal et un abreuvoir à chevaux en pierre, ne prenant le temps que de chuchoter: -Prends garde, mon frère! Il y a des démons dans la maison d 'Aram Baksh! Il s'engouffra alors dans une allée étroite et disparut.

Conan ajusta le large ceinturon qui soutenait son épée de façon à être plus à son aise et retourna calmement le regard inquisiteur que lui lançaient les hommes de 1 'escouade tandis qu'ils le croisaient. Ils le regardèrent d'un air curieux et soupçonneux, car c'était un homme qui attirait l'attention, même au sein de la foule bigarrée qui se pressait dans les rues tortueuses de Zamboula. Ses yeux bleus et ses traits d'étranger le rangeaient dans une catégorie distincte des essaims d'Orientaux, et l'épée droite qui pendait au niveau de sa hanche ajoutait encore un élément à la différence de race.

Les gardes ne l'accostèrent pas, mais poursuivirent leur chemin le long de la rue, tandis que la foule s'écartait pour leur laisser le 253passage. C'étaient des Pelishtim, des hommes trapus, au nez crochu, dont la barbe bleu-noir tombait jusque sur leur poitrine cuirassée; des mercenaires embauchés par les dirigeants turaniens pour effectuer les tâches qu'ils jugeaient indignes d'eux, er qui n'en éraient pas moins détestés par la population métissée pour cerre raison.

Conan leva les yeux vers le soleil, qui commençait tour juste à s'enfoncer derrière les maisons au toit en terrasse à l'ouest du bazar puis, ajustant de nouveau sa ceinture, il parr ir dans la direction de la taverne d 'Aram Baksh.

Avançant de la foulée d'un homme des collines, il s'engagea dans les rues aux couleurs sans cesse renouvelées, dans lesquelles les runiques en loques de mendiants gémissants frôlaient les khalats bordées d'hermine de riches marchands à la démarche altière er les vêtements de satin perlé de riches concubines. Des esclaves noirs de la raille de géants déambulaient, bousculant des voyageurs à la barbe bleutée venus des villes shémires, des nomades vêtus d'oripeaux des déserts avoisinants, des marchands er des aventuriers venus de rous les pays d'Orient.

La population indigène érair rour aussi hétérogène. Des cen taines d'années auparavant, les armées de Srygie éraient arrivées ici, se raillant un empire dans le désert oriental. Zamboula n' érair alors qu'une perire ville commerçante, entourée d'une série d'oasis er habitée par les descendants de nomades. Les Srygiens en avaient fair une ciré importante er s'y éraient établis avec leurs esclaves shémires er kushires.

Les très nombreuses caravanes traversant le désert d'est en ouest er vice versa contribuèrent à l'augmentation de sa richesse er du métissage.

C'est alors que les envahisseurs de Turan surgirent au galop depuis l'Orient, repoussant les frontières de la Srygie. Depuis une génération maintenant, Zamboula érair l'avant-poste occidental de Turan, sous l'autorité d'un satrape ruranien.

Le Babel d'un millier de langues résonnait aux oreilles du Cimmérien tandis qu'il se faufilait dans le dédale des rues de Zamboula ... fendues de temps à autre par une escouade de guerriers de T uran, grands er souples, au visage de faucon, surgissant dans un fracas de sabots er un cliquetis de cuirasses er de cimeterres. La foule s'écartait des sabots de leurs chevaux car ils éraient les seigneurs de Zamboula.

De grands Srygiens à la mine sévère, tapis dans les ombres, fulminaient, 254l'air mauvais, se souvenant de leur gloire d'antan. La population hybride se moquait bien de savoir si le roi qui présidait à leur destinée résidait dans la sombre Khemi ou dans 1 'étincelante Aghrapur. Le satrape Jungir Khan gouvernait Zamboula et on chuchotait que Nafertari, sa maîtresse, gouvernait J ungir Khan ; mais les gens continuaient à vaquer à leurs occupations, inondant les rues d'une débauche de couleurs, marchandant, se disputant, pariant, buvant, aimant, comme les gens de Zamboula le faisaient depuis le jour où ses tours et ses minarets sortirent des sables du Kharamun.

Des lanternes de bronze, sculptées de dragons grimaçants, avaient été allumées dans les rues avant que Conan atteigne la maison d ~ram Baksh. La taverne était la dernière demeure habitée de cette rue qui donnait sur l'ouest. Un vaste jardin entouré d'un mur et dans lequel poussaient de très nombreux palmiers dattiers, la séparait des ' maisons construites à l'est. A l'ouest de la taverne se trouvait une autre palmeraie, que traversait la rue venant du centre de la ville et qui se transformait en route pour aller se perdre en sinuant dans le désert. En face de la taverne, de l'autre côté de la rue, se trouvait une rangée de huttes inhabitées, dissimulées à la vue par quelques rares palmiers, et dont les seuls occupants étaient les chauves-souris et les chacals. Alors que Conan descendait la rue, il se demanda pourquoi les mendiants, qui étaient si nombreux à Zamboula, ne s'étaient pas approprié ces maisons désertes pour y dormir. Les lumières n'allaient pas jusque-là.

Il n'y avait aucune lanterne ici, exceptée celle suspendue à la porte de la taverne; rien que les étoiles, la fine poudre du sable sur la rue dans laquelle il avançait, et le bruissement des feuilles de palmiers agitées par la brise du désert.

La porte d'Aram ne donnait pas sur la route, mais sur l'allée qui passait entre la taverne et la palmeraie. Conan tira impatiemment sur la corde de la cloche accrochée à côté de la lanterne et ajouta au fracas en martelant la porte - en bois de teck et au chambranle de fer - avec la poignée de son épée. Un judas s'ouvrit dans la porte et un visage noir s'y encadra.

-Vas-tu ouvrir cette porte, crétin? l'interpella Conan. Je dors ici. J'ai payé ma chambre à Aram et je dormirai dedans, par Crom! Le Noir tendit le cou pour jeter un coup d'œil derrière Conan, vers la route éclairée par les étoiles ; mais il ouvrit la porte sans faire de 255commentaires et la referma dans le dos du Cimmérien, tournant la clef et mettant en place le verrou. Le mur extérieur était d'une hauteur peu commune, mais les voleurs étaient nombreux à Zamboula, et une maison située à l'orée du désert était susceptible d'être la cible d'un raid nocturne des nomades et devait donc être protégée. Conan s'avança à travers un jardin où de grandes fleurs pâles s'inclinaient à la lueur des étoiles, puis entra dans la grande salle de la taverne, où un Stygien arborant la tête rasée d'un étudiant était assis à une table, méditant sombrement sur des mystères sans nom, et où quelques individus quelconques attablés dans un coin se querellaient autour d'un jeu de dés.

Aram Baksh s'avança vers lui d'une démarche légère. C'était un homme corpulent dont la barbe noire descendait jusqu'à la poitrine, avec un nez recourbé proéminent et de petits yeux noirs qui n'étaient • • Jamais au repos.

-Tu désires manger? demanda-t-il. Boire? -J'ai mangé un rôti de bœuf et une tranche de pain dans le suk, grogna Conan. Amène-moi une chope de vin de Ghazan ... Il me reste juste de quoi la payer, répondit-il en jetant une pièce de cuivre sur le comptoir maculé de taches de vin.

-Tu n'as pas eu de chance au jeu? -Comment aurais-je pu en ayant seulement quelques pièces d'argent sur moi pour commencer? Je t'ai payé la chambre ce matin parce que je savais que j'allais sans doute perdre. Je voulais être sûr d'avoir un toit au-dessus de la tête cette nuit. J'ai remarqué que personne ne dort dans les rues à Zamboula. Même les mendiants se cherchent une niche dans laquelle ils peuvent se barricader avant la tombée de la nuit. La cité doit être infestée d'une bande de détrousseurs particulièrement sanguinaires.

Il avala d'un trait le vin bon marché avec une satisfaction évidente, puis suivit Aram Baksh hors de la grande salle. Derrière lui les joueurs interrompirent leur jeu et le suivirent du regard d'un air ' .

.

emgmauque et songeur.

Ils ne dirent rien, mais le Stygien éclata de rire, un rire effrayant, empli de moquerie et d'un cynisme inhumain. Les autres baissèrent les yeux, mal à l'aise, en évitant de se regarder. Les arts qu'étudie un érudit stygien n'ont pas pour vocation de lui faire partager les émotions que peut ressentir un être humain normal.

256Conan suivit Aram le long d'un couloir éclairé par des lampes de cuivre et n'apprécia pas que son hôte ne fasse aucun bruit en marchant. Les pieds d 'Aram étaient chaussés de babouches souples et le couloir était recouvert d'épais tapis turaniens. Il y avait cependant quelque chose de déplaisant dans la démarche naturellement furtive de l'homme de Zamboula. Parvenu au bout du couloir sinueux, Aram s'arrêta devant une porte en travers de laquelle une lourde barre de fer était posée sur des montants métalliques. Aram souleva celle-ci et fit pénétrer le Cimmérien dans une chambre décorée avec soin, dont les fenêtres étaient petites et pourvues de solides barreaux de fer richement ciselés, ce que Conan nota tout de suite. Il y avait des tapis sur le sol, des tabourets aux sculptures élaborées, et une couche à l'orientale. C'était une chambre bien plus luxueuse que celles que Conan aurait eu les moyens de s'offrir dans le centre de la ville ... et c'est ce qui l'avait attiré ici, lorsqu'il s'était rendu compte au matin que les fêtes des derniers jours l'avaient laissé avec une bourse bien plate. Cela faisait une semaine qu'il avait quitté le désert pour arriver à Zamboula.

Aram avait allumé une lampe de bronze et il attira alors l'attention de Conan sur les deux portes. Toutes deux étaient munies de lourds verrous.

-Tu pourras dormir en sécurité cette nuit, Cimmérien, dit Aram, clignant des yeux par-dessus sa barbe fournie, depuis la porte d'entrée.

Conan répondit par un grognement et jeta sa grande épée sur la couche.

-Tes verrous et tes barres sont solides, mais je dors toujours avec de l'acier à mes côtés.

Aram ne répondit rien ; il resta à triturer sa barbe épaisse pendant quelques instants, les yeux fixés sur la sinistre arme. Puis il se retira en silence, fermant la porte derrière lui. Conan actionna le verrou, traversa la chambre, ouvrit la porte opposée et jeta un coup d'œil à l'extérieur. La chambre donnait sur la route qui sortait de la ville et menait vers l'Ouest. La porte elle-même donnait sur une petite cour, isolée du reste de l'édifice par un mur élevé et qui ne comportait aucune ouverture, mais la partie du mur qui longeait la route était basse, et la porte qui s'ouvrait dans ce muret-là n'avait pas de verrou.

257Conan resta un moment sur le seuil, éclairé de dos par la lampe de cuivre, regardant le long de la route qui allait se perdre entre les nombreux palmiers. Leurs palmes bruissaient les unes contre les autres sous la brise légère; au-delà s'étendait le désert nu. Loin dans l'autre direction, dans la rue, il apercevait de la lumière et entendait les bruits étouffés de la ville.

Ici, il n'y avait que la clarté des étoiles, le murmure des palmes et, au-delà de ce muret, la poussière de la route et les cabanes désertes qui offraient leur toit en terrasse aux étoiles suspendues bas dans le ciel. De quelque part au-delà des palmeraies, un tambour se mit à gronder.

Les avertissements incohérents du Zuagir lui revinrent en mémoire, paraissant d'une certaine façon moins exagérés qu'ils lui avaient semblé dans la rue ensoleillée et envahie par la foule. Il s'interrogea une nouvelle fois sur l'énigme que posaient ces cabanes vides.

Pourquoi les mendiants les évitaient-ils ? Il rentra dans la chambre, ferma la porte et la verrouilla.

La lumière commençait à vaciller; il en chercha la raison et poussa un juron lorsqu'il se rendit compte que l'huile de palme de la lampe était pratiquement épuisée. Il était sur le point d'appeler Aram, mais il haussa les épaules et éteignit la lampe. Il s'étendit tout habillé sur sa couche dans les ténèbres veloutées et sa puissante main chercha son épée puis se posa instinctivement sur la poignée. Regardant d'un œil distrait les étoiles que l'on apercevait à travers les barreaux des fenêtres, le murmure de la brise soufflant entre les palmiers parvenant à ses oreilles, il sombra dans le sommeil, vaguement conscient du grondement du tambour, là-bas, dans le désert ... le grondement sourd et le murmure d'un tambour recouvert de cuir, frappé du plat de la main, en des mouvements rythmés et feutrés, par une main noire.\ • II CEUX QUI VIENNENT À LA NUIT TOMBÉE ' est le bruit d'une porte que l'on ouvrait furtivement qui tira le Cimmérien du sommeil. Il ne se réveilla pas comme un homme civilisé ... engourdi, léthargique et maladroit, mais d'un coup, l'esprit clair, ayant reconnu le bruit qui avait interrompu son sommeil. Tendu, allongé dans l'obscurité, il vit la porte extérieure s'ouvrir lentement. Dans l'espace qui s'élargissait à chaque seconde se découpait une grande forme noire ... des épaules, larges et voûtées, et une tête difforme, qui se profilaient sur les étoiles.

Conan sentit la chair de son dos se hérisser. Il avait soigneusement verrouillé cette porte. Comment pouvait-elle alors s'ouvrir en ce moment même, si ce n'est par un moyen surnaturel? Et était-il possible qu'un être humain ait une tête ressemblant à celle qui se profilait contre les étoiles? Tous les récits sur les démons et les gobelins qu'il avait entendus sous les tentes des Zuagirs lui revinrent en mémoire, faisant ' perler une sueur glacée sur son corps. A présent le monstre se glissait sans bruit dans la chambre, ramassé sur lui-même et avançant d'une démarche lourde. Une odeur familière vint assaillir les narines du 259Cimmérien, sans pour autant le rassurer, puisque les légendes zuagirs conféraient aux démons une odeur telle que celle-ci.

Sans faire de bruit, Conan replia ses grandes jambes sous lui. Son épée dégainée était dans sa main droite. Lorsqu'il frappa, ce fut aussi soudainement et mortellement qu'un tigre bondissant de 1 'obscurité.

Même un démon n'aurait pas pu éviter cette attaque fulgurante. Son épée rencontra de la chair et des os et s'y enfonça, et quelque chose s'écroula lourdement à terre en poussant un cri étranglé. Conan se pencha dessus dans l'obscurité, tenant toujours son épée dégoulinante à la main. Diable, bête féroce ou homme, la créature gisait désormais morte sur le sol. Le Cimmérien sentait la mort comme n'importe quelle créature sauvage est capable de la sentir. A travers la porte entrouverte, il regarda dans la cour arrière, éclairée par la lueur des étoiles. La porte du muret était ouverte, mais la cour était vide.

Conan ferma la porte de sa chambre, mais ne la verrouilla pas.

En tâtonnant dans l'obscurité, il trouva la lampe et l'alluma. Il y avait assez d'huile pour qu'elle puisse brûler pendant environ une minute.

Quelques secondes plus tard, il se penchait au-dessus de la forme affalée sur le sol dans une mare de sang.

C'était un Noir de taille gigantesque, nu à l'exception d'un pagne. Il tenait toujours dans une main un gourdin noueux. Sa chevelure crépue était tressée en fuseaux à l'aide de brindilles et de boue séchée. C'était cette coiffure barbare qui avait conféré à sa tête un aspect difforme à la clarté des étoiles. Ayant désormais un indice pour résoudre 1' énigme, Conan retroussa les lèvres épaisses et rouges et poussa un grognement en découvrant les dents effilées.

Il comprenait enfin le mystère des étrangers qui disparaissaient de la maison d'Aram Baksh, l'énigme du tambour noir qui battait au-delà des palmeraies, et celle de la fosse aux os calcinés ... cette fosse où l'on pouvait faire cuire une curieuse viande à la lueur des étoiles, tandis que des démons noirs étaient accroupis autour du feu pour apaiser leur faim hideuse et vorace. L'homme qui gisait à terre était un esclave cannibale du Darfar.

Ceux-ci étaient nombreux en ville. L'anthropophagie n'était pas ouvertement tolérée à Zamboula, mais Conan savait désormais pourquoi les gens s'enfermaient avec autant de précautions la nuit et pourquoi même les mendiants évitaient les allées à ciel ouvert et les - 260bâtiments en ruine qui n'avaient plus de portes. Il poussa un grognement de dégoût en imaginant des ombres noires et bestiales se faufilant le long des rues à la nuit tombée à la recherche d'une proie humaine ... et des hommes comme Aram Baksh, qui ouvraient leurs portes pour eux.

Le tavernier n'était pas un démon, il était pire que cela. Les esclaves du Darfar étaient des voleurs notoires; il ne faisait aucun doute qu'une partie de leur butin se retrouvait entre les mains d 1\ram Baksh. Et en retour, celui-ci leur procurait de la chair humaine.

Conan souffla la lampe, s'avança vers la porte et l'ouvrit, passant sa main sur les décorations à l'extérieur. L'une d'entre elles était mobile et actionnait le verrou à l'intérieur. La chambre n'était qu'un piège conçu pour capturer des proies humaines comme s'il s'agissait de lapins. Mais cette fois, au lieu d'un lapin, c'était un tigre à dents de sabre qui s'y trouvait.

Conan retourna vers l'autre porte, souleva le verrou et poussa.

La porte resta bloquée. Il était impossible de l'ouvrir. Il se souvint du verrou de l'autre côté. Aram ne prenait aucun risque, que ce soit avec ses victimes ou avec les hommes avec lesquels il faisait affaire.

Remettant son ceinturon, le Cimmérien sortit dans la cour, fermant la porte derrière lui. Il n'avait aucune intention de remettre à plus tard son règlement de compte avec Aram Baksh. Il se demanda combien de pauvres diables avaient été assommés dans leur sommeil et traîné hors de cette chambre jusqu'à la route, pour traverser la palmeraie plongée dans les ténèbres et finir par rôtir dans la fosse.

Il s'immobilisa dans la cour. Le tambour murmurait toujours et il vit le reflet d'une lueur rouge qui semblait bondir à travers les arbres.

L'anthropophagie était plus qu'un appétit pervers pour les Noirs du Darfar; il faisait partie intégrante de leur sinistre culte. Les vautours noirs s'étaient déjà rassemblés. Mais quelle que soit la chair dont ils empliraient leur estomac ce soir, ce ne serait pas la sienne.

Pour atteindre Aram Baksh il lui fallait escalader l'un des murs qui séparait la petite cour du jardin principal. Ces murs étaient élevés et destinés à contenir les mangeurs d'hommes, mais Conan n'était pas un Noir ayant vécu toute sa vie dans les marécages; ses muscles s'étaient affermis dans sa jeunesse sur les falaises abruptes des collines de son pays natal. Il se tenait au pied du mur le plus proche lorsqu'un cri se répercuta soudain sous les arbres.

261En un instant, Conan était accroupi devant la porte et regardait au loin sur la route. Le bruit provenait d'entre les ombres des cabanes situées de l'autre côté de la rue. Il entendit un râle frénétique et un gargouillis, comme si quelqu'un venait désespérément d'essayer de crier avec une main noire plaquée sur sa bouche. Un groupe compact de silhouettes émergea des ombres et s'avança le long de la route ... trois Noirs énormes transportant une frêle silhouette qui se débattait entre eux. Conan aperçut 1' éclat de membres clairs se tordant à la clarté des étoiles. Au même moment, d'un mouvement convulsif, la silhouette échappa à l'étreinte des doigts brutaux et partit en courant à toute vitesse sur la route ... Une jeune femme élancée, aussi nue qu'au jour de sa naissance.

Conan la vit distinctement avant qu'elle quitte la route en courant pour disparaître dans l'obscurité de la rue. Les Noirs furent sur ses talons en un instant et leurs silhouettes se confondirent bientôt avec les ombres.

Un insupportable cri d'angoisse et d'horreur s'éleva en résonnant.

Gagné par une fureur incontrôlable à ce sinistre spectacle, Conan s'élança de l'autre côté de la route.

Ni la victime, ni ses ravisseurs ne s'aperçurent de sa présence avant que le léger crissement du sable sous ses pieds les fasse se retourner. Il était alors déjà presque sur eux, chargeant avec toute la fureur impétueuse d'une bourrasque des collines. Deux des Noirs se retournèrent pour 1 'affronter, brandissant leur gourdin. Mais ils avaient mal estimé la vitesse à laquelle il arrivait sur eux. L'un d'entre eux était à terre, éventré, avant même d'avoir pu frapper. Voltant comme un chat, Conan esquiva le coup de gourdin que tenta de lui assener l'autre et riposta à la vitesse de l'éclair, faisant siffler sa lame. La tête du Noir vola; le corps sans tête flt trois pas en avant en titubant, ses mains fouettant horriblement et aveuglément le vide, le sang giclant par saccades de son tronc, puis il s'affaissa dans la poussière.

Le dernier cannibale recula en poussant un cri étranglé, jetant sa captive au loin. Celle-ci trébucha et roula dans la poussière. Le Noir, totalement paniqué, s'enfuit en courant en direction de la ville et Conan s'élança après lui. La peur donnait des ailes aux pieds du Noir, mais il n'avait pas atteint la dernière hutte qu'il sentit la mort dans son dos et il beugla alors tel un bœuf à l'abattoir.

-Chien noir de l'enfer! s'exclama Conan en enfonçant son épée entre les épaules noires avec une telle fureur vengeresse que la grande 262lame ressortit de moitié de la poitrine de sa victime. Poussant un cri étranglé, le Noir s'écroula de tout son long. Conan planta ses deux pieds dans le sol et retira son épée du corps de sa victime alors même que celle-ci s'effondrait.

Seule la brise agitait les feuilles. Conan secoua la tête comme un lion secoue sa crinière et grogna de n'avoir pas encore étanché sa soif de sang. Mais aucune autre forme n'émergea de l'obscurité et la route éclairée par les étoiles était déserte. Il pivota rapidement sur lui-même en entendant le bruit de pas dans son dos, mais ce n'était que la femme.

Elle courut et se jeta sur lui, passant ses bras autour de son cou en une étreinte désespérée, folle de terreur en comprenant le sort abominable auquel elle venait tout juste d'échapper.

-Ou calme, ma fille, grogna-t-il. Tu es en sécurité. Comment t'ont-ils attrapée? Elle sanglota quelque chose d'inintelligible. Comme il l'examinait de près à la lueur des étoiles, il en oublia complètement Aram Baksh. Elle avait le teint pâle, même si elle avait la peau mate.

De toute évidence l'une des nombreuses métisses que l'on trouvait à Zamboula. Elle était grande, avec un corps mince et souple, comme il pouvait à loisir le constater. Les yeux du Cimmérien s'embrasèrent en admirant ses seins splendides et ses membres graciles qui frémissaient encore sous le coup de la peur et de la fatigue. Il passa un bras autour de sa taille souple et lui dit sur un ton rassurant : -Cesse de trembler, ma fille. Tu n'as plus rien à craindre désormais.

Le contact de son corps parut lui faire reprendre ses sens. Elle rejeta en arrière ses épaisses boucles noires et soyeuses et jeta un coup d'œil apeuré par-dessus son épaule, se serrant encore un peu plus contre le Cimmérien, comme si elle cherchait la sécurité dans ce contact.

-Ils m'ont attrapée dans la rue, murmura-t-elle en frissonnant.

Ils étaient à l'affût derrière une arcade sombre ... Des Noirs qui ressemblaient à des grands singes massifs! Que Set ait pitié de moi! Je vais en faire des cauchemars! -Que faisais-tu dans la rue à une heure pareille de la nuit? s'enquit-il tout en faisant courir ses doigts sur son corps, fasciné par le contact de sa peau douce et satinée.

263Elle ramena ses cheveux en arrière et le regarda d'un air hagard.

Elle ne semblait pas consciente de ses caresses.

-Mon bien-aimé, dit-elle. C'est mon bien-aimé qui m'a jetée dans les rues. Il est devenu fou et a tenté de me ruer. C'est pendant que je m'enfuyais que j'ai été capturée par ces brutes.

-Une beauté telle que toi pourrait conduire un homme à la folie, dit Conan, ses doigts courant désormais dans la chevelure soyeuse.

Elle secoua la tête, comme si elle émergeait d'une espèce de torpeur. Elle ne tremblait plus et sa voix était assurée.

-Tout cela vient de la jalousie d'un prêtre ... Totrasmek, le grand prêtre d'Hanuman, qui voudrait me posséder ... Le chien! -Pas la peine de le maudire pour ça, grogna Conan. Cette vieille hyène a meilleur goût que je pensais.

Elle ignora ce compliment quelque peu abrupt. Elle retrouvait rapidement son assurance.

-Mon bien-aimé est ... un jeune soldat turanien. Pour me blesser, Totrasmek lui a fait prendre une drogue qui l'a rendu fou. Ce soir, il s'est saisi d'une épée et a voulu me tuer dans sa démence, mais je lui ai échappé en m'enfuyant dans la rue. Les Noirs se sont alors emparés de moi et m'ont emmenée dans ce ... Qu'était-ce? Conan était déjà en action. Aussi silencieux qu'une ombre, il conduisit la jeune femme derrière la cabane la plus proche, sous l'un des rares palmiers. Ils restèrent là dans un silence tendu, tandis que les murmures sourds que tous deux avaient entendus se faisaient de plus en plus forts ; enfin ils parvinrent à comprendre ce qui se disait. Quelque neuf ou dix Noirs marchaient sur la route, arrivant de la ville. La fille saisit le bras de Conan et il sentit son corps gracile frémir et se plaquer contre le sien.

' A présent, ils pouvaient comprendre les voix gutturales des Noirs: -Nos frères sont déjà rassemblés autour de la fosse, disait l'un d'eux. Nous n'avons pas eu de chance. J'espère qu'ils en ont assez pour nous.

-Aram nous a promis un homme, marmonna un autre.

Conan promit mentalement quelque chose à Aram.

-Aram tient parole, grogna un troisième. Nous avons pris de nombreux hommes dans sa taverne. Mais nous le payons bien. Je lui ai 264moi-même donné dix balles de soie que j'avais dérobées à mon maître.

C'était de la bonne soie, par Set! Les Noirs les dépassèrent, leurs pieds nus aux orteils écartés frottant la poussière, puis le son de leur voix diminua.

-Nous avons de la chance que les cadavres soient derrière les cabanes, marmonna Conan. Et s'ils allaient dans la chambre de mort d'Aram, ils en trouveraient un autre. Partons d'ici.

-Oui, hâtons-nous! le supplia la jeune fille, que l'hystérie venait pratiquement de regagner. Mon bien-aimé erre quelque part dans les rues, seul. Les Noirs vont peut-être s'emparer de lui.

-Une satanée coutume que celle-ci ! grogna Conan. (Précédant la jeune femme, il se mit en marche vers la cité, s'éloignant du milieu de la rue pour passer derrière les cabanes et les arbres.) Pourquoi les citoyens n'exterminent-ils pas ces chiens noirs? -Ce sont des esclaves de prix, chuchota la fille. Ils sont tellement nombreux qu'ils pourraient bien se révolter si on leur refusait la chair qu'ils convoitent. Les habitants de Zamboula savent qu'ils rôdent dans les rues une fois la nuit tombée et ils veillent à se barricader soigneusement, sauf lorsqu'un événement extraordinaire survient, comme cela s'est produit pour moi. Les Noirs font leur proie de tous ceux qu'ils peuvent capturer, mais ils ne prennent d'ordinaire que des étrangers. Les gens de Zamboula se moquent de ceux qui ne sont que de passage dans leur ville.

>> Des hommes comme Aram Baksh vendent ces étrangers aux Noirs, mais il n'oserait jamais faire la même chose avec un citoyen.

Conan cracha de dégoût. Peu après, lui et sa compagne regagnaient le milieu de la route comme celle-ci se transformait en rue, bordée de maisons silencieuses et plongées dans l'obscurité. Se faufiler à la faveur des ténèbres n'était pas dans la nature du Cimmérien.

-Où veux-tu aller? demanda-t-il à la jeune femme qui ne semblait pas s'offusquer du bras que le Cimmérien avait passé autour de sa taille.

-Chez moi, pour réveiller mes serviteurs, répondit-elle, et leur demander de partir à la recherche de mon bien-aimé. Je ne veux pas que les habitants, les prêtres ... que quiconque apprenne qu'il est devenu fou.

C'est ... c'est un jeune officier avec un avenir prometteur devant lui. Nous pourrons peut-être lui faire recouvrer la raison si nous le retrouvons.

266-Si nous le retrouvons? gronda Conan. Qu'est-ce qui te fait croire que j'ai envie de passer la nuit à arpenter les rues à la recherche d'un fou furieux? Elle lui jeta un rapide coup d'œil et interpréta correctement l'éclat qui brillait au fond de ses yeux bleus. N'importe quelle femme aurait compris qu'ilia suivrait là où elle voulait aller ... du moins, pour un temps. Mais, étant une femme, elle n'en laissa rien paraître.

-S'il te plaît ... , commença-t-elle, d'une voix où affleuraient les sanglots. Je n'ai personne d'autre à qui demander de l'aide ... Tu as été si bon ...

-D'accord, grogna-t-il. D'accord! Quel est le nom de ce jeune dévoyé? -Mais ... Il s'appelle Alafdhal. Quant à moi, mon nom est Zabibi et je suis danseuse. J'ai souvent dansé pour le satrape, Jungir Khan et sa maîtresse, N afertari, ainsi que devant tous les seigneurs et les nobles dames de Zamboula. Totrasmek me désirait et comme j'ai repoussé ses avances, il a fait de moi, et à mon insu, l'instrument de sa vengeance contre Alafdhal. J'avais demandé un philtre d'amour à Totrasmek, étant loin de suspecter l'étendue de sa haine et de sa ruse.

Il m'a donné une drogue à verser secrètement dans le vin de mon bien aimé, me jurant que lorsque Alafdhal boirait, il deviendrait encore plus follement amoureux de moi et accéderait au moindre de mes désirs. J'ai donc mélangé subrepticement la drogue au vin de mon bien-aimé, mais il est devenu totalement fou après 1 'avoir bu; les choses se sont ensuite déroulées comme je te l'ai dit. Maudit soit Totrasmek, ce serpent hybride ... Ahhhh !!! Elle saisit convulsivement le bras du Cimmérien et tous deux s'immobilisèrent.

Ils étaient arrivés dans un quartier d'échoppes et de boutiques, fermées et plongées dans l'obscurité car l'heure était tardive. Un homme, immobile et silencieux, se tenait à l'entrée de la ruelle qu'ils dépassaient. Sa tête était penchée en avant, mais Conan aperçut le curieux éclat de ses yeux étranges qui les regardaient sans ciller. Le Cimmérien frissonna, non par peur de 1 'épée que 1 'homme tenait, mais du fait de l'inquiétante étrangeté de sa posture et de son silence, qui suggéraient la folie. Conan poussa la jeune fille sur le côté et dégaina , , son epee.

267-Ne le tue pas! le supplia-t-elle. Au nom de Set, ne le tue pas! Tu es fort ... Immobilise-le! -Nous verrons, murmura-t-il, saisissant son épée dans sa main droite et refermant son poing gauche en une masse compacte.

Il s'avança d'un pas prudent dans la ruelle ... et avec un horrible rire plaintifle T uranien chargea, brandissant sa lame et se dressant sur la pointe des pieds pour pouvoir frapper de toutes ses forces. Des étincelles bleutées jaillirent au moment où l'épée de Conan heurta la sienne.

I.:instant d'après, le dément était allongé dans la poussière, assommé par le formidable coup assené par Conan de son poing gauche.

La jeune fille se précipita vers l'homme terrassé.

-Oh, il n'est pas ... Il n'est pas ...

Conan se pencha avec célérité, fit basculer l'homme sur le côté et palpa rapidement son corps.

-Il n'a pas grand-chose, grogna-t-il. Il saigne du nez, mais c'est normal après avoir reçu un coup de poing sur la mâchoire. Il va revenir à lui dans peu de temps et il aura peut-être retrouvé la raison.

En attendant, je vais lui attacher les poignets avec sa ceinture ... Voilà! Bon, où veux-tu que je le transporte? -Attends! Elle s'agenouilla près de la forme inanimée, saisit les mains attachées et les inspecta d'un air empressé. Puis, secouant la tête comme si elle était tout à la fois profondément déçue et surprise, elle se redressa.

Elle vint se coller contre le Cimmérien et posa ses mains fines sur son torse massif. Ses yeux sombres, pareils à des joyaux noirs et opaques étincelant à la clarté des étoiles, se levèrent vers les siens.

-Tu es un homme! Aide-moi! T otrasmek doit mourir! Tue-le pour moi! -Pour voir une corde turanienne me passer autour du cou ? grogna-t-il.

-Non! (Ses bras graciles, aussi résistants que de l'acier souple, entourèrent le cou de taureau. Son corps svelte vibrait tout contre celui de Conan.) Les Hyrkaniens n'aiment pas Totrasmek. Les prêtres de Set le craignent. C'est un bâtard, qui assoit son emprise sur les hommes par la peur et les superstitions. Je vénère Set, et les Turaniens s'inclinent devant Erlik, mais Totrasmek offre des sacrifices à Hanuman le Maudit! Les seigneurs turaniens craignent sa magie noire et l'ascendant 268qu'il a sur les métisses, et ils le détestent. Même Jungir Khan et sa maîtresse, Nafertari, le craignent et le haïssent. S'il était tué dans son temple en pleine nuit, on ne se fatiguerait pas vraiment pour retrouver le coupable.

-Qu'en est-il de ses pouvoirs magiques? grogna le Cimmérien.

-Tu es un guerrier, répondit-elle. Risquer ta vie fait partie de ta profession.

-Pour un prix, admit-il.

-Tu seras récompensé! souffla-t-elle en se mettant sur la pointe des pieds, plongeant ses yeux au fond des siens.

La proximité de ce corps frémissant embrasa le sang dans les veines de l'homme. Le parfum de son haleine lui monta au cerveau.

Mais comme les bras du Cimmérien se refermaient autour de son corps svelte, elle se déroba d'un geste souple et ajouta: -Patience! Tu dois d'abord me servir.

-Donne-moi ton prix, articula-t-il avec quelque difficulté.

-Relève mon bien-aimé, lui ordonna-t-elle.

Le Cimmérien se pencha et fit passer sans peine le grand corps par-dessus son épaule massive. En cet instant, il lui semblait qu'il aurait tout aussi facilement pu renverser le palais de Jungir Khan d'un coup d'épaule. La jeune fille chuchota quelques mots de réconfort au jeune homme inanimé, et il n'y avait aucune hypocrisie dans son attitude. De toute évidence, elle aimait sincèrement Alafdhal. Quels que soient ses arrangements avec le Cimmérien, ceux-ci n'auraient aucune incidence sur sa relation avec Alafdhal. Les femmes sont plus pragmatiques en ce domaine que les hommes. Ce qu'Alafdhal ne saurait jamais ne pourrait pas le blesser.

-Suis-moi! Elle s'élança dans la rue et le Cimmérien la suivit d'une démarche aisée, nullement gêné par son fardeau inerte. Il surveillait avec attention les ombres noires sous les arcades, mais ne vit rien de suspect. Les hommes du Darfar étaient sans doute réunis autour de la fosse où ils rôtissaient leurs victimes. La jeune fille s'engagea dans une étroite ruelle perpendiculaire et peu après frappait discrètement à une porte cintrée.

Presque immédiatement, un judas s'ouvrit dans le panneau supérieur et un visage noir apparut dans l'ouverture. Zabibi se rapprocha et murmura quelques mots. Des pênes grincèrent dans leur gâche et 269la porte s'ouvrit. Un géant noir s'encadra, se découpant dans la lueur tamisée d'une lampe de cuivre. Un regard rapide apprit à Conan que 1' homme n'était pas originaire du Darfar. Ses dents n'étaient pas effilées et ses cheveux crépus étaient coupés court. C'était un Wadai.

Sur un mot de Zabibi, Conan déposa le corps inerte entre les bras du Noir, qui allongea le jeune homme sur un divan de velours.

Ce dernier semblait encore très loin de revenir à lui. Le coup qui l'avait assommé aurait terrassé un bœuf. Zabibi se pencha sur lui pendant quelques instants et ses doigts s'agitèrent et se tordirent nerveusement.

Puis elle se redressa et fit signe au Cimmérien de la suivre.

La porte fut refermée sans bruit, les verrous cliquetèrent derrière eux, et le judas fut remis en place, les privant de la lueur des lampes.

-Tu ne vas pas me faire faux bond? Il secoua sa crinière léonine, impressionnante à la clarté des étoiles.

-Alors suis-moi jusqu'au sanctuaire d'Hanuman, et que les dieux aient pitié de nos âmes ! Ils marchèrent dans des rues silencieuses tels des spectres de l'antiquité. Ils n'échangèrent pas un mot. La fille pensait peut-être à son bien-aimé, gisant inanimé sur le divan, à la lueur des lampes de bronze, ou alors elle tremblait de peur en songeant à ce qui les attendait dans le sanctuaire démoniaque d'Hanuman. Le barbare ne pensait qu'à la femme qui se déplaçait aussi souplement à ses côtés. L'odeur de sa chevelure parfumée emplissait ses narines et l'aura de sensualité qui émanait d'elle envahissait son esprit, ne laissant de place pour aucune ' autre pensee.

A un moment, ils entendirent le cliquetis de pieds chaussés d'airain et se réfugièrent dans les ombres d'une arcade le temps qu'une escouade de gardes pelishtim les dépasse. Ils étaient quinze, marchant en formation serrée, piques tendues en avant. Les hommes du dernier rang portaient leur grand bouclier de laiton dans le dos afin d'éviter d'être poignardés par 1 'arrière. Les cannibales noirs représentaient une menace sournoise même pour des hommes armés.

Dès que le bruit de leurs sandales se fut éloigné au bout de la rue, Conan et la jeune fille sortirent de leur cachette et reprirent leur chemin en se hâtant. Quelques instants plus tard, ils apercevaient 1 'édifice bas et massif, surmonté d'un toit en terrasse, qui était leur destination.

270Le temple d'Hanuman se trouvait au milieu d'une vaste place, silencieuse et déserte sous les étoiles. Aucun autre bâtiment ne se dressait à proximité. Un mur de marbre faisait le tour du sanctuaire, interrompu par une grande ouverture, sans portail ni barrière, juste en face du • poruque. 

-Pourquoi les Noirs ne viennent-ils pas chercher leurs proies ici? murmura Conan. Il n'y a rien pour les empêcher de pénétrer dans le temple.

Il sentit Zabibi trembler comme elle se pressait contre lui.

-Ils craignent Totrasmek, comme le craignent tous les habitants de Zamboula, y compris Jungir Khan et Nafertari. Viens! Vite, avant que mes muscles se liquéfient! La peur de la jeune fille était palpable, mais elle ne flancha pas.

Conan dégaina son épée et passa devant elle comme ils franchissaient l'ouverture. Il connaissait les hideuses coutumes des prêtres orientaux et savait qu'un intrus pouvait s'attendre à rencontrer pratiquement n'importe quelle créature de cauchemar. Il savait qu'il y avait bien peu de chances que lui et la fille ressortent vivants du temple, mais il avait risqué sa vie de trop nombreuses fois pour s'attarder trop longtemps sur ce genre de considérations.

Ils arrivèrent dans une cour pavée de marbre qui brillait d'une lueur blanchâtre à la clarté des étoiles. Une courte volée de marches de marbre donnait sur le portique à colonnes. Les grandes portes de bronze étaient ouvertes, ainsi qu'elles l'étaient depuis des siècles. Mais aucun fidèle ne faisait brûler de l'encens à l'intérieur. Dans la journée, il arrivait que des hommes er des femmes pénètrent timidement dans le sanctuaire pour déposer des offrandes sur l'aurel noir du dieu-singe.

La nuit, les gens évitaient craintivement le temple d'Hanuman comme des lièvres se tiennent à l'écart du repaire d'un serpent.

Des lampes-encensoirs baignaient l'intérieur d'une étrange lumière tamisée, lui conférant un aspect irréel. Près du mur du fond, derrière l'aurel de pierre noire, trônait le dieu, son regard fixé à jamais sur la porte ouverte, par laquelle ses victimes s'étaient avancées pendant des siècles, couvertes de chaînes de roses. Une rainure peu profonde courait du perron jusqu'à l'aurel et lorsque Conan marcha dessus, il retira son pied comme s'il venait de mar cher sur un serpent. Cette rainure avait été érodée par les pieds 271traînants de la multitude de ceux qui étaient morts en hurlant sur ce sinistre autel.

Forme bestiale dans la lumière incertaine, Hanuman grimaçait dans son masque de pierre. Il était assis, non comme un singe serait accroupi, mais comme un homme, en tailleur; toutefois son aspect n'en était pas moins simiesque. Il avait été taillé dans du marbre noir, mais ses yeux étaient des rubis, brûlant d'un feu aussi écarlate et luxurieux que les braises des plus profonds gouffres infernaux. Ses grandes mains reposaient sur ses genoux, paumes vers le haut, ses doigts griffus ouverts et comme sur le point de saisir quelque chose. Tout l'abominable cynisme du culte dégénéré qui faisait de lui une divinité se lisait dans l'exagération outrancière de ses attributs virils et dans l'air salace qui se dégageait de ses traits.

La jeune fille contourna l'idole, se dirigeant vers le mur du fond, et lorsque sa hanche souple effleura un genou de pierre, elle s'écarta craintivement, frissonnant comme si un reptile venait de la toucher. Un espace de plusieurs pas séparait le large dos de l'idole du mur de marbre orné d'une frise de feuilles d'or. De chaque côté de l'idole, une porte d'ivoire surmontée d'une arche dorée était encastrée dans le mur.

-Ces portes donnent sur les deux extrémités d'un couloir semi circulaire, dit-elle dans un souffle. Je suis déjà venue une fois dans le temple ... Une seule fois! (Elle frémit et ses épaules tressaillirent au souvenir de cet épisode tout à la fois terrifiant et obscène.) Le couloir est en forme de fer à cheval, et chaque extrémité donne sur cette salle.

Les appartements de Totrasmek se trouvent à l'intérieur de la courbe et donnent sur le couloir. Mais il existe une porte secrète dans ce mur, qui aboutit directement dans une des pièces intérieures ...

Elle promena alors ses mains sur la surface lisse, où nulle fissure, nulle rainure, n'était visible. Conan était à côté d'elle, épée en main, jetant des coups d'œil méfiants autour de lui. Le silence, l'absence de vie dans le temple, et ce qu'il imaginait se trouver derrière ce mur, tout cela lui donnait l'impression d'être un animal sauvage qui flaire un piège.

-Ah! (Elle venait enfin de trouver un ressort caché et un rectangle noir s'ouvrit dans le mur. Puis elle n'eut que le temps de hurler:) Set! Alors que Conan bondissait vers elle, il vit qu'une grande main difforme venait de saisir la jeune femme par les cheveux. Elle fut 272arrachée du sol et tirée brusquement de l'autre côté de l'ouverture.

Conan tenta vainement de la retenir et sentit ses doigts glisser sur la peau nue de la danseuse. En un instant, elle avait disparu et le mur était redevenu aussi lisse qu'auparavant. De l'autre côté de la paroi lui parvinrent brièvement les bruits étouffés d'une lutte, puis un cri, qu'il entendit comme de très loin, ponctué par un rire grave qui glaça son sang dans ses veines.III Aux PRISES AVEC LES MAINS NOIRES n poussant un juron, le Cimmérien assena un formidable coup du pommeau de son épée sur le mur. Le marbre se craquela et des éclats volèrent. Mais la porte secrète ne céda pas et il en déduisit qu'elle avait sûrement été verrouillée de l'autre côté. Faisant demi-tour, il bondit vers l'une des portes d'ivoire.

Il leva son épée pour fracasser le panneau, mais essaya d'abord à tout hasard d'ouvrir la porte de la main gauche. Elle s'ouvrit sans problème et un long couloir incurvé s'offrit alors à son regard, baignant dans 1 'étrange et faible lueur dispensée par des encensoirs similaires à ceux du sanctuaire. Il vit un lourd verrou en or sur le montant de la porte et le toucha légèrement du bout des doigts. Seul un homme dont les facultés étaient égales à celles d'un loup aurait pu détecter la légère chaleur du métal. Quelqu'un avait touché et donc retiré ce verrou quelques secondes auparavant. Tou te cette affaire ressemblait de plus en plus à un piège qui lui était tendu. Il aurait dû comprendre que Totrasmek ne pouvait manquer de savoir quand quelqu'un s'introduisait dans le temple.

Pénétrer dans ce couloir signifiait de toute évidence se jeter dans le piège, quel qu'il soit, que le prêtre lui avait tendu. Mais il n'hésita 274pas un instant. Quelque part à l'intérieur de cet édifice sombre, Zabibi était retenue prisonnière et, d'après ce qu'il savait des caractéristiques des prêtres d'Hanuman, il était convaincu qu'elle avait désespérément besoin de son aide. Conan s'avança dans le couloir, progressant telle une panthère, prêt à frapper à droite ou à gauche.

Sur sa gauche, des portes cintrées donnaient sur le couloir, et il les essaya les unes après les autres. Tou tes étaient fermées à clé. Il avait fait une quarantaine de pas lorsque le corridor s'incurva brusquement vers la gauche, décrivant le coude mentionné par la jeune fille. Une porte donnait sur ce coude et elle s'ouvrit sous sa main.

Une vaste pièce carrée s'offrit à son regard, un peu mieux éclairée que le couloir. Ses murs étaient de marbre blanc, le sol d'ivoire et le plafond d'argent fretté. Il aperçut de somptueux divans en satin, des tabourets en ivoire aux pieds rehaussés d'or et une table ronde et massive, d'aspect métallique. Un homme était allongé sur l'un des divans, regardant en direction de la porte. Il éclata de rire comme son regard rencontrait celui du Cimmérien ébahi.

Cet homme était nu à l'exception d'un pagne et de sandales dont les lacets montaient jusque sur ses chevilles. Il était brun de peau et avait des cheveux noirs et courts. Ses yeux perpétuellement en mouvement, aussi noirs que ses cheveux, ajoutaient encore à l'air hautain qui se dégageait de son large visage. Il était énorme par la taille, avec un torse imposant et des membres puissants dont les muscles noueux saillaient au moindre de ses mouvements. Ses mains étaient les plus grandes que Conan ait jamais vues. L'assurance de posséder une force musculaire titanesque transparaissait dans chacun de ses gestes et chacune de ses postures.

-Pourquoi ne pas entrer, barbare? l'interpella-t-il d'un ton moqueur, accompagnant ses propos d'un geste exagéré.

Une lueur sauvage passa au fond des yeux de Conan, mais il s'avança prudemment dans la pièce, prêt à abattre son épée.

-Qui diable es-tu? grogna-t-il.

-Je suis Baal-pteor, répondit l'homme. Jadis, il y a bien longtemps et dans une contrée bien éloignée, je portais un autre nom.

Mais ce nom me va bien. N'importe quelle fille du temple pourra t'expliquer pourquoi Totrasmek me l'a donné.

-Tu es donc son valet, sale chien à peau brune! grogna Conan.

275Eh bien, Baal-pteor, où est la fille que tu as fait passer à travers le mur? -Mon maître est en train de s'amuser avec elle! répondit Baal , pteor en riant. Ecoute donc! De derrière une porte située à l'opposé de celle par laquelle était entré Conan s'éleva un cri de femme, atténué et étouffé par la distance.

-Espèce de pourriture! lâcha Conan.

Le Cimmérien fit un pas vers la porte et pivota d'un coup, tous ses sens en alerte. Baal-pteor lui riait au nez, et ce rire était empreint d'une telle aura de menace que les poils de la nuque de Conan se hérissèrent et qu'un voile rouge de fureur meurtrière passa devant ses yeux.

Il s'avança vers Baal-pteor, serrant si fort son épée que les articulations de sa main blanchirent. D'un geste vif, l'homme à la peau brune lui jeta quelque chose au visage ... une sphère de cristal brillante qui luisait bizarrement dans l'étrange lueur qui baignait la pièce.

Conan esquiva instinctivement, mais le globe s'immobilisa comme par miracle à quelques pas de son visage, à la hauteur de son torse, restant suspendu dans les airs comme s'il était retenu ainsi par d'invisibles filaments. Puis, sous le regard abasourdi du Cimmérien, le globe se mit à tourner sur lui-même à une vitesse de plus en plus élevée, augmentant de volume et prenant un aspect nébuleux. Il couvrit rapidement toute la hauteur de la pièce. Puis il enveloppa le Cimmérien, oblitérant les meubles, les murs et le visage sardonique de Baal-pteor.

Conan se retrouva perdu au sein d'une brume bleuâtre et aveuglante, tournoyant à une vitesse prodigieuse. Des vents furieux hurlaient à ses oreilles, le poussant, le déséquilibrant, tentant de l'arracher du sol pour l'entraîner dans le maelstrom démentiel qui tourbillonnait sous ses yeux.

Poussant un cri étouffé, le Cimmérien se rejeta en arrière, vacillant un instant. Il sentit alors le mur dans son dos et, à ce contact, l'illusion se dissipa. La sphère géante et tourbillonnante disparut comme une bulle crevée. Conan se redressa en chancelant dans cette pièce au plafond argenté, une brume grisâtre serpentant entre ses pieds, et il vit Baal-pteor toujours allongé sur son divan, secoué d'un rire silencieux.

-Fils de chienne! hurla le Cimmérien en se jetant sur lui.

276La brume monta soudain du sol, oblitérant à sa vue la silhouerre brune géante. En avançant à tâtons dans ce nuage qui l'avait subitement aveuglé, Conan sentit comme un déchirement er une sensation de déplacement soudain ... Pièce, brume er homme brun disparurent d'un coup. Il se retrouva seul, debout emre les roseaux d'une plaine marécageuse ... er un buffle le chargeait tête baissée. Conan bondir sur le côté pour esquiver les cornes incurvées, aussi acérées qu'un cimeterre, er enfonça sa lame juste derrière les parres avant, transperçant les côtes er le cœur. Soudain, sans transition, ce n'était plus le buffle qui agonisait là dans la boue, mais l'homme à la peau brune, Baal-pteor.

En poussant un juron, Conan le décapita. La tête jaillit dans les airs et planta des crocs pareils à ceux d'un animal sauvage dans la gorge du Cimmérien. Malgré sa puissance formidable, ce dernier n'arriva pas à l'arracher de sa gorge ... il était en train d'étouffer ... de s'étrangler ...

puis il y eut une brusque poussée, un rugissement, la sensation d'être emporté et le choc d'un impact titanesque, et il se trouva de nouveau dans la pièce à côté de Baal-preor, dom la rêre était de nouveau bien plantée emre ses épaules, et qui riait toujours silencieusement, se moquant de lui depuis le divan.

-Hypnotisé! murmura Conan, se ramassant sur lui-même er plantant solidement sur le sol.

Ses yeux étaient embrasés. Ce chien brun jouait avec lui, se moquait de lui ! Mais rous ces tours de passe-passe, ces jeux puérils à base de brouillard er d'ombre produits par son imagination ne pouvaient pas le blesser réellement. Il n'avait qu'à bondir er frapper et l'acolyte brun serait réduit à l'état de cadavre mutilé gisant à ses pieds.

Cette fois-ci, il ne se laisserait pas berner par des ombres illusoires ...

C'est du moins ce qu'il pensait.

Un rugissement à glacer le sang retentit derrière lui. Il pivota sur ses talons et frappa en un éclair la panthère assise sur la table métallique, qui s'apprêtait à bondir sur lui. Au moment même où il frappait, l'illusion disparut et sa lame s'abattit avec fracas sur la surface incassable. Il sentit rour de sui re que quelque chose n'était pas normal.

Sa lame était restée collée sur la table! Il tira dessus comme un dément pour renter de l'en arracher. Elle ne bougea pas. Ceci n'avait rien à voir avec les hallucinations. La table était en fait un aimant géant. Il saisissait la poignée de son épée des deux mains, lorsque soudain une 277voix derrière son épaule le fit se retourner et se trouver face à face avec 1' homme brun, qui s'était enfin levé de sa couche.

Légèrement plus grand que Conan et bien plus massif, Baal-pteor se dressait devant lui, image saisissante de développement musculaire.

Ses bras puissants étaient d'une longueur anormale et ses grandes mains s'ouvraient et se refermaient de façon convulsive. Conan relâcha la poignée de son épée immobilisée et se tut, regardant son ennemi à travers la fente de ses yeux.

-Ta tête, Cimmérien! se moqua Baal-pteor. Je la prendrai, de mes mains nues, pour la tordre sur tes épaules comme on tord le cou à un poulet! C'est ainsi que les fils de Kosala offrent leurs sacrifices • à Yajur! barbare, tu as face à toi un des Etrangleurs de Yota-pong! J'ai été choisi alors que je n'étais qu'un jeune garçon par les prêtres de Yajur. Durant toutes mes premières années, mon enfance et mon adolescence, j'ai été entraîné dans l'art de tuer de mes mains nues ...

car c'est seulement ainsi que se font les sacrifices. Yajur aime le sang et nous ne perdons ainsi aucune goutte de celui de nos victimes! Quand j'étais encore petit, ils me donnaient des enfants à étouffer; enfant, c'étaient des jeunes filles, et quand je devins adolescent, des femmes, des vieillards et des jeunes hommes. Ce ne fut que lorsque je parvins à l'âge adulte qu'on me donna un homme dans la force de l'âge pour que je le tue sur l'autel de Yota-pong.

»Pendant des années, c'est moi qui offrais les sacrifices à Yajur.

Des centaines de cous se sont brisés entre ces doigts. (Il agita ceux-ci sous les yeux furieux du Cimmérien.) La raison pour laquelle j'ai fui Yota-pong pour devenir le serviteur de Totrasmek ne te regarde pas.

Dans un instant, tu seras au-delà de toute curiosité. Les prêtres de • Kosala, les Etrangleurs de Yajur, sont forts d'une manière qui dépasse l'entendement humain. Et j'étais le plus fort de tous. De mes mains, barbare, je vais te briser le cou! Tels deux cobras attaquant simultanément, les grandes mains se refermèrent soudain sur la gorge de Conan. Le Cimmérien ne fit aucun effort pour tenter de les éviter ou de les repousser, mais ses propres mains volèrent vers le cou de taureau du Kosalan. Les yeux de Baal-pteor s'élargirent lorsqu'il sentit les muscles épais qui protégeaient la gorge du Cimmérien. Poussant un rugissement, il exerça toute la pression de sa force inhumaine, faisant saillir les cordes noueuses de ses muscles 278sur toute la longueur de ses bras massifs. Il laissa échapper une plainte étranglée quand il sentit les doigts de Conan se refermer comme un étau autour de sa propre gorge. Les deux hommes restèrent ainsi quelques instants, pareils à des statues, leurs visages transformés en masques de douleur, les veines sur leurs tempes se gonflant et se violaçant. Les lèvres minces de Conan se retroussèrent dans un rictus de joie sinistre. Les yeux de Baal s'écarquillèrent et une surprise horrifiée, teintée d'une lueur de peur, se lut au fond de ceux-ci. Immobiles telles des statues à l'exception de leurs muscles bandés sur leurs bras raides et leurs jambes fermement campées sur le sol, les deux hommes à la puissance physique hors du commun se livraient un duel. .. avec une force qui aurait pu déraciner des arbres et fracasser des crânes de taureau.

La respiration de Baal-pteor se fit soudain sifflante entre ses dents et sa bouche s'ouvrit. Tout son visage devint violacé. La peur envahit ses yeux. Les muscles de ses bras et de ses épaules semblaient sur le point de se rompre, et pourtant les muscles du cou épais du Cimmérien ne cédaient pas, semblables à des câbles de métal tressé. Mais la chair de Baal-pteor était en train de céder sous les doigts d'acier du Cimmérien, qui se resserraient toujours un peu plus, s'enfonçant dans les muscles de sa gorge, comprimant la jugulaire et la trachée.

I.: immobilité des deux statues laissa soudain place à un mouvement frénétique, comme le Kosalan se tordait et se débattait dans un effort désespéré pour se rejeter en arrière. Il lâcha la gorge de Conan et saisit les poignets de ce dernier, tentant de s'extraire à la prise inexorable de ces doigts.

D'une brusque poussée, Conan le fit reculer jusqu'à ce que le creux des reins de Baal-pteor heurte la table. Et Conan continua à exercer sa pression, le contraignant à se pencher toujours plus en arrière, jusqu'à ce que sa colonne vertébrale soit sur le point de se briser.

Le rire sourd de Conan fut aussi impitoyable que le vrombissement de l'acier.

-Espèce d'imbécile! se contenta-t-il de murmurer. Je pense que tu n'as jamais eu affaire à un homme de l'Ouest auparavant. Tu te croyais fort parce que tu étais capable de tordre le cou à des civilisés, de pauvres gringalets aux muscles aussi résistants que de la ficelle pourrie? Pauvre demeuré! Brise le cou d'un taureau sauvage de Cimmérie avant 279de te vanter de ta force. J'ai fait ça, moi, et avant d'être parvenu à 1 'âge adulte ... comme ça! Et, d'une violente torsion, il tordit la tête de Baal-pteor jusqu'à ce qu'elle passe derrière son épaule gauche et que ses vertèbres craquent comme une branche sèche.

Conan jeta le cadavre désarticulé au sol, saisit la poignée de son épée des deux mains et, s'arc-boutant, tira de toutes ses forces. Du sang coulait sur son torse puissant, résultat des blessures infligées par les ongles de Baal-pteor qui avaient arraché la peau de son cou. Ses cheveux noirs étaient trempés, la sueur ruisselait sur son visage et sa poitrine se soulevait convulsivement. Il avait eu beau se moquer de la force de Baal-pteor, le Kosalan inhumain s'était presque révélé son égal par la force.

Sans prendre le temps de reprendre son souffle, il mit toute sa puissance dans une violente torsion qui arracha enfin la lame de l'aimant. Un instant plus tard, il ouvrait la porte de derrière laquelle était parvenu le cri, et contemplait un grand couloir désert, bordé par une série de portes en ivoire. L'autre bout du couloir était masqué par un somptueux rideau de velours, et de derrière ce rideau lui parvinrent les notes démoniaques d'une musique telle qu'il n'en avait jamais entendu, pas même dans ses cauchemars. Les poils de sa nuque se hérissèrent.

Se mêlant à cette musique, on entendait les sanglots hystériques et les halètements d'une femme. Saisissant fermement son épée, il se glissa vers le fond du couloir.• r , 1 IV UN COUP n'ÉPÉE À TRAVERS LE RIDEAU orsque Zabibi fut projetée, tête la première, dans l'ouverture qui donnait sur le mur derrière l'idole, sa première pensée, décousue et confuse, fut de croire que son heure était venue. Elle ferma les yeux instinctivement et attendit que le coup s'abatte. Mais au lieu de cela, elle se sentit jetée sans cérémonie sur le sol de marbre poli, s'écorchant ainsi les genoux et la hanche. Après avoir ouvert les yeux et en regardant craintivement autour d'elle, elle entendit le bruit étouffé d'un impact venant de derrière le mur. Elle aperçut un géant à la peau ' brune vêtu d'un pagne qui se tenait au-dessus d'elle. A l'autre bout de la pièce, un homme était installé sur un divan, devant une somptueuse tenture de velours noir. Il était gras et corpulent, ses mains blanches et boudinées, et il avait des yeux de serpent. Elle eut la chair de poule car cet homme était Totrasmek, le prêtre d'Hanuman, qui tissait la toile gluante de son ambition depuis des années sur tout Zamboula.

-Le barbare essaie d'enfoncer le mur comme un bélier, dit Totrasmek d'un air narquois, mais le verrou résistera.

La jeune femme vit qu'un épais verrou en or avait été passé en travers de la porte, secrète de l'autre côté, mais parfaitement visible de 281ce côté-ci. Le verrou et le chambranle auraient résisté à la charge d'un éléphant.

-Va ouvrir l'une des portes pour lui, Baal-pteor, ordonna Totrasmek, et tue-le dans la pièce carrée à l'autre bout du couloir.

Le Kosalan s'inclina respectueusement et partit en empruntant une porte latérale. Zabibi se redressa, regardant avec crainte le prêtre dont les yeux parcouraient avidement son corps splendide, ce à quoi elle resta indifférente. Une danseuse de Zamboula avait l'habitude de la nudité. Mais c'est la cruauté de son regard qui la fit frémir de tous ses membres.

-Tu viens de nouveau dans ma retraite, ma belle, ronronna-t-il avec une cynique hypocrisie. Voilà un honneur bien inattendu. Tu avais paru prendre si peu de plaisir lors de ta dernière visite que je n'osais même pas espérer que tu veuilles renouveler l'expérience. Pourtant, j'ai fait tout ce qui est en mon pouvoir pour te faire vivre une expérience . mteressante.

' Il était impossible à une danseuse de Zamboula de rougir, mais une rage sourde se mêla à la peur dans les yeux dilatés de Zabibi.

-Gros porc! Tu sais bien que je ne suis pas venue ici pour toi.

-Non, répondit en riant Totrasmek, tu es venue ici comme une imbécile, t'introduisant à la faveur des ténèbres accompagnée d'un barbare lourdaud, et ce afin de me trancher la gorge! Pourquoi donc en veux-tu à ma vie? -Tu sais pourquoi! s'écria-t-elle, sachant la futilité d'essayer de nier.

-Tu penses à ton bien-aimé, ricana-t-il. Le fait que tu sois ici à essayer de me tuer prouve qu'il a bu cette drogue que je t'ai donnée. Eh bien, n'était-ce pas ce que tu voulais? Et ne t'ai-je pas donné ce que tu désirais, par amour pour toi ? -Je t'ai demandé une drogue qui le ferait simplement dormir pendant quelques heures, dit-elle sur un ton amer. Et toi ... tu as envoyé ton serviteur avec une potion qui 1 'a rendu fou! J'ai été une imbécile de penser une seule seconde pouvoir te faire confiance. J'aurai dû savoir que tes assurances d'amitié n'étaient que des mensonges destinés à dissimuler ton dépit et ta haine.

-Pourquoi voulais-tu endormir ton bien-aimé? répondit-il.

Afin de pouvoir lui dérober la seule chose qu'il ne t'aurait jamais 282donnée... la bague sertie du joyau que l'on appelle «l'Étoile de Khorala ))., . 1' étoile volée à la reine d 'Ophir, qui serait prête à offrir une montagne d'or pour la récupérer. Il ne te l'aurait jamais donnée de son plein gré, car il sait qu'elle renferme des pouvoirs magiques qui, s'ils sont bien contrôlés, permettent d'asservir le cœur de toute personne du sexe opposé. Tu désirais la lui dérober car tu craignais que ses magiciens ne découvrent le secret de cette magie et qu'alors il t'oublie, trop occupé à faire la conquête de toutes les reines de ce monde. Tu l'aurais revendue à la reine d'Ophir, qui connaît les secrets de son pouvoir et s'en serait servie pour asservir les hommes, comme elle le faisait avant qu'elle lui soit dérobée.

-Et pourquoi la voulais-tu, toi? demanda-t-elle d'un ton maussade.

-Je comprends les pouvoirs qu'elle renferme. Elle servirait à augmenter la puissance de ma propre magie.

-Eh bien, elle est , désormais en ta possession! aboya-t-elle.

-Moi, j'aurais 1 'Etoile de Khorala? Non, tu te trompes.

' -A quoi bon mentir? rétorqua-t-elle amèrement. Il l'avait à son doigt quand il m'a chassée dans la rue. Il ne l'avait plus quand je l'ai retrouvé. Ton serviteur devait être en train de surveiller la maison, et la lui a prise une fois que je m'étais éloignée. Au diable tout ça! Je veux retrouver mon bien-aimé, en vie et sain d'esprit. Tu as la bague.

Tu nous as punis tous les deux. Pourquoi ne lui rends-tu pas la raison ? Tu peux le faire, n'est-ce pas ? -Je pourrais le faire, l'assura-t-il, prenant de toute évidence grand plaisir à la voir dans cette détresse et sortant un flacon de sa robe. Ceci contient du jus de lotus doré. Si ton bien-aimé en buvait, il retrouverait la raison. Oui, je vais me montrer clément. Tu t'es opposée à moi et tu t'es moquée de moi. Pas une seule fois, mais à plusieurs reprises, et lui s'est toujours mis en travers de mes projets. Mais je vais me montrer clément. Viens! Prends le flacon de mes mains.

Elle toisa Totrasmek, frémissant d'impatience de saisir la fiole mais craignant tout à la fois qu'il s'agisse de quelque cruelle perfidie.

Elle s'avança d'un pas timide, tendant une main en avant, et alors il éclata d'un rire impitoyable et se mit hors de portée. Alors que ses lèvres s'entrouvraient pour l'injurier, un pressentiment lui fit lever les yeux. Quatre vases couleur de jade tombaient du plafond ouvragé.

283Elle voulut les éviter, mais ils ne la touchèrent pas. Ils s'écrasèrent au sol, formant les quatre coins d'un carré. Et alors elle se mit à hurler et à hurler encore car, s'extrayant de chaque récipient brisé, se dressa la tête encapuchonnée d'un cobra. L'un des quatre serpents se détendit soudain, visant sa jambe nue. Le mouvement convulsif qu'elle fit pour lui échapper l'amena à portée de l'un des autres, et de nouveau elle dut réagir à la vitesse de l'éclair pour éviter la détente fulgurante de cette tête hideuse.

Elle se trouvait prise dans un piège terrifiant. Les quatre serpents se balançaient, visant tout à tour son pied, sa cheville, son genou, sa cuisse, ou sa hanche ... en fonction de la partie de son corps voluptueux qui se trouvait à leur portée. Il lui était impossible de bondir par-dessus les reptiles ou de se faufiler entre eux pour se mettre en sécurité. Elle ne pouvait que tournoyer, bondir sur le côté et virevolter pour leur échapper, et chaque fois qu'elle esquivait l'attaque de l'un, elle se retrouvait à portée d'un autre, de telle sorte qu'il lui fallait sans arrêt changer de position à la vitesse de l'éclair. Sa marge de manœuvre était extrêmement limitée et les têtes encapuchonnées la menaçaient à tout instant. Seule une danseuse de Zamboula aurait pu survivre au milieu de ce sinistre carré.

Elle devint une tache de mouvements si vive que l'œil ne pouvait la suivre. Les reptiles ne la rataient que d'un cheveu, mais la rataient néanmoins, tandis qu'elle opposait ses pieds vifs comme l'éclair, ses membres frémissants et son œil exercé à la vitesse fulgurante des monstres squameux que son ennemi avait fait apparaître de nulle part.

De quelque part s'éleva une musique lancinante qui vint se mêler au sifflement des serpents, pareille à un mauvais vent nocturne soufflant à travers les orbites vides d'un crâne. Même prise dans le tourbillon vertigineux qui mobilisait toute son attention, elle se rendit compte que les serpents ne frappaient désormais plus en des mouvements désordonnés. Ils suivaient les notes sinistres de cette étrange musique. Ils attaquaient avec une horrible régularité si bien qu'elle se trouva contrainte d'accorder les mouvements de son corps à leur rythme, se balançant, se contorsionnant, tournant sur elle-même selon leurs attaques. Ses mouvements saccadés se transformèrent pour devenir les pas d'une danse, comparée à laquelle la plus obscène des tarentelles de Zamora aurait semblé sobre et pleine de retenue.

284Malade de honte et de peur, Zabibi entendit l'immonde gaieté de son impitoyable bourreau.

-La Danse des Cobras, ma belle! annonça Totrasmek en riant.

C'est ainsi que dansaient les vierges lors de la cérémonie du sacrifice en l'honneur d'Hanuman, il y a des siècles de cela ... mais jamais elles n'ont dansé avec une telle grâce et une telle souplesse. Danse, ma fille, danse! Combien de temps pourras-tu éviter les crocs du Peuple Poison ? Des minutes? Des heures? Tu finiras bien par te fatiguer. Toi qui as le pied si sûr, si agile, tu finiras bien par trébucher, tes jambes par se fatiguer, tes hanches par ralentir leurs mouvements. Et alors les crocs s'enfonceront profondément dans ta chair d'ivoire ...

Derrière lui le rideau s'agita violemment, comme secoué par un fort courant d'air, et Totrasmek hurla. Ses yeux se dilatèrent et ses mains se portèrent convulsivement sur la longueur d'acier étincelant qui jaillit brusquement de sa poitrine.

La musique s'interrompit net. La jeune fille chancela, comme sur le point de tomber, et poussa un cri, s'attendant à subir l'attaque éclair des crocs ... Mais quatre inoffensives volutes de fumée s'élevaient du sol en tourbillonnant autour d'elle et Totrasmek était vautré de tout son long sur sa couche.

Conan surgit alors de derrière le rideau, essuyant sa large lame.

En regardant à travers la tenture, il avait vu la jeune fille danser désespérément au milieu de quatre spirales ondoyantes de fumée, mais il avait compris que ce qu'il voyait était bien différent de ce qu'elle pensait voir. Il avait alors tué Totrasmek.

Zabibi s'affaissa au sol en haletant, mais alors même que Conan s'avançait vers elle, elle se redressa tant bien que mal; ses jambes tremblaient encore du fait de son épuisement.

-La fiole! haleta-t-elle. La fiole! Totrasmek serrait encore celle-ci entre ses doigts raidis. Elle l'arracha sans ménagement, puis se mit à fouiller le cadavre fréné • uquement.

-Que diable cherches-tu ? lui demanda Conan.

-Une bague ... Ill' a volée à Alafdhal. Il a dû la dérober pendant que mon bien-aimé déambulait dans les rues, privé de raison. Par les diables de Set! 285Elle venait d'accepter le fait que Totrasmek n'avait pas la bague sur lui. Elle se mit à fouiller la pièce, arrachant le tissu du divan, des tentures, et renversant les vases.

Elle s'immobilisa et écarta une mèche de cheveux que la sueur avait plaquée sur ses yeux.

-Baal-pteor! Je l'avais oublié! -Il est en enfer avec le cou brisé, lui assura Conan.

Une farouche exaltation envahit Zabibi à cette nouvelle, mais quelques secondes plus tard, elle jura amèrement: -Nous ne pouvons pas rester ici. Le jour se lève dans quelques heures et les prêtres subalternes peuvent se rendre au temple à toute heure de la nuit. Si nous sommes découverts ici avec son corps, ils nous tailleront en pièces. Les T uraniens ne pourraient rien faire pour nous.

Elle leva le verrou de la porte secrète et, quelques instants plus tard, ils étaient de nouveau dans la rue, s'éloignant en toute hâte de la place silencieuse sur laquelle le temple séculaire d'Hanuman méditait sombrement.

Quand ils furent à quelque distance de là, dans une ruelle tortueuse, Conan immobilisa sa compagne en posant une main lourde sur son épaule nue.

-N'oublie pas qu'il y avait un prix ...

-Je n'ai pas oublié! dit-elle, en s'arrachant à son étreinte. Mais nous devons ... aller retrouver Alafdhal d'abord! Quelques minutes plus tard, l'esclave noir leur ouvrait la porte.

Le jeune T uranien était allongé sur sa couche, bras et jambes entravés par de lourds cordons de velours. Ses yeux étaient ouverts, mais ils ressemblaient à ceux d'un chien enragé et ses lèvres étaient couvertes d'écume. Zabibi frissonna.

-Force-le à ouvrir les mâchoires! ordonna-t-elle, et les doigts d'acier de Conan se mirent à l'œuvre.

Zabibi vida le contenu de la fiole au fond de la gorge du dément.

I.:effet fut miraculeux. Lhomme se calma instantanément. La lueur insane disparut du fond de ses yeux. Il regarda la jeune femme d'un air intrigué, mais il était en pleine possession de ses moyens. Puis il sombra dans un sommeil réparateur.

-Il sera redevenu normal à son réveil, murmura-t-elle, faisant un signe à l'esclave silencieux.

286Celui-ci s'inclina respectueusement, déposa entre les mains de la jeune femme une petite bourse de cuir et lui passa une cape de soie autour des épaules. L'attitude de Zabibi était subtilement différente lorsqu'elle indiqua au Cimmérien de la suivre à l'extérieur de la pièce.

Sous une arcade qui donnait sur la rue, elle se tourna vers lui, affichant une attitude altière nouvelle.

-Je dois te dire la vérité à présent, dit-elle. Je ne suis pas Zabibi.

Je suis Nafertari. Quant à lui, il ne s'agit pas d'Alafdhal, simple capitaine de la garde. C'est Jungir Khan, le satrape de Zamboula.

Conan ne fit aucun commentaire et son visage sombre et couturé de cicatrices resta impassible.

-Je t'ai menti car je n'osais pas dire la vérité à quiconque, dit elle. Jungir Khan et moi étions seuls lorsqu'il est devenu fou. Personne n'était au courant à part moi. Si l'on avait appris que le satrape de Zamboula était devenu fou, les gens se seraient soulevés et révoltés, ainsi que l'avait prévu Totrasmek, qui complotait pour notre perte.

)) Tu vois maintenant pourquoi il est impossible que je te donne la récompense que tu espérais obtenir. Mais tu ne repartiras pas les mains vides. Voici une bourse remplie d'or. (Elle lui donna le petit sac de cuir que lui avait donné 1 'esclave.) Pars, maintenant, et lorsque le soleil sera haut dans le ciel, viens au palais. Je demanderai àJungir Khan de faire de toi le capitaine de sa garde personnelle. Cependant, c'est de moi que tu recevras tes ordres, secrètement. Ta première tâche consistera à conduire une escouade de soldats au sanctuaire d'Hanuman, en apparence pour y chercher des indices sur l'assassin du prêtre, mais en , réalité pour y chercher 1 'Etoile de Khorala. Elle doit être cachée quelque part à l'intérieur. Lorsque tu l'auras trouvée, tu me la rapporteras. Tu peux disposer, à présent.

Il acquiesça en silence, et s'éloigna à grands pas. La femme, suivant des yeux le balancement des larges épaules du Cimmérien, fut agacée de se rendre compte qu'il ne semblait pas le moins du monde déçu ou chagriné.

Après avoir tourné au coin de la rue, il jeta un coup d'œil derrière lui, puis changea de direction et augmenta l'allure. Quelque temps après, il se trouvait dans le quartier du marché aux chevaux. Là, il tambourina sur une porte jusqu'à ce qu'une tête barbue émerge d'une fenêtre à 1' étage, demandant la raison de ce dérangement.

287-Un cheval! demanda Conan. La monture la plus rapide dont tu disposes.

-Je n'ouvre pas mes portes à cette heure de la nuit, grogna le marchand de chevaux.

Conan fit tinter ses pièces.

-Sale fils de chien ! Tu ne vois donc pas que je suis un homme blanc et que je suis seul ? Descends avant que je fracasse ta porte! Peu après, Conan galopait en direction de la demeure d'Aram Baksh sur un étalon bai.

Il quitta la route et emprunta une allée qui séparait la taverne et la palmeraie, mais il ne s'arrêta pas devant la porte. Il s'avança jusqu'à l'angle nord-est du mur d'enceinte, longea le mur nord et s'arrêta finalement à quelques pas de l'angle nord-ouest. Aucun arbre ne poussait à proximité du mur, mais il y avait quelques buissons. Il y attacha son cheval et était sur le point de remonter en selle lorsqu'il entendit un murmure de voix derrière l'angle du mur.

Retirant son pied de l'étrier, il s'avança et jeta un coup d'œil.

Trois hommes s'avançaient sur la route en direction de la palmeraie.

À leur démarche chaloupée, il comprit qu'il s'agissait de Noirs. Ils s'immobilisèrent lorsqu'il les appela à voix basse, puis se regroupèrent tandis qu'il avançait vers eux, l'épée à la main. Le blanc de leurs yeux étincelait à la clarté des étoiles. Leurs appétits bestiaux se lisaient sur leurs visages d'ébène, mais ils savaient - tout comme lui - que leurs gourdins ne seraient pas de taille contre son épée.

-Où allez-vous? les interpella-t-il.

-Dans les jardins, pour demander à nos frères d'éteindre le feu, répondirent-ils sinistrement d'une voix gutturale. Aram Baksh nous a promis un homme, mais il a menti. Nous avons trouvé un de nos frères mort dans la chambre-piège. Nous resterons sur notre faim • cette nuit.

-Je ne pense pas, sourit Conan. Aram Baksh va vous donner un homme. Vous voyez cette porte? (Il désigna une petite porte au chambranle de fer encastrée dans le mur ouest.) Attendez là-bas. Aram Baksh va vous donner un homme.

Après avoir reculé avec précaution jusqu'à ce qu'il soit hors d'atteinte d'un coup de gourdin, Conan fit demi-tour et disparut 288derrière l'angle nord-ouest. Parvenu à côté de sa monture, il attendit quelques instants pour s'assurer que les Noirs ne l'avaient pas suivi, puis il se mit debout sur la selle, rassurant sa monture inquiète avec quelques mots à voix basse. Il tendit les mains, saisit le faîte du mur et se hissa sur le bord. Il resta immobile un instant afin d'inspecter les alentours.

La taverne se trouvait à l'angle sud-ouest, le reste de l'enceinte étant occupé par des jardins et des bosquets. Il ne vit personne. La taverne était silencieuse et plongée dans l'obscurité, et il savait que tous les verrous étaient tirés et les fenêtres barricadées.

Conan savait qu'Aram Baksh dormait dans une pièce qui donnait sur une allée bordée de cyprès longeant le mur ouest. Il se glissa telle une ombre entre les arbres et quelques instants plus tard, il frappait doucement à sa porte.

-Qu'y a-t-il? gronda une voix à l'intérieur.

-Aram Baksh! siffla Conan. Les Noirs sont en train d'escalader les murs! La porte s'ouvrit presque instantanément, découvrant la silhouette de l'aubergiste, vêtu simplement d'une chemise, une dague à la main.

L'homme tendit le cou et se retrouva nez à nez avec le Cimmérien.

-Qu'est-ce que c'est que cette hist ... Toi! Les doigts vengeurs de Conan étouffèrent le cri qui allait jaillir de la gorge de l'aubergiste. Les deux hommes basculèrent à terre et Conan arracha la dague des mains de son ennemi. La lame étincela sous les étoiles et le sang gicla. Aram Baksh produisit un gargouillis hideux, la bouche pleine de sang. Conan le remit debout et de nouveau la lame cingla l'air. La plus grande partie de la barbe bouclée de l'aubergiste tomba sur le sol.

Tenant toujours son prisonnier par la gorge car un homme peut encore pousser des cris déchirants avec la langue tranchée - Conan le traîna hors de la chambre, le long de l'allée de cyprès, et jusqu'à la porte du mur d'enceinte. D'une main, il leva le verrou et ouvrit violemment la porte, découvrant les trois silhouettes obscures qui attendaient à l'extérieur tels de noirs vautours. Conan jeta l'aubergiste dans leurs bras.

Un cri horrible sortit de la bouche ensanglantée d'Aram Baksh, mais il n'y eut aucune réaction dans la taverne silencieuse. Les gens qui y logeaient avaient l'habitude d'entendre des cris de l'autre côté 290du mur. L'aubergiste se débattait comme un fou et ses yeux exorbités se tournèrent frénétiquement vers le visage du Cimmérien, n'y lisant aucune pitié. Conan pensait aux dizaines de pauvres diables qui avaient connu une fln immonde et sanglante du fait de la répugnante cupidité de cet homme.

Tout sourires, les Noirs traînèrent leur proie sur la route, se moquant de ses gargouillis inintelligibles. Comment leur aurait-il été possible de reconnaître Aram Baksh dans cette forme ensanglantée et à moitié nue, avec sa barbe taillée de façon grotesque et ses hoquets incohérents? Les bruits qu'il faisait en se débattant parvenaient encore aux oreilles de Conan, resté près de la porte, alors que les silhouettes avaient disparu entre les palmiers.

Après avoir refermé la porte derrière lui, Conan retrouva son cheval, se mit en selle, et partit vers l'ouest, en direction du désert, prenant soin de contourner la sinistre ceinture de palmiers. Tout en chevauchant, il sortit de sa ceinture une bague sur laquelle était monté un joyau étincelant qui captait et emprisonnait la lumière des étoiles en un scintillement chatoyant. Il la tournait et la retournait entre ses doigts tout en l'admirant. Le petit sac de pièces d'or tintait mélodieusement sur le pommeau de sa selle, comme une promesse de richesses encore plus grandes à venir.

-Je me demande ce qu'elle dirait si elle apprenait que j'avais compris qu'il s'agissait de Nafertari et de Jungir Khan à la seconde où je les ai vus, songea-t-il. J'avais aussi entendu parler de l'Etoile de Khorala.

Il y aura une belle scène si jamais elle devine que je l'ai prise au doigt de son amant pendant que je le ligotais avec sa ceinture. Mais ils ne pourront jamais me rattraper avec l'avance que je vais avoir.

Il jeta un coup d'œil vers la palmeraie enténébrée, au milieu de laquelle grandissait une lueur rouge. Un chant s'éleva dans la nuit, vibrant d'une exultation sauvage. Et un autre son vint se mêler à celui-là, un cri démentiel et incohérent, un caquètement frénétique et totalement inintelligible. Le bruit accompagna Conan tandis qu'il galopait vers l'ouest sous les étoiles qui commençaient à pâlir.

-/ 1 LE CRÂNE SUR LE ROCHER a femme essayait de faire avancer sa monture fourbue. Le cheval ne bougeait pas, jambes largement écartées, tête penchée en avant, comme si même la bride de cuir rouge ornée de glands dorés lui paraissait trop lourde. Elle dégagea un pied botté de l'étrier d'argent et sauta de la selle ouvragée d'or. Elle attacha les rênes à la fourche d'un arbrisseau et se retourna, mains sur les hanches, afin d'examiner le décor qui l'entourait.

Il n'était guère engageant. Des arbres géants ceignaient le petit bassin où son cheval venait de s'abreuver. Des fourrés gênaient la vue et l'empêchaient d'y voir correctement dans la pénombre de la haute voûte de branches entrelacées. Un frisson spasmodique parcourut ses épaules et elle poussa un juron.

Elle était grande, avait une poitrine opulente, des membres longs et des épaules robustes. Toute sa silhouette témoignait d'une 293force peu commune, sans toutefois rien ôter de la grâce féminine qui se dégageait de son apparence. En dépit de son port et de ses vêtements, tout en elle respirait la féminité. Ses habits semblaient incongrus, étant donné le décor environnant. Elle ne portait pas une jupe, mais d'amples culottes de soie s'arrêtant à une largeur de main au-dessus des genoux, retenues par une large bande de soie enroulée autour de sa taille comme une ceinture. Ses bottes évasées en cuir souple lui arrivaient presque aux genoux et sa chemise de soie décolletée, aux manches et au col bouffants, complétaient son costume. Une épée droite à double tranchant pendait sur une de ses hanches gracieuses et une longue dague sur l'autre. Ses cheveux blonds et ébouriffés, coupés au carré à la hauteur des épaules, étaient retenus par un bandeau de satin écarlate.

Sans le vouloir, elle offrait un tableau pittoresque, se profilant de la sorte sur cette forêt immémoriale dans laquelle elle paraissait curieusement déplacée. Elle aurait dû se tenir sur un fond de nuages marins, de mâts peints et de mouettes tournoyant dans les airs. Il y avait la couleur de la mer au fond de ses grands yeux. Ce qui était somme toute chose normale, car il s'agissait de Valeria de la Fraternité Rouge, dont les hauts faits sont célébrés par des chants et des ballades partout où se retrouvent les écumeurs des mers.

Elle s'efforçait de percer du regard la voûte vert sombre des branches entrelacées et d'apercevoir le ciel qui devait se trouver plus haut, mais elle y renonça en marmonnant une imprécation.

Laissant son cheval attaché, elle avança à grands pas dans la direction de l'est, jetant de temps à autre un coup d'œil vers le bassin derrière elle afin de garder son chemin en mémoire. Le silence de la forêt la déprimait. Aucun oiseau ne chantait sur les branches hautes, pas un frôlement dans les buissons pour indiquer la présence de petits animaux. Elle avait parcouru des lieues dans un royaume de profond silence, que seuls étaient venus briser les bruits de sa propre fuite.

Elle avait étanché sa soif au bassin, mais elle ressentit les affres de la faim et se mit à la recherche de ces fruits dont elle s'était nourrie après avoir épuisé les provisions qu'elle avait emportées dans les fontes de ses selles.

Puis elle aperçut devant elle un affleurement de roche sombre, ressemblant à du silex, qui montait vers ce qui avait l'air d'être un 294promontoire rocheux et que l'on devinait à travers les arbres. Le sommet était peut-être plus élevé que la cime des arbres, et de cette hauteur elle pourrait alors voir ce qu'il y avait plus loin ... s'il y avait bien autre chose que cette forêt apparemment sans limites à travers laquelle elle s'enfonçait depuis tant de jours.

Une étroite corniche formait une rampe naturelle qui conduisait vers le sommet de cette paroi escarpée. Après être montée d'une cinquantaine de pieds, elle parvint à la ceinture de feuillage qui faisait le tour du piton rocheux. Des arbres poussaient à quelque distance de celui-ci, mais l'extrémité basse de leurs branches frôlait la roche et elles recouvraient le piton de leur verdure. Elle avança à tâtons dans l'obscurité de ces feuillages, incapable de voir quoi que ce soit au-dessous ou au-dessus d'elle, mais elle aperçut peu après un bout de ciel bleu. Quelques secondes plus tard elle émergeait des ténèbres et se retrouvait sous la lueur vive et chaude du soleil. La voûte de la forêt s'étendait à ses pieds.

Elle se tenait sur un large promontoire qui se trouvait à peu près au niveau de la cime des arbres. Un rocher s'élevait en pointe de ce promontoire, dont le sommet était le point culminant du bloc rocheux qu'elle venait d'escalader. Mais ce fut autre chose qui retint son attention. Son pied avait heurté quelque chose dans le lit de feuilles mortes qui tapissait le promontoire. Elle écarta les feuilles du bout du pied et découvrit un squelette humain. Elle parcourut d'un œil expérimenté la forme blanchie, mais ne décela aucune trace d'os brisés ni aucun signe de violence. L'homme devait être mort d'une mort naturelle, mais elle ne parvenait pas à comprendre pourquoi il avait escaladé un promontoire rocheux aussi élevé afin d'y mourir.

Elle se hissa au sommet de la pointe rocheuse et regarda l'horizon.

De sa position dominante, la voûte de la forêt ressemblait à un parterre végétal, tout aussi impénétrable vu d'ici qu'en bas. Elle ne parvenait même pas à apercevoir le bassin près duquel elle avait laissé sa monture.

Elle jeta un coup d'œil vers le nord, dans la direction d'où elle était arrivée. Elle ne vit que l'océan vert qui ondoyait à perte de vue et devina une légère ligne bleue au loin, qui marquait l'emplacement de la chaîne de collines qu'elle avait traversée des jours auparavant, avant de s'enfoncer dans cette immensité de verdure.

295La perspective était identique à l'est et à l'ouest, à l'exception de la ligne bleutée des collines. Mais lorsqu'elle tourna les yeux vers le sud elle se raidit et retint sa respiration. A un mile dans cette direction, la forêt se clairsemait pour s'interrompre brutalement, laissant la place à une plaine parsemée de cactus. Et au milieu de cette plaine se dressaient les murailles et les tours d'une ville. Valeria jura sous l'effet de la surprise.

Ceci dépassait l'entendement. Il n'aurait pas été surprenant de voir des habitations humaines les cases en forme de ruche d'une peuplade noire ou les habitations troglodytiques de la mystérieuse race à la peau brune qui vivait - à en croire les légendes - quelque part dans cette région inexplorée. Mais c'était plus qu'étonnant de tomber sur une cité aux murailles de pierre, ici, à tant de longues semaines de marche des plus proches avant-postes de toute forme de civilisation.

Les mains endolories par l'escalade de la pointe rocheuse, elle se laissa glisser sur le promontoire rocheux, perplexe quant à la conduite à adopter. Elle venait de loin - du camp de mercenaires situé au milieu des grandes prairies aux abords de la ville frontière de Sukhmet. Ces aventuriers intrépides issus de nombreuses races y protégeaient la frontière stygienne des raids qui s'abattaient comme une vague écarlate depuis le Darfar. Sa fuite avait été aveugle; elle s'était enfoncée dans une contrée dont elle ignorait tout. Et maintenant, elle était partagée entre l'envie irrésistible de galoper tout droit vers cette cité au milieu de la plaine et sa prudence instinctive qui 1' incitait à faire un vaste détour dans sa fuite solitaire.

Ses ruminations furent chassées par le bruissement qui agita les feuilles en contrebas. Elle pivota sur ses talons avec une souplesse toute féline et sa main se porta vivement sur son épée ... et alors, elle s'immobilisa et écarquilla les yeux en voyant l'homme qui se trouvait devant elle.

C'était presque un géant par la taille; ses muscles saillaient nettement sous sa peau tannée par le soleil. Sa tenue était semblable à la sienne, si ce n'est que sa large ceinture était en cuir et non en tissu.

Une épée à large lame et un poignard en pendaient.

-Conan, le Cimmérien! s'exclama-t-elle. Que fais-tu à mes trousses, toi? Un sourire carnassier fendit le visage du Cimmérien dont les farouches yeux bleus, embrasés par une flamme sur laquelle aucune - 296femme ne pouvait se méprendre, parcouraient la superbe silhouette, s'attardant sur la courbe des seins splendides sous la chemise légère et sur les parties de peau blanche qui apparaissaient entre les culottes et le haut des bottes.

-Tu ne le sais donc pas? ricana-t-il. N'ai-je pas assez clairement montré mon admiration pour toi dès l'instant où je t'ai vue pour la première fois ? -Un étalon n'aurait pu l'afficher plus clairement, répondit-elle d'un air dédaigneux. Mais je n'aurais jamais pensé te retrouver aussi loin des barriques d'ale et des marmites de Sukhmet. M'as-tu vraiment suivie depuis le camp de Zarallo ou en as-tu été chassé à coups de fouet comme un voleur? Il rit de son insolence et fit jouer ses puissants biceps.

-Tu sais bien que Zarallo n'avait pas suffisamment de gredins à sa solde pour me chasser du camp à coups de fouet, grimaça-t-il. Bien sûr que je t'ai suivie. Et c'est d'ailleurs bien ta veine, ma fille! Quand tu as poignardé cet officier stygien, tu as perdu la protection et la faveur de Zarallo et tu t'es mise hors la loi aux yeux des Stygiens.

-Je le sais, répondit-elle sur un ton maussade. Mais que pouvais-je faire d'autre? Tu sais bien en quoi a consisté ma provocation.

-Bien sûr, acquiesça-t-il. Si j'avais été là, je l'aurais poignardé moi-même. Mais quand une femme tient à vivre entourée d'hommes dans un campement militaire, elle doit s'attendre à de telles choses.

Valeria frappa le sol du talon de sa botte et poussa un juron.

-Pourquoi les hommes ne me laissent-ils pas vivre une vie d'homme? -La réponse est évidente! (Il la dévorait de nouveau avidement du regard.) Mais tu as été bien avisée de t'enfuir. Les Stygiens t'auraient fait écorcher. Le frère de cet officier t'a suivie ... et plus rapidement que tu 1' imaginais, je n'en doute pas. Il n'était pas très loin derrière toi quand je l'ai rejoint. Son cheval était meilleur que le tien. Il t'aurait rattrapée et t'aurait coupé la gorge quelques miles plus loin.

-Et alors? demanda-t-elle.

-Alors quoi ? répondit-il, comme intrigué.

-Le Stygien ...

-Mais, qu'est-ce que tu crois? répondit-il sur un ton impatient.

Je l'ai tué, bien sûr, et j'ai abandonné sa carcasse aux vautours. Toutefois, 297cela m'a retardé, et j'ai presque perdu ta trace quand ru as franchi la crête des collines. Sinon, je t'aurais rattrapée depuis longtemps.

-Et maintenant tu crois que tu vas me ramener de force au camp de Zarallo ? se moqua-t-elle.

-Ne raconte pas d'idioties, grogna-t-il. Allons, ma fille, ne joue pas les tigresses. Je ne suis pas comme ce Stygien que tu as poignardé et tu le sais ...

-Un vagabond sans le sou ... , se moqua-t-elle.

Ilia regarda et éclata de rire.

-Et que crois-tu être? Tu n'as même pas assez d'argent pour te payer de nouveaux fonds de culotte. Ton mépris ne m'impressionne pas. Tu sais parfaitement que j'ai commandé des navires bien plus grands et des équipages bien plus nombreux que tu ne l'as jamais fait.

Quant à être pauvre ... Quel aventurier errant ne l'est pas, la plupart du temps? J'ai dilapidé tellement d'or dans tous les ports du monde que je pourrais remplir un galion avec! Et ça aussi, tu le sais.

-Et où sont les beaux navires et les courageux marins que tu commandais? se moqua-t-elle.

-Au fond des océans, pour la plupart, répondit-il allégrement.

Les Zingaréens ont coulé mon dernier navire au large des côtes shémites ... c'est la raison pour laquelle j'ai rallié les Francs Compagnons de Zarallo. Je me suis rendu compte que je m'étais fait avoir au moment où nous avons marché sur la frontière du Darfar. La paie était maigre, le vin aigre, et les femmes noires ne m'attirent pas. Etc' étaient les seules à venir dans notre camp à Sukhmet, avec leurs anneaux dans le nez et leurs dents limées, pouah ! Pourquoi as-tu rejoint Zarallo ? Sukhmet est bien loin des eaux salées.

-Ortho le Rouge voulait faire de moi sa maîtresse, répondit elle sombrement. J'ai sauté par-dessus bord une nuit et j'ai nagé vers le rivage; le navire mouillait près des côtes kushites, au large de Zabhela. Là, un marchand shémite m'a dit que Zarallo avait conduit ses Franches Compagnies dans le Sud afin de protéger la frontière avec le Darfar. On ne me proposait rien de mieux. J'ai fait route avec une caravane qui allait vers l'est et suis finalement arrivée à Sukhmet.

-C'était de la folie de t'enfoncer dans le Sud comme tu l'as fait, remarqua Conan, mais c'était aussi une sage décision, car les patrouilles 298de Zarallo n'auraient jamais pensé à te chercher dans cette direction.

Seul le frère de l'homme que tu as tué a retrouvé par hasard ra piste.

-Et qu'as-tu l'intention de faire à présent? demanda-t-elle.

-De bifurquer vers l'ouest, répondit-il. Je me suis déjà retrouvé aussi loin au sud, mais jamais aussi loin à 1 'est. De nombreux jours de marche vers l'ouest nous amèneront vers la grande savane où les tribus noires font paître leur bétail. J'ai des amis dans ces tribus. Nous gagnerons la côte er trouverons un navire. J'en ai soupé de la jungle.

-Alors, mets-toi en route, lui conseilla-t-elle. En ce qui me concerne, j'ai d'autres projets.

-Ne sois pas stupide! (Il se montra énervé pour la première fois.) Tu ne peux pas continuer à errer à travers cerre forêt.

-Je le peux si je le décide.

-Mais qu'est-ce que ru comptes faire? -Ça ne re regarde pas, répondit-elle sur un ton cassant.

-Mais si, répondit-il calmement. Tu crois que je t'ai suivie aussi loin juste pour faire demi-tour er repartir les mains vides ? Sois donc raisonnable, ma fille. Je ne veux pas re faire de mal.

Il fir un pas dans sa direction er elle bondir en arrière en faisant jaillir son épée.

-Arrière, chien de barbare! Je vais t'embrocher comme un cochon rôti ! Il s'immobilisa à contrecœur er lui demanda: -Tu veux que je re prenne ce jouer des mains et m'en serve pour te fesser? -Des mots! Rien que des mors! se moqua-t-elle.

Des lueurs pareilles au reflet du soleil sur les eaux bleues dansaient au fond de ses yeux intrépides. Il savait que c'était la vérité. Aucun homme ne pouvait désarmer Valeria de la Fraternité de ses mains nues et vivre pour s'en vanter. Il fronça les sourcils, en proie à des émotions contradictoires. Il était en colère er pourtant il était également amusé er plein d'admiration devant le caractère de la jeune femme. Il brûlait de l'envie de saisir ce corps splendide er de le serrer violemment dans ses bras d'acier, mais il ne voulait pas la heurter pour autant. Il était déchiré entre son désir de la secouer violemment er celui de la caresser.

Il savait que s'il s'approchait d'un peu trop près, elle lui enfoncerait sa lame dans le cœur. Il avait vu Valeria tuer trop d'hommes lors de 299raids sur la frontière et de bagarres de taverne pour se méprendre à son sujet. Il savait qu'elle était aussi rapide et féroce qu'une tigresse.

Il pouvait bien sûr dégainer son épée et la désarmer en faisant sauter la sienne de sa main, mais la pensée de croiser le fer avec une femme, même s'il n'avait pas l'intention de la blesser, lui était particulièrement ' repugnante.

-Sois maudite, traînée! s'exclama-t-il dans son exaspération.

Je vais t'arracher les ...

Il fit un pas vers elle, emporté par sa passion téméraire, et elle se prépara à porter une botte mortelle. C'est alors qu'un événement soudain et surprenant vint interrompre cet échange tout à la fois périlleux et cocasse.

Qu'est-ce que c'est? C'était Valeria qui venait de pousser cette exclamation, mais tous les deux sursautèrent violemment et Conan pivota comme un félin, faisant jaillir sa grande épée dans sa main. Dans la forêt avait retenti un horrible concert de hennissements ... des chevaux en proie à une terreur abjecte et aux plus grandes souffrances. Le bruit sec d'os brisés vint se mêler à cette clameur. 

-Des lions attaquent les chevaux! s'écria Valeria.

-Où as-tu vu des lions ? siffla Conan, les yeux brillants. As-tu entendu un lion rugir? Eh bien, moi non plus! Ecoute ces os qui craquent - un lion ne ferait pas un bruit pareil en tuant un cheval.

Il se précipita au bas de la rampe naturelle et elle le suivit. Ils oublièrent au passage leur querelle, mus par l'instinct naturel des aventuriers à s'unir face à un danger commun. Les hennissements avaient cessé lorsqu'ils parvinrent finalement au bas du rocher, se frayant un chemin à travers le voile de verdure qui ceinturait le rocher.

-J'ai trouvé ton cheval attaché près du bassin là-bas, murmura t-il, en avançant si silencieusement qu'elle ne se demanda plus comment il avait fait pour la surprendre sur le rocher. J'ai attaché ma monture à côté de la tienne et j'ai suivi les empreintes de tes bottes. Maintenant, regarde! Ils avaient émergé de la ceinture de feuillage et regardaient en contrebas, dans les profondeurs de la forêt. Au-dessus d'eux la voûte verdâtre avait tendu son sombre baldaquin. Au-dessous, la lumière du ' soleil filtrait juste assez pour former un crépuscule couleur de jade. A - 300quelques dizaines de pas de là, les gigantesques troncs étaient sombres et comme irréels.

-Les chevaux devraient se trouver juste derrière ce fourré, là-bas, murmura Conan si doucement , que sa voix aurait pu être une brise soufflant à travers les branches. Ecoute! Valeria avait déjà entendu. Un frisson glacé parcourut ses veines et elle posa inconsciemment sa main pâle sur le bras musclé et bronzé de son compagnon. D'au-delà du fourré, ils entendirent le craquement sec d'os et le déchirement des chairs, mêlés aux échos de mastication et de salivation d'un horrible festin.

-Des lions ne feraient pas un bruit pareil, murmura Conan.

Quelque chose est en train de dévorer nos chevaux, mais ce n'est pas un lion ... Crom! Le bruit cessa soudain et Conan proféra un juron à demi étouffé.

Une brise soudaine venait de se lever derrière eux et soufflait droit vers l'endroit où l'assassin invisible était dissimulé à leur vue.

-Le voilà! murmura Conan en levant son épée à mi-hauteur.

Le fourré s'agita violemment et Valeria s'agrippa au bras ferme de Conan. Bien qu'ignorant tout de la jungle, elle savait cependant qu'aucun animal de sa connaissance n'aurait pu secouer les buissons de la sorte.

-Il doit être aussi gros qu'un éléphant, murmura Conan, en écho aux pensées de la jeune femme. Que diable ...

Sa voix s'effilocha et il se tut complètement en un silence hébété.

Une tête de cauchemar et de démence venait d'apparaître à travers les taillis. Des mâchoires grimaçantes découvraient des rangées de défenses jaunies dégouttant de sang; au-dessus de la gueule béante se trouvait un museau semblable à celui d'un saurien. Des yeux énormes, ressemblant à ceux d'un python, mais grossis un millier de fois, fixaient sans ciller les deux humains pétrifiés qui s'accrochaient au rocher au-dessus de lui. Du sang coulait de sa gueule, maculant ses lèvres squameuses et flasques.

Sa tête, plus grosse que celle d'un crocodile, était arquée au bout d'un long cou écailleux sur lequel était hérissée une rangée de pointes en dents de scie. Derrière ce cou, écrasant les bruyères et les jeunes arbres, s'avançait lourdement un corps de titan au torse bombé, posé 301sur des pattes absurdement courtes. Son ventre blanchâtre balayait presque le sol et le cou crénelé de piques était trop haut pour que Conan l'atteigne sur la pointe des pieds. Une longue queue pointue, pareille à celle d'un scorpion aux proportions gigantesques, traînait ' .

a sa suite.

-Remonte sur le rocher, vite! aboya Conan en repoussant la fille derrière lui. Je ne pense pas qu'il puisse grimper ici, mais il peut se mettre sur ses pattes arrière et nous atteindre ...

Piétinant les arbustes et arrachant les buissons, le monstre s'avança lourdement à travers les fourrés et ils refluèrent vers le haut du rocher comme des feuilles chassées par le vent. Au moment où Valeria plongeait dans 1 'écran de verdure, un coup d'œil en arrière lui montra le titan qui se dressait terriblement sur ses pattes arrière comme Conan 1 'avait prédit. À cette vue, elle fut gagnée par la panique: dressé ainsi, le grand animal féroce semblait plus gigantesque encore, et sa tête au museau camus dépassa des arbres. Puis la main de fer de Conan se referma sur le poignet de Valeria et elle fut violemment tirée en avant dans l'océan aveuglant de verdure. Elle se retrouva de nouveau sous la chaude clarté du soleil juste au moment où le monstre abattait ses pattes de devant sur le piton avec un impact qui fit vibrer la roche.

Dans le dos des deux fugitifs, la tête gigantesque fendit les branches et creva la cime des arbres et, l'espace d'un instant effroyable, Conan et Valeria virent la tête de cauchemar s'encadrer au milieu des feuilles vertes, les yeux flamboyants et les mâchoires béantes. Puis les crocs géants claquèrent et se refermèrent sur le vide, et la tête se renfonça, disparaissant de leur vue comme si elle venait de s'enfoncer sous l'eau.

En regardant à travers les branches brisées qui jonchaient le rocher, Conan et Valeria virent la créature, accroupie sur ses pattes arrière au pied du promontoire rocheux, les regardant de ses yeux qui ne clignaient pas.

Valeria frissonna.

-Combien de temps penses-tu qu'il va rester accroupi comme ça? Conan donna un coup de pied dans le crâne qui gisait sur le tapis de feuilles.

-Celui-ci doit avoir grimpé jusqu'ici pour lui échapper, ou échapper à un de ses congénères. Ses os ne sont pas brisés. Cette chose 302doit être un dragon, pareil à ceux dont parlent les légendes des Noirs.

Si c'est bien le cas, il ne bougera pas d'ici avant que nous soyons morts tous les deux.

Valeria le regarda d'un air absent, oubliant son ressentiment.

Elle repoussa la vague de panique qui menaçait de la submerger. Elle avait fait la preuve de son courage téméraire un millier de fois lors de féroces batailles sur mer et sur terre, sur les ponts dégoulinant de sang de vaisseaux de guerre en proie aux flammes, dans les assauts de cités fortifiées et sur les plages où les hommes intrépides de la Fraternité Rouge piétinaient le sable et s'entre-tuaient à coups de poignard dans leurs luttes de pouvoir. Mais le sort qui la guettait désormais glaçait le sang dans ses veines. Un coup de coutelas dans le feu de la bataille n'était rien, mais rester assise et impuissante sur un rocher désolé jusqu'à en mourir de faim, assiégée par une monstrueuse survivance d'une ère révolue ... Cerre pensée envoyait des ondes de panique au tréfonds de son âme.

-Il devra panir pour boire er manger, dit-elle d'un air impuissant.

-Il n'aura pas besoin d'aller bien loin pour faire l'un er l'autre, lui fic remarquer Conan. Il vient cour juste de se gorger de viande de cheval er, tour comme un serpent, il peur rester longtemps avant d'avoir besoin de manger ou de boire de nouveau. Mais il semble bien qu'il ne s'endort pas après avoir mangé, comme le ferait un véritable serpent. De roure façon, il ne peur pas gravir ce rocher.

Conan parlait sur un con calme. C' éraie un barbare, er la formidable patience des immensités sauvages er de leurs enfants éraie tour autant partie intégrante de sa personnalité que ses pulsions charnelles er ses rages. Il pouvait endurer une situation relie que celle-ci avec un stoïcisme impensable pour un civilisé.

-Ne pourrions-nous pas nous enfuir par les arbres, en passant d'une branche à l'autre comme les singes? demanda Valeria sur un ton désespéré.

Il secoua la rêre.

-J'y ai pensé. Les branches qui couchent le rocher juste au-dessous de nous sont trop fines. Elles se briseraient sous notre poids.

De plus, j'ai dans l'idée que ce démon pourrait déraciner rous les arbres des alentours.

-Eh bien, allons nous rester assis ici sur nos fesses jusqu'à ce que 303nous mourrions de faim, comme ça? s'écria-t-elle furieuse en donnant un vigoureux coup de pied dans le crâne et l'envoyant rouler de l'autre côté du rocher. Il n'en est pas question! Je vais descendre et lui trancher sa satanee tete ...

Conan s'était assis sur une saillie de la roche, au pied de la pointe de pierre. Il posa un regard admiratif sur les yeux enflammés de la jeune fille et sur sa silhouette tendue et frémissante. Mais, comprenant qu'elle était prête à tout dans sa folie, il ne laissa rien transparaître de son admiration quand il s'exprima: -Assieds-toi, grogna-t-il, l'attrapant par le poignet et l'attirant sur ses genoux. (Elle fut trop surprise pour résister alors qu'il saisissait l'épée de la jeune femme et la remettait dans son fourreau.) Reste assise.

Ne bouge pas et calme-toi. Tu ne réussirais qu'à briser ta lame sur ses écailles. Il te goberait d'un seul coup ou briserait ton corps comme une coquille d'œuf avec sa queue écailleuse. Nous nous tirerons de ce pétrin d'une façon ou d'une autre, mais nous n'y arriverons pas en nous faisant boulotter.

Elle ne répondit rien et ne chercha pas non plus à repousser le bras qui enserrait sa taille. Elle était effrayée et c'était là une sensation nouvelle pour Valeria de la Fraternité Rouge. Elle resta donc assise sur les genoux de son compagnon - ou de son ravisseur - avec une docilité qui aurait étonné Zarallo, lui qui l'avait rejetée en la traitant de« diablesse échappée du sérail de l'enfer>>.

Conan jouait machinalement avec les boucles blondes de la jeune fille, semblant uniquement préoccupé par sa conquête. Ni le squelette à ses pieds, ni le monstre accroupi en contrebas ne troublaient son esprit ou n'émoussaient 1' intérêt qu'il lui portait.

Les yeux sans cesse en mouvement de la jeune fille, fouillant les feuillages en contrebas, découvrirent des taches de couleur au milieu du vert. Il s'agissait de fruits, de gros globes rouge foncé suspendus aux branches d'un arbre dont les larges feuilles avaient une teinte verte particulièrement intense et éclatante. Elle prit conscience de sa faim et de sa soif bien que cette dernière ne l'ait pas assaillie avant qu'elle comprenne qu'elle ne pouvait plus descendre du promontoire rocheux pour trouver de l'eau et de la nourriture.

-Nous ne sommes pas condamnés à mourir de faim, dit-elle.

Nous pouvons prendre ces fruits.

' A 304Conan regarda dans la direction qu'elle indiquait.

-Si nous en mangions, nous n'aurions plus besoin de la morsure du dragon, grogna-t-il. Il s'agit de ce que les Noirs de Kush appellent les (( Pommes de Derketa )). Derketa est la Reine des Morts. Bois un peu du jus de ce fruit, ou renverses-en un peu sur ta peau, et tu seras morte avant d'avoir fini de dévaler ce rocher.

-Oh! Elle retomba dans un silence consterné. Il ne semblait y avoir aucune échappatoire à leur situation, songea-t-elle lugubrement. Elle ne voyait pas comment ils pourraient s'en sortir alors que Conan ne semblait intéressé que par sa taille souple et ses tresses bouclées.

S'il essayait de réfléchir à un plan d'évasion, il n'en laissait rien parattre.

-Si tu ôtes tes mains de moi suffisamment longtemps pour grimper tout en haut de ce rocher, dit-elle alors, tu verras quelque chose qui te surprendra.

Il lui lança un regard interrogateur, puis obéit d'un haussement de ses puissantes épaules. Après avoir grimpé tout en haut de 1 'aiguille rocheuse, il regarda au loin, par-dessus la voûte des arbres.

Il resta silencieux un long moment, immobile telle une statue de bronze sur un socle de pierre.

-C'est une cité fortifiée bâtie en pierre, pas de doute là-dessus, murmura-t-il alors. C'est là que tu allais quand tu as essayé de m'expédier seul vers la côte ? -Je l'ai vue juste avant que tu arrives. Je n'en connaissais pas l'existence quand j'ai quitté Sukhmet.

-Qui aurait pensé trouver une ville ici? Je ne pense pas que les Stygiens se soient jamais aventurés aussi loin. Se pourrait-il que des tribus noires aient érigé une ville comme celle-ci? Je n'aperçois aucun troupeau sur la plaine, aucune trace de culture et je ne vois personne bouger.

-Comment pourrais-tu arriver à voir tout cela, à cette distance? demanda-t-elle.

Il haussa les épaules et se laissa retomber sur le promontoire.

-Eh bien, les gens qui habitent dans cette ville ne peuvent nous être d'aucun secours à l'heure actuelle. Et peut-être ne nous aideraient-ils pas même s'ils le pouvaient. Les habitants des contrées A 306noires sont généralement hostiles aux étrangers. Ils nous transperceraient probablement de part en part à coups de lances ...

Il s'interrompit soudain et resta silencieux, comme s'il avait oublié ce qu'il était en train de dire, et fronça les sourcils en regardant les globes écarlates qui brillaient parmi les feuilles.

' -A coups de lances! murmura-t-il. Quel imbécile je fais de ne pas y avoir pensé plus tôt! C'est bien la preuve de l'effet que produit une jolie femme sur l'intelligence d'un homme.

-De quoi parles-tu? lui demanda-t-elle.

Sans répondre à sa question, il descendit jusqu'à la ceinture de feuilles et regarda à travers. Le grand monstre était accroupi en dessous, les yeux levés vers le promontoire rocheux avec toute la terrible patience des reptiles. Un de ses congénères avait peut-être regardé un de ses ancêtres troglodytes de la même façon, juché lui aussi au sommet d'une pointe rocheuse, à l'aube mystérieuse de l'humanité. Conan le maudit sans toutefois s'emporter et entreprit de couper des branches, tendant les bras pour les sectionner aussi près du tronc que possible.

Les branches qui s'agitaient inquiétèrent le monstre. Il se dressa sur ses pattes arrière et cingla les airs de sa queue hideuse, cassant net les arbrisseaux comme s'il s'était agi de cure-dents. Conan le regardait prudemment du coin de l'œil et au moment où Valeria pensait que le dragon allait se jeter une nouvelle fois contre le rocher, le Cimmérien recula et se hissa au sommet du promontoire avec les branches qu'il venait de couper. Il y en avait trois, de minces tiges d'environ sept pieds de long, guère plus épaisses que son pouce. Il avait également coupé plusieurs longueurs de vigne sauvage fine et résistante.

-Des branches trop fines pour en faire des manches de lance et des vignes pas plus épaisses que des cordelettes, fit-il remarquer en montrant le feuillage autour du promontoire rocheux. Elles ne pourraient jamais supporter notre poids ... mais l'union fait la force.

C'est ce que les renégats aquiloniens avaient l'habitude de nous dire, à nous autres Cimmériens, quand ils venaient dans les collines pour lever une armée afin d'envahir leur propre pays. Mais nous nous battons toujours par clans et par tribus.

-Que diable tout ceci a-t-il à voir avoir avec ces bouts de bois? demanda-t-elle.

-Attends et tu vas comprendre.

307Il assembla les bouts de bois et cala la lame de son poignard à l'une des extrémités. Puis il entoura le tout avec les sarments et lorsqu'il eut terminé, il disposait d'une lance puissante, dotée d'un solide manche de sept pieds de long.

' -A quoi bon? demanda Valeria. Tu m'as dit qu'une lance ne parviendrait jamais à percer ses écailles ...

-Tout son corps n'est pas recouvert d'écailles, répondit Conan.

Il y a plus d'une façon d'écorcher une panthère.

Après être descendu jusqu'à atteindre l'extrémité du feuillage, il leva la lance et enfonça délicatement la lame dans l'une des Pommes de Derketa, s'écartant afin d'éviter les gouttes rouge sombre qui tombaient du fruit transpercé. Puis il retira la lame et montra à Valeria l'acier bleuté maculé de tâches rouge sombre.

-Je ne sais pas si ça fera l'affaire, dit-il. Il y a assez de poison là-dessus pour tuer un éléphant, mais ... et puis, nous verrons bien! Valeria se tenait dans son dos quand il se laissa descendre entre les branches. Tenant précautionneusement la lance empoisonnée loin de lui, il passa sa tête à travers les branches et interpella le monstre.

-Que fais-tu donc à attendre en bas, rejeton bâtard de parents douteux? fut l'une de ses questions les plus décentes. Enfonce donc ta tête hideuse par là une nouvelle fois, espèce de brute au grand cou ...

à moins que tu veuilles que je descende et que je la détache à coups de pied de ton épine dorsale illégitime? Cela ne s'arrêta pas là et certaines de ses interjections firent ouvrir de grands yeux à Valeria, en dépit de l'éducation profane qu'elle avait reçue parmi les écumeurs des mers. Et cela produisit l'effet escompté sur le monstre. Comme les jappements incessants d'un chien irritent et mettent en rogne des animaux ordinairement plus silencieux, la voix sonore d'un homme déclenche un sentiment de peur chez certaines bêtes et une rage démentielle chez d'autres. Soudain, avec une vitesse terrifiante, la brute titanesque se redressa sur ses puissantes pattes arrière, tendant son cou et le reste son corps dans un effort frénétique pour atteindre ce Pygmée vociférant dont les cris dérangeaient le silence primordial de son antique royaume.

' Mais Conan avait estimé la distance avec précision. A quelque cinq pieds en dessous de lui, la puissante tête jaillit soudain à travers les feuilles avec un bruit terrifiant, mais en vain. Et tandis que sa gueule 308monstrueuse s'ouvrait aussi largement que l'aurait fait celle d'un grand serpent, Conan enfonça sa lance dans l'angle rouge que formait la jointure de la mâchoire. Il frappa de toute la force de ses bras, enfonçant la longue lame du poignard jusqu'à la garde dans la chair, traversant muscles et os.

Les mâchoires se refermèrent instantanément en claquant, sectionnant le triple épieu et manquant de justesse de faire basculer Conan de son perchoir. Il serait tombé si la jeune fille derrière lui ne l'avait pas attrapé par la ceinture en un geste désespéré. Il s'agrippa à une saillie rocheuse à travers les feuilles et grimaça un remerciement à la jeune femme.

Au niveau du sol, le monstre s'agitait dans un sens et dans l'autre comme un chien ayant du poivre dans les yeux. Il balançait sa tête d'un côté et de l'autre et ne cessait d'ouvrir toute grande sa gueule. Puis il posa une de ses gigantesques pattes avant sur le manche de la lance et parvint à arracher la lame. Il releva la tête d'un geste violent, mâchoires grandes ouvertes, crachant du sang, et regarda vers le haut du rocher avec une fureur si intense et pleine d'intelligence que Valeria en trembla et dégaina son épée. Les écailles de son dos et ses flancs virèrent d'un brun terne à un rouge vif. Mais le plus horrible fut que le monstre rompit son silence. Les cris qui sortirent de ces mâchoires dégoulinantes de sang ne ressemblaient à ceux d'aucune autre créature terrestre.

Avec des rugissements rauques et grinçants, le dragon se jeta contre le promontoire rocheux qui était la citadelle de ses ennemis.

Encore et encore sa puissante tête fendit les branches mais ses mâchoires ne rencontrèrent que le vide. La créature se jeta sur le rocher avec une telle force qu'il vibra de la base au sommet. Se dressant sur ses pattes arrière, elle le saisit avec ses pattes de devant comme le ferait un être humain et s'attaqua à la base comme s'il s'était agi d'un arbre.

Cette démonstration de fureur primitive glaça le sang dans les veines de Valeria, mais Conan était, lui-même, trop proche du primitif pour ressentir autre chose qu'un intérêt plein de compréhension. Pour le barbare, il n'y avait aucun abîme entre les humains comme lui et les animaux, à la différence des conceptions de Valeria. Pour Conan, le monstre en contrebas n'était qu'une forme de vie qui différait de la sienne avant tout dans sa forme physique. Il lui attribuait des caractéristiques semblables aux siennes et ne voyait dans sa fureur 309qu'une contrepartie de ses propres colères, et dans ses rugissements et ses beuglements les équivalents reptiliens des imprécations qu'il lui avait lancées. Parce qu'il ressentait une forme de parenté avec toutes les créatures sauvages, y compris les dragons, il lui était impossible de ressentir l'horreur et le dégoût qui avaient assailli Valeria quand elle avait vu la férocité de la créature.

Il resta assis à la regarder tranquillement, montrant du doigt les différents changements qui étaient en train de s'opérer dans ses • rugissements et ses mouvements.

-Le poison commence à faire effet, dit-il d'une voix assurée.

-Je ne le pense pas.

Pour Valeria, il semblait ridicule de penser que quelque substance, aussi mortelle soit-elle, pouvait avoir un quelconque effet sur cette montagne de muscles et de rage.

-Il y a de la douleur dans sa voix, déclara Conan. Au début il était tout simplement énervé à cause de la douleur aiguë dans sa mâchoire. Mais là, il sent la morsure du poison. Regarde! Il vacille. Il sera aveugle d'ici quelques minutes. Qu'est ce que je t'avais dit? Le dragon venait de tituber et de s'avancer maladroitement avant de s'écraser dans les buissons dans un grand fracas.

-Est-il en train de s'enfuir? demanda Valeria, mal à l'aise.

-Il se dirige vers le bassin! dit Conan en bondissant, galvanisé et prêt à agir sur l'instant. Le poison lui a donné soif. Viens! Il sera aveugle dans quelques instants, mais il pourra toujours retrouver son chemin jusqu'au pied du rocher grâce à son odorat et s'il nous y flaire encore, il restera assis là jusqu'à ce qu'il meure. Et ses congénères pourraient être attirés par ses cris. En avant! -En bas? demanda Valeria, terrorisée.

-Bien sûr! Nous allons gagner la ville! Ils nous couperont peut être la tête là-bas, mais c'est notre seule chance. Nous rencontrerons peut-être un millier d'autres dragons en chemin, mais c'est la mort assurée si nous restons ici. Si nous attendons jusqu'à ce qu'il meure, nous risquons d'avoir à en découdre avec une douzaine de ses congénères.

Suis moi, et vite! Il descendit la rampe aussi rapidement qu'un singe, ne s'arrêtant que pour aider sa compagne moins agile que lui et qui, jusqu'à ce qu'elle voie le Cimmérien descendre, s'était imaginée être l'égale de n'importe 310quel homme pour se hisser en haut des gréements d'un navire ou de la paroi d'une falaise.

Ils descendirent dans l'obscurité sous les branches et glissèrent à terre en silence, même si Valeria était convaincue que les battements de son cœur s'entendaient de très loin. Un bruit sonore de lapements et de gargouillis de l'autre côté de l'épais fourré indiquait que le dragon s'abreuvait au bassin.

-Dès que son ventre sera plein, il fera demi-tour, murmura Conan. Il faudra peut-être des heures pour que le poison le tue ... s'il le tue.

Quelque part au-delà de la forêt, le soleil avait commencé à som brer vers l'horizon. La forêt était une zone brumeuse et crépusculaire d'ombres noires et de sombres paysages. Conan agrippa le poignet de Valeria et s'éloigna du rocher en glissant. Il faisait moins de bruit qu'une brise soufflant entre les troncs d'arbres, mais Valeria eut le sentiment que ses bottes souples révélaient leur fuite à tous les habitants de la forêt.

-Je ne pense pas qu'il puisse suivre des empreintes, marmonna Conan. Mais si le vent lui apporte notre odeur, il pourrait alors nous débusquer.

-Mitra fasse que ce vent ne se mette pas à souffler, soupira Valeria.

Son visage n'était qu'un pâle ovale dans la pénombre. Elle saisit fermement son épée dans sa main libre, mais le contact de la poignée recouverte de cuir vert ne réussit qu'à lui faire ressentir un sentiment d'impuissance.

Ils étaient encore à quelque distance de la lisière de la forêt lorsqu'ils entendirent des craquements et des piétinements derrière eux.

Valeria se mordit les lèvres pour réprimer un cri.

-Il est sur notre piste! murmura-t-elle sur un ton farouche.

Conan secoua la tête.

-Il ne nous a pas sentis sur le rocher et il nous cherche au hasard dans la forêt, essayant de flairer notre odeur. Viens! C'est la ville ou rien, désormais ! Il pourrait déraciner n'importe quel arbre que nous escaladerions. Si seulement le vent continue à ne pas se lever ...

Ils avancèrent silencieusement jusqu'à ce que les arbres commen cent à se clairsemer devant eux. Dans leur dos, la forêt était un océan de ténèbres impénétrables. Le craquement titanesque se faisait toujours 311entendre derrière eux, comme le dragon avançait maladroitement dans sa recherche erratique.

-Voici la plaine, en face de nous, soupira Valeria. Encore un peu et nous ...

Crom! jura Conan. 

-Mitra! murmura Valeria.

Le vent venait de se lever, soufflant du sud, les dépassant et atteignant la forêt noire derrière eux. Un terrible rugissement ébranla instantanément les bois. Les craquements et les piétinements désordonnés laissèrent la place à un fracas régulier comme le monstre surgissait tel un ouragan, fonçant sur l'endroit d'où lui parvenait l'odeur de ses ennemis.

-Cours! lança Conan d'un ton cassant, ses yeux flamboyant comme ceux d'un loup pris au piège. C'est tout ce qu'il nous reste à faire! Les bottes de marin ne sont pas faites pour une course rapide et une vie de pirate n'est pas un bon entraînement à la course à pied. Après avoir parcouru quelques centaines de pas, Valeria haletait et son allure était devenue incertaine. Derrière eux, le piétinement laissa la place à un roulement de tonnerre comme le monstre surgissait du sous-bois et s'élançait sur le terrain découvert.

Le bras de fer de Conan était passé autour de la taille de la jeune femme, et il la soulevait à moitié. Ses pieds touchaient à peine le sol alors qu'elle courait, à demi portée, à une vitesse qu'elle n'aurait jamais pu atteindre seule. S'ils parvenaient à rester hors d'atteinte du monstre pendant quelque temps, peut-être ce vent traître tournerait-il. .. mais le vent ne changea pas de direction et un rapide coup d'œil par-dessus son épaule montra à Conan que le monstre les avait presque rejoints, fondant sur eux comme une galère poussée par un ouragan. Il poussa Valeria sur le côté, l'écartant avec une force qui l'envoya rouler à une dizaine de pas, puis s'écrouler au sol en une masse inerte au pied de l'arbre le plus proche. Le Cimmérien fit demi-tour pour faire face au titan qui arrivait sur lui dans un grondement de tonnerre.

Convaincu que l'heure de sa mort était venue, le Cimmérien agit suivant son instinct et se jeta droit sur l'horrible gueule qui s'approchait de lui. Il bondit, frappant comme un chat sauvage, et sentit sa lame s'enfoncer profondément dans les écailles qui protégeaient le formidable 312museau, puis un impact terrifiant l'envoyer à terre. Il roula sur une cinquantaine de pieds, finissant le souffle coupé et à moitié mort.

Comment le Cimmérien, sonné, parvint à se remettre sur ses pieds, même lui n'aurait su le dire. Mais ses seules pensées étaient pour la jeune femme qui gisait, étourdie et sans défense, pratiquement sur le passage de ce démon lancé à vive allure. Avant même d'avoir repris son souffle, il se tenait déjà au-dessus d'elle, épée en main.

Elle gisait là où il l'avait envoyée, s'efforçant de se rasseoir. Les dents de la créature ne l'avaient pas lacérée et elle n'avait pas été piétinée.

C'était une épaule ou une patte antérieure qui avait heurté Conan et le monstre aveugle avait poursuivi sa course, oubliant les proies dont il avait suivi l'odeur dans la soudaine douleur de son agonie. Il continua à courir dans un fracas de tonnerre jusqu'à ce que sa tête s'écrase contre un tronc gigantesque qui se trouvait sur son passage. L'impact déracina l'arbre et dut réduire en bouillie la cervelle dans cette tête difforme. Arbre et monstre s'abattirent à terre en même temps et les deux humains abasourdis virent les branches et les feuilles secouées par les convulsions de l'animal qu'elles dissimulaient à leur vue ... puis les mouvements cessèrent complètement.

Conan aida Valeria à se relever et ils s'éloignèrent tous les deux dans une course chancelante. Quelques secondes plus tard, ils émergeaient sur la plaine, silencieuse et déserte dans le crépuscule.

Conan s'arrêta un instant et jeta un coup d'œil en arrière, en direction de la muraille d'ébène qui se dressait derrière eux. Pas une feuille ne bougeait, pas un oiseau ne piaillait. La forêt était redevenue aussi silencieuse qu'au jour de la Création.

-Viens, murmura Conan en prenant la main de sa compagne.

C'est maintenant que ça va devenir risqué. Si jamais d'autres dragons surgissent des bois pour nous charger ...

Il n'était pas nécessaire qu'il achève sa phrase.

La ville paraissait très lointaine, à l'autre bout de la plaine, plus éloignée qu'il leur avait semblé lorsqu'ils se trouvaient sur le promontoire rocheux. Le cœur de Valeria martelait si fort qu'elle avait l'impression ' d'étouffer. A chacun de ses pas, elle s'attendait à entendre craquer les fourrés et à voir surgir une autre créature de cauchemar aux proportions titanesques pour se jeter sur eux. Mais rien ne vint déranger le silence des fourrés.

313Avec le premier mile mis entre eux et la forêt, Valeria commença à mieux respirer. Sa joyeuse assurance naturelle reprit lentement le dessus. Le soleil s'était couché et les ténèbres s'amoncelaient sur la plaine, légèrement éclairée par les étoiles qui transformaient les cactus en spectres.

-Pas de bétail, pas de champs cultivés, marmonna Conan.

Comment font ces gens pour vivre? -Ils mettent peut-être le bétail dans des enclos pour la nuit, suggéra Valeria, et les champs et les pâturages sont peut-être de l'autre côté de la ville.

-Possible, grogna-t-il, mais je n'ai rien vu depuis le promontoire.

La lune se leva derrière la ville. La masse noire des murailles et des tours se profila dans sa lueur dorée. Valeria frissonna. Se découpant ainsi sombrement sous la lune, la mystérieuse cité présentait un aspect sinistre et repoussant.

Conan eut peut-être la même sensation car il s'immobilisa, regarda autour de lui et grogna: -Nous faisons halte ici. Inutile d'arriver devant leurs portes en pleine nuit. Ils ne nous laisseraient probablement pas entrer. De plus, nous avons besoin de nous reposer et nous ne savons pas de quelle manière ils vont nous accueillir. Après quelques heures de sommeil, nous serons en meilleure forme si nous devons nous battre ou nous enfuir.

Il se dirigea vers un bosquet de cactus qui poussaient en cercle, phénomène assez fréquent dans le désert méridional, et Valeria le suivit.

Il tailla une ouverture à l'aide de son épée et fit signe à Valeria d'entrer.

-Ici, nous serons à l'abri des serpents, en tout cas.

Elle jeta un coup d'œil inquiet en direction de la ligne noire de la forêt, à quelque six miles.

-Et si un dragon surgissait des bois? -Nous allons monter la garde, répondit-il, sans toutefois offrir de suggestion quant à ce qu'ils feraient dans une telle éventualité.

Son regard était rivé sur la cité, à quelques miles de là. Pas une lumière ne brillait sur les tours et les flèches. Masse mystérieuse, noire et titanesque, l'étrange ville se découpait sur le ciel dans la clarté lunaire.

-Allonge-toi et dors. Je vais monter la première garde.

Elle hésita, le regardant d'un air incertain, mais il s'assit en tailleur dans l'ouverture, faisant face à la plaine, son épée posée sur ses 314genoux, et lui tournant le dos. Sans faire d'autres commentaires, elle s'allongea sur le sable à l'intérieur du cercle hérissé de cactus.

-Réveille-moi quand la lune sera à son apogée, lui demanda t-elle.

Il ne la regarda pas, ni ne lui répondit. La dernière chose qu'elle vit, tandis qu'elle sombrait dans le sommeil, fut sa silhouette musclée, immobile telle une statue de bronze, dont les contours se profilaient sur les étoiles suspendues bas dans le ciel.. ' .

' II DANS LÉCLAT DES JOYAUX DE FEU aleria se réveilla en sursaut, se rendant compte qu'une aube grise se glissait sur la plaine. Elle s'assit en se frottant les yeux. 

Conan était accroupi près des cactus; il en coupait les poires épaisses dont il arrachait les épines avec dextérité.

-Tu ne m'as pas réveillée, l'accusa-t-elle. Tu m'as laissé dormir toute la nuit! -Tu étais fatiguée, répondit-il. Et ton postérieur devait être endolori, après cette longue chevauchée. Vous autres pirates n'êtes pas habitués à rester en selle.

-Et toi? rétorqua-t-elle.

-J'ai été kozak avant d'être pirate, répondit-il. Ils vivent sur leur selle. Je fais de courts sommes, comme une panthère qui attend patiemment près de la piste qu'un daim passe à proximité. Mes oreilles montent la garde pendant que mes yeux dorment.

Effectivement, le grand barbare semblait tout aussi ragaillardi que s'il avait dormi une nuit entière sur un lit luxueux. Ayant ôté les épines et pelé 1 'écorce rugueuse, il offrit à la jeune femme une épaisse tranche de poire de cactus, bien juteuse.

316-Mords cette poire à pleines dents. C'est la nourriture et la boisson d'un habitant du désert. Je faisais autrefois partie des Zuagirs ...

des hommes du désert qui vivent en pillant les caravanes.

-Y a-t-il quelque chose que tu n'aies pas été? demanda la fille, mi-moqueuse, mi-fascinée.

-Je n'ai jamais été roi d'un royaume hyborien, grimaça-t-il en prenant une énorme bouchée de cactus, mais même ça, il m'est arrivé de rêver le devenir. Je le serais peut-être, un jour. Pourquoi pas? Elle secoua la tête, médusée par son audace tranquille, et entreprit de dévorer sa poire. Elle ne trouva pas le fruit désagréable au palais et il était rempli d'un jus frais et désaltérant. Après avoir fini son repas, Conan s'essuya les mains dans le sable, se redressa, passa ses doigts dans son épaisse crinière noire, ajusta son baudrier, et déclara enfin : -Bien, allons-y. Si les habitants de cette ville doivent nous trancher la gorge, autant qu'ils le fassent maintenant, avant que la chaleur du jour commence à monter.

Son humour macabre n'était pas intentionnel, mais Valeria se dit que ses propos allaient peut-être se révéler prophétiques. Elle ajusta sa ceinture, elle aussi, après s'être levée. Les terreurs qui l'avaient assaillie la nuit précédente avaient disparu. Elle avança aux côtés du Cimmérien avec une démarche assez crâne. Quels que soient les périls qui les guettaient, c'était contre des hommes qu'ils se battraient. Et Valeria de la Fraternité Rouge n'avait jamais rencontré un seul homme qui lui fasse peur.

Conan la détailla tandis qu'elle marchait à côté de lui et réglait ses amples foulées sur les siennes.

-Tu marches plus à la façon d'un homme des collines que d'un marin, dit-il. Tu dois être aquilonienne. Les soleils du Darfar n'ont jamais bruni ta peau blanche. De nombreuses princesses t'envieraient.

-Je viens d'Aquilonie, répondit-elle.

Ses compliments ne l'irritaient plus. I.:admiration évidente qu'il lui portait lui plaisait. Si un autre homme que lui avait monté la garde pendant qu'elle dormait, elle en aurait été furieuse; elle avait toujours réagi de façon très violente chaque fois qu'un homme essayait de la protéger ou de la défendre tout simplement parce qu'elle était une femme. Mais elle trouvait un plaisir secret au fait que cet homme-là le fasse. Et il n'avait pas profité de sa terreur et de l'état de faiblesse qui en 317avait résulté. Tout compte fait, se dit-elle, son compagnon n'était pas un homme comme les autres.

Le soleil se leva derrière la ville, teintant les tours d'un rouge • • SiniStre.

-Noire dans la clarté lunaire la nuit dernière, grogna Conan, les yeux assombris par les superstitions abyssales des barbares, rouge sang comme en signe de menace sous le soleil de l'aube. Je n'aime pas cette ville.

Ils se rapprochèrent encore et Conan fit remarquer peu après qu'aucune route ne venait du nord vers la cité.

-Il n'y a jamais eu de bétail de ce côté-ci de la ville, dit-il. Les charrues n'ont pas labouré la terre depuis des années, peut-être même des siècles. Mais regarde : autrefois, cette plaine était cultivée.

Valeria aperçut les anciens canaux d'irrigation qu'il lui montrait, à moitié comblés par endroits et envahis par les cactus. Elle fronça les sourcils, perplexe, tout en balayant du regard la plaine qui s'étendait tout autour de la cité jusqu'à la lisière de la sombre forêt qui l'entourait et bouchait la vue.

Elle regarda la ville, mal à l'aise. Aucun casque, aucune pointe de lance, n'étincelait sur les remparts. Aucune trompette ne sonnait, aucune sentinelle ne poussait de qui-vive. Un silence aussi absolu que celui qui régnait dans la forêt recouvrait les murs et les minarets.

Le soleil était haut au-dessus de l'horizon lorsqu'ils parvinrent devant le grand portail du mur nord, à l'ombre d'un rempart élevé. La rouille envahissait les montants de fer de la colossale porte de bronze.

D'épaisses toiles d'araignées luisaient sur les gonds, les battants et les panneaux verrouillés.

-Ce portail n'a pas été ouvert depuis des années! s'exclama Valeria.

-Une ville morte, grogna Conan. Voilà pourquoi les canaux étaient brisés et la plaine inculte.

-Mais qui l'a construite? Qui habitait ici? Où sont-ils partis? Pourquoi 1 'ont-ils abandonnée? -Qui sait? Il est possible qu'un groupe de Stygiens exilés l'ait bâtie. Quoique non; ça ne ressemble pas à l'architecture stygienne.

Peut-être alors ont-ils été exterminés par des ennemis, ou emportés par une épidémie ? 318-Dans ce cas, il est bien possible que leurs trésors prennent encore la poussière et soient recouverts de toiles d'araignées, suggéra Valeria. (Les instincts rapaces de sa profession s'éveillaient en elle mais elle était aussi taraudée par sa curiosité féminine.) Pouvons-nous ouvrir ce portail? Entrons et faisons un peu d'exploration.

Conan examina le lourd portail d'un air dubitatif, mais il posa néanmoins ses épaules massives contre celui-ci et poussa de toute la force de ses mollets et de ses puissantes cuisses. Dans un craquement et un grincement de gonds rouillés, le portail s'ouvrit lentement vers l'intérieur. Conan se redressa et dégaina son épée. Valeria regarda par-dessus l'épaule de son compagnon et lâcha une exclamation de • surpnse.

Ce n'était pas une rue ou une cour à ciel ouvert qui s'offrait à leur regard, comme on aurait pu s'y attendre. Le portail mais il s'agissait en l'occurrence plutôt d'une porte donnait sur une longue et vaste galerie qui s'enfonçait à perte de vue, devenant indistincte au loin. Ses proportions étaient titanesques. Le sol était fait d'une curieuse pierre rouge, taillée en dalles carrées, et qui rougeoyait comme si elle reflétait la lueur d'un feu. Les murs se composaient d'une substance verte et brillante.

-Du jade, ou je suis shémite! jura Conan.

-Pas en pareille quantité! protesta Valeria.

-J'ai pillé assez de caravanes venues de Khitaï pour savoir de quoi je parle, l'assura-t-il. C'est bien du jade! Le toit voûté était en lapis-lazuli et incrusté de grandes pierres vertes qui luisaient avec un éclat vénéneux.

-Des pierres de feu vertes, grogna Conan. C'est comme ça que les appellent les habitants du Punt. On dit qu'il s'agit des yeux pétrifiés de ces serpents préhistoriques que les anciens appelaient (( Serpents d'Or)). Elles brillent dans le noir comme des yeux de chat. En pleine nuit, elles éclaireraient cette galerie, mais la lumière serait sacrément étrange. Allons jeter un coup d'œil. Nous allons peut-être tomber sur une cache pleine de joyaux.

-Referme la porte, lui conseilla Valeria. Je détesterais avoir à distancer un dragon le long de cette galerie.

Conan sourit et répondit: -Je ne crois pas que les dragons sortent jamais de la forêt.

319Il fit cependant ce qu'elle lui avait demandé et il lui montra le verrou brisé sur le pan intérieur.

-Il me semblait bien que j'avais entendu quelque chose craquer quand j'ai poussé sur la porte. Ce verrou vient de se briser. La rouille l'avait presque entièrement rongé. Si les habitants se sont enfuis, alors comment est-il possible que la porte ait été verrouillée de l'intérieur? -Ils sont sans doute partis en empruntant une autre porte, suggéra Valeria.

Elle se demanda combien de siècles s'étaient écoulés depuis que la lumière du jour avait pénétré pour la dernière fois dans la grande galerie depuis le portail ouvert. La lumière du soleil filtrait d'une façon ou d'une autre dans la galerie et ils découvrirent rapidement comment.

Tout en haut du plafond voûté, on apercevait des sortes de lucarnes, dont les vitres étaient composées de quelque substance cristalline.

Dans les taches d'ombre qui séparaient les lucarnes, les joyaux verts scintillaient tels les yeux de chats en colère. Sous les pieds des deux intrus, le sol semblait se consumer avec un éclat terne et sombre, aux couleurs et aux nuances sans cesse changeantes. C'était comme s'ils foulaient le sol de l'enfer sous le scintillement d'étoiles maléfiques.

Trois galeries superposées couraient de chaque côté de la grande galerie centrale.

-Une maison à trois étages, grogna Conan, et cette galerie va jusqu'au plafond. Elle est aussi longue qu'une rue. J'ai l'impression de voir un portail tout à l'autre bout.

Valeria haussa ses épaules blanches.

-Tu as de meilleurs yeux que moi alors, et pourtant les écumeurs des mers disent que j'ai une vue perçante.

Ils ouvrirent une porte au hasard et traversèrent une succession de pièces vides, dont le sol était identique à celui de la galerie centrale, et les murs faits soit du même jade vert, soit de marbre, d'ivoire ou de calcédoine, et ornés de frises en bronze, en or ou en argent. Les pierres de feu vertes étaient incrustées dans les plafonds et leur lumière était aussi spectrale et étrange que Conan l'avait prédit. Les intrus avancèrent tels des fantômes, baignés dans cette lueur fantastique.

Certaines des pièces n'étaient pas éclairées et leur seuil apparaissait aussi noir que l'entrée d'un gouffre infernal. Conan et Valeria les évitèrent et confinèrent leur exploration aux pièces éclairées.

320Des toiles d'araignées tapissaient les recoins de toutes les pièces, mais le sol n'était pas particulièrement poussiéreux, pas plus que les tables et les chaises de marbre, de jade ou de cornaline dont elles étaient meublées. Ils trouvèrent çà et là des tapis de cette soie de Khitaï qui est pratiquement inaltérable. Ils ne virent de fenêtres à aucun moment, ni même de portes donnant sur une rue ou une cour.

Chaque porte donnait systématiquement sur une autre pièce ou un autre couloir.

-Comment se fait-il que nous ne tombions pas sur une rue? gronda Valeria. Cet endroit, quel que soit ce lieu dans lequel nous nous trouvons, doit être encore plus grand que le sérail du roi de T uran.

-Ils ne sont certainement pas morts à cause d'une épidémie, dit Conan, méditant sur le mystère de cette cité déserte. Sinon, nous aurions trouvé des squelettes. Peut-être est-elle devenue hantée et tout le monde s'est réveillé un beau matin et a déguerpi. Peut-être ...

-Au diable tes peut-être, l'interrompit sans ménagement Valeria. Nous ne saurons jamais. Regarde ces frises. Elles représentent ' des hommes. A quelle race appartiennent-ils? Conan les examina de près et secoua la tête.

-Je n'ai jamais vu de gens qui ressemblent exactement à ça, mais il y a quelque chose d'oriental en eux ... Vendhya peut-être ou alors Kosala.

-As-tu été roi du Kosala? lui demanda-t-elle, masquant sa vive curiosité par la dérision.

-Non, mais j'ai été chef de guerre des Afghulis qui vivent dans les montagnes himéliennes qui surplombent les frontières de Vendhya et rendent des services aux Kosalans. Mais pourquoi des Kosalans iraient-ils bâtir une ville aussi à loin à 1 'ouest? Les personnages qui étaient représentés étaient des hommes et des femmes minces, à la peau olivâtre, aux traits exotiques et finement découpés. Ils portaient des robes légères et de nombreuses parures en pierres précieuses. Les scènes les montraient la plupart du temps en train de boire et manger, de danser ou de faire l'amour.

-Ce sont bien des Orientaux! grogna Conan, mais je ne sais pas d'où exactement. En tout cas ils devaient mener une vie d'une écœurante tranquillité, sinon nous aurions vu des scènes de guerre et de lutte. Montons en haut de cet escalier.

321Un escalier en ivoire montait en colimaçon, donnant sur les étages au-dessus de la pièce dans laquelle ils se trouvaient. Ils gravirent trois volées de marches successives et arrivèrent dans une vaste pièce du troisième étage, qui semblait être le niveau le plus élevé de la construction.

Des lucarnes dans le plafond éclairaient la pièce, et les gemmes de feu scintillaient avec des reflets pâles dans cette lumière. Jetant un coup d'œil derrière les portes, ils aperçurent de tous les côtés sauf un une série de pièces éclairées de la même façon. La dernière porte donnait sur une galerie à balustrade qui dominait un couloir de dimensions bien plus modestes que la galerie centrale du rez-de-chaussée.

-Enfer! pesta Valeria en s'asseyant avec un air dégoûté sur un banc de jade. Les gens qui ont quitté la ville ont dû emporter tous leurs trésors avec eux. J'en ai assez de passer d'une pièce vide à une autre au hasard.

-Toutes les pièces du niveau supérieur semblent éclairées, dit Conan. J'aimerais vraiment que nous puissions trouver une fenêtre qui surplombe la ville. Allons jeter un coup d'œil derrière cette porte, là-bas.

-Toi, tu y vas, suggéra Valeria. Moi je vais rester ici et me reposer un peu.

Conan disparut derrière la porte qui faisait face à celle qui donnait sur la galerie. Valeria se renversa en arrière sur le banc, les mains croisées derrière la tête, et étendit ses jambes bottées devant elle.

Ces pièces silencieuses et ces couloirs avec leurs grappes de gemmes vertes luisantes et leur sol rouge cramoisi commençaient à la déprimer.

Elle espéra qu'ils allaient bientôt sortir de ce dédale au sein duquel ils s'étaient égarés pour enfin tomber sur une rue. Elle se demanda vaguement quels pieds foncés et furtifs avaient bien pu glisser sur ce sol flamboyant au cours des siècles passés, à combien d'actes de cruauté et de mystères ces gemmes étincelantes fixées au plafond avaient assisté.

C'est un léger bruit qui l'arracha à ses réflexions. Elle était debout, épée en main, avant même d'avoir compris ce qui l'avait dérangée.

Conan n'était pas revenu et elle savait que ce n'était pas lui qu'elle avait entendu.

Le son était venu de quelque part au-delà de la porte qui donnait sur la galerie. Elle se glissa dans cette direction, ne faisant aucun bruit 322dans ses bottes en cuir souple, arriva sur le balcon et jeta en coup d'œil en contrebas entre les lourdes balustrades.

Un homme avançait à la dérobée dam le couloir.

Le fait de voir un être humain dans cette ville qu'elle croyait déserte fut un réel choc. Accroupie derrière les balustres de pierre, tous ses muscles tendus, Valeria épia la silhouette furtive.

rhomme ne ressemblait en rien aux personnages représentés sur les frises. Il était d'une taille légèrement supérieure à la moyenne et sa peau était très foncée sans toutefois être noire. Il était nu à l'exception d'un léger pagne de soie qui dissimulait en partie ses hanches robustes et d'une ceinture de cuir aussi large qu'une main, passée autour de sa taille fine.

Ses cheveux noirs et longs pendaient en mèches plates sur ses épaules, lui conférant un aspect sauvage. Il était décharné. Les nœuds et les cordes de ses muscles saillaient de ses bras et de ses jambes, mais sans ce remplis sage de chair qui donne une symétrie harmonieuse à la silhouette. Il était bâti avec une économie qui en devenait presque repoussante.

Ce ne fut pourtant pas tant son apparence physique que son attitude qui impressionna la femme qui l'observait. Il avançait d'une démarche furtive, à demi ramassé sur lui-même, tournant la tête d'un côté puis de l'autre. Il serrait une lame à pointe large dans sa main droite, et elle le vit tressaillir sous le coup d'une intense émotion. Il avait peur et tremblait, en proie à une indicible terreur. Lorsqu'il tourna la tête, elle aperçut la flamme de ses yeux sauvages entre les mèches noires de ses cheveux plaqués sur sa tête.

Il ne la vit pas. Il se glissa sur la pointe des pieds de l'autre côté du couloir et disparut par une porte ouverte. Un instant plus tard, elle entendit un cri étouffé, puis le silence retomba.

Dévorée par la curiosité, Valeria se glissa le long de la galerie jusqu'à ce qu'elle parvienne en face d'une porte située juste au-dessus de celle que l'homme venait d'emprunter. Celle-ci donnait sur une autre galerie, moins vaste, qui faisait le tour d'une vaste pièce.

La pièce était située au dernier étage, mais son plafond n'était pas si élevé que dans le couloir extérieur. Elle n'était éclairée que par les pierres de feu, et leur éclat verdâtre et étrange laissait dans l'obscurité les espaces sous le balcon circulaire.

Les yeux de Valeria se dilatèrent. rhomme qu'elle avait aperçu se trouvait toujours dans la pièce.

323Il gisait, face contre terre, sur un grand tapis pourpre au milieu de la pièce. Son corps était inerte, ses bras grands écartés. Son épée à lame recourbée était à côté de lui.

Elle se demanda pourquoi il restait immobile de la sorte. Puis ses yeux s'étrécirent comme ils se posaient sur le tapis sur lequel était étendu l'homme. Sous son corps et tout autour de lui, le tapis avait une teinte différente, un rouge plus riche et plus profond.

Frissonnant légèrement, elle se recroquevilla un peu plus encore derrière la balustrade, scrutant avec la plus grande attention les ombres sous la galerie circulaire. Elles ne révélèrent aucun secret.

Soudain, une nouvelle silhouette entra en scène dans ce drame sinistre. Un homme, qui ressemblait en de nombreux points au premier, entra par une porte qui faisait face à celle qui donnait sur le couloir.

Ses yeux s'illuminèrent lorsqu'il vit l'homme gisant au sol, et il dit quelque chose sur un ton saccadé, qui ressemblait à (( Chicmec! >> Lautre ne bougea pas.

Lhomme s'avança dans la pièce, se pencha, saisit le corps par l'épaule et le retourna. Il laissa échapper un cri étranglé comme la tête retombait mollement en arrière, révélant la gorge tranchée d'une oreille à l'autre.

Lhomme laissa le corps retomber sur le tapis maculé de sang et bondit sur ses pieds, tremblant comme une feuille. Son visage était un masque cendreux de terreur. Mais alors qu'il fléchissait un genou et s'apprêtait à s'enfuir, il se raidit soudain, devenant aussi immobile qu'une statue, scrutant l'autre bout de la pièce avec des yeux écarquillés.

Dans les ombres qui régnaient au-dessous du balcon circulaire, une lumière spectrale se mit à luire et à croître, une lumière qui n'émanait pas des pierres de feu. Valeria sentit ses cheveux se dresser sur sa tête tandis qu'elle regardait; car, faiblement visible dans cette lueur palpitante, on apercevait un crâne humain et c'était de ce crâne - humain mais pourtant horriblement difforme que la lueur spectrale émanait. Il était suspendu dans les airs telle une tête désincarnée, conjurée de la nuit et des ténèbres, devenant de plus en plus distincte ...

humaine, et qui n'appartenait cependant pas à l'humanité telle que Valeria la connaissait.

Lhomme restait immobile, incarnation de l'horreur paralysante, regardant fixement l'apparition. La chose s'éloigna du mur et une 324ombre grotesque l'accompagna. Lentement cette ombre devint visible, prenant la forme d'une silhouette aux contours humains, dont le torse et les bras nus luisaient de l'éclat blanchâtre de ses os blanchis. Le crâne décharné sur ses épaules grimaçait avec ses orbites vides, entouré d'un halo impie. Lhomme qui était en face semblait incapable d'en détacher ses yeux. Il restait immobile, son épée pendant mollement entre ses doigts inertes, et son visage avait l'expression de celui d'un homme pris dans les rets d'un hypnotiseur.

Valeria comprit qu'il n'y avait pas que la peur qui paralysait l'homme. Quelque propriété diabolique de cette lueur palpitante l'avait privé de sa capacité à raisonner et à agir. Elle-même, en sûreté et regardant la scène d'en haut, sentit l'impact subtil d'une émanation innommable qui menaçait sa raison.

Lhorreur s'avança vers sa victime. Lhomme bougea enfin, mais ce fut pour laisser échapper son épée et tomber à genoux, couvrant ses yeux de ses mains. Sans rien dire, il attendait que s'abatte la lame qui brillait désormais au-dessus de lui dans la main de l'apparition, telle la Mort triomphant sur l'humanité.

Valeria agit suivant la première impulsion de sa nature rebelle.

D'un mouvement de tigresse elle bondit par-dessus la balustrade et se laissa tomber sur le sol derrière la sinistre apparition. Celle-ci pivota sur place en entendant le choc sourd des bottes qui heurtaient le sol, mais comme elle se retournait, la lame acérée de la jeune femme s'abattit, et Valeria fut envahie d'une exaltation féroce quand elle sentit le fll de sa lame trancher de la chair humaine et des os solides.

Lapparition poussa un cri étranglé et s'écroula au sol, 1 'épaule, le sternum et la colonne vertébrale tranchés. Et comme elle s'écroulait, le crâne de feu roula sur le côté, révélant une tignasse de cheveux plaqués et un visage à la peau foncée déformé par les souffrances de la mort.

Sous cette horrible mascarade se cachait un être humain, un homme qui ressemblait à celui qui restait à genoux, prostré.

Celui-ci avait levé la tête en entendant le coup et le cri qui avait suivi, et il regardait désormais avec des yeux écarquillés et incrédules la femme blanche qui se tenait debout au-dessus du cadavre, son épée dégoulinant de sang à la main.

325Il se redressa tant bien que mal et se mit à jacasser comme si ce qu'il venait de voir avait presque fait chavirer sa raison. Elle fut étonnée de constater qu'elle le comprenait, car il s'exprimait en stygien, même si ce dialecte-là ne lui était pas familier.

-Qui êtes-vous ? D'où venez-vous ? Que faites-vous à Xuchotl ? (Puis, dans le même élan, sans même lui laisser le temps de répondre:) Mais, vous êtes une amie ... déesse ou diablesse, ça ne change rien! Vous avez tué le Crâne Ardent! Ce n'était qu'un homme derrière le masque, en fln de compte! Nous pensions qu'il s'agissait d'un démon qu'ils conjuraient des catacombes! Écoutez! Il s'interrompit dans ses délires et se raidit, tendant l'oreille avec une intensité presque douloureuse. La jeune fille n'entendit rien.

-Nous devons nous hâter! murmura-t-il. Ils sont à l'ouest du Grand Couloir! Il se peut qu'ils soient tout autour de nous! Il se peut même qu'ils se rapprochent pour fondre sur nous à cet instant même! Il saisit son poignet dans une prise violente dont elle eut du mal à se dégager.

-Qui ça << ils>> ? demanda-t-elle.

Il la regarda sans comprendre pendant quelques secondes, comme s'il trouvait son ignorance difficile à concevoir.

-Ils? balbutia-t-il vaguement. Mais, voyons, ceux de Xotalanc! Le clan de l'homme que vous avez tué. Ceux qui vivent près de la porte orientale.

-Tu veux dire que cette ville est habitée? s'exclama-t-elle.

-Oui, oui! (Il se tordait d'impatience, gagné par la peur.) Partons d'ici! Venez! Vite! Nous devons rentrer à Tecuhltli! -Et où est-ce? demanda-t-elle.

-Le quartier près de la porte Ouest! Il l'avait de nouveau saisie par le poignet et il la tirait vers la porte par laquelle il était entré. De grosses gouttes de transpiration perlaient à son front sombre et ses yeux brillaient de terreur.

-Attends une minute! grogna-t-elle, écartant brusquement sa main. Ote tes mains de moi, ou je te fends le crâne. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Qui es-tu ? Et où veux-tu me conduire ? Il fit un gros effort et se ressaisit, jetant des coups d'œil inquisiteurs de tous côtés, puis il se mit à parler si rapidement que ses mots butaient les uns sur les autres.

A 326-Mon nom est Techotl. Je suis de Tecuhltli. Moi et l'homme qui gît la gorge tranchée sommes venus dans les Couloirs du Silence pour essayer de prendre quelques Xotalancas en embuscade. Mais nous nous sommes perdus de vue et quand je suis revenu ici, je l'ai trouvé avec la gorge tranchée. Le Crâne Ardent est responsable, je le sais, tout comme il m'aurait tué si vous ne l'aviez pas terrassé. Mais il n'était peut-être pas seul. D'autres se sont peut-être faufi.lés depuis Xotalanc! Les dieux eux-mêmes blêmissent devant le sort qu'ils réservent à ceux qu'ils capturent vivants ! À cette pensée, il frissonna comme s'il était gagné par la fièvre et sa peau sombre prit une teinte cendrée. Valeria fronça les sourcils et le regarda, intriguée. Elle pressentait qu'il y avait quelque chose à comprendre dans tout ce charabia, mais pour le moment, cela lui échappait.

Elle se tourna vers le crâne, qui brillait et pulsait encore sur le sol.

Elle allait le toucher précautionneusement du bout de sa botte lorsque le dénommé Techotl bondit en avant en poussant un cri.

-Ne le touchez pas! Ne le regardez même pas! La folie et la mort l'habitent. Les sorciers de Xotalanc connaissent son secret ... Ils l'ont trouvé dans les catacombes, où gisent les os des terribles rois qui ont régné sur Xuchotl au cours des siècles noirs du passé. Le contempler glace le sang et flétrit le cerveau de qui ne comprend pas le mystère qu'il recèle. Le toucher provoque la folie et l'anéantissement.

Elle fronça les sourcils et le regarda d'un air dubitatif. L'homme n'était pas particulièrement rassurant, avec sa carcasse noueuse et décharnée, et ses cheveux raides et plaqués. Au fond de ses yeux, derrière la lueur de terreur, brûlait une lumière étrange qu'elle n'avait encore jamais vue dans les yeux d'un homme sain d'esprit. Pourtant il semblait sincère dans ses protestations.

-Venez! l'implora-t-il, tentant de saisir sa main, puis se ravisant comme il se rappelait son avertissement. Vous êtes une étrangère.

Comment vous êtes arrivée ici, je ne saurais le dire, mais si vous étiez une déesse ou un démon venu ici pour venir en aide à Tecuhltli, vous connaîtriez déjà toutes ces choses que vous m'avez demandées. Vous devez arriver d'au-delà de la grande forêt, d'où venaient nos ancêtres.

Mais vous êtes notre amie, sinon vous n'auriez pas abattu mon ennemi.

Venez! Vite, avant que les Xotalancas nous trouvent ici et nous tuent! 327Détournant les yeux de son visage repoussant et emporté par la ferveur, elle regarda le sinistre crâne qui fumait et luisait sur le sol, près du cadavre de l'autre homme. Cela ressemblait à un crâne vu en rêve, indéniablement humain, mais présentant pourtant de subtiles déformations et malformations dans ses contours. De son vivant, celui qui avait eu un pareil crâne devait avoir un aspect étrange et monstrueux. Vivant? Il semblait posséder une sorte de vie qui lui était propre. Ses mâchoires s'ouvrirent au même moment, puis se refermèrent en claquant. Son éclat se fit plus vif, plus brillant, et pourtant la sensation de cauchemar grandit également; c'était un rêve; la vie tout entière n'était qu'un rêve ... Ce fut la voix empressée de Techorl qui arracha Valeria aux gouffres obscurs vers lesquels elle dérivait.

-Ne regardez pas le crâne! Ne regardez pas le crâne! La voix lui parvenait de loin, très loin, d'au-delà des gouffres insondables.

Valeria se secoua comme un lion qui secoue sa crinière. Sa vision s'éclaircit. Techorl était en train de jacasser: -De son vivant, ce crâne renfermait le terrible cerveau d'un roi des magiciens! Il renferme toujours la vie et le feu de la magie, arrachés aux espaces extérieurs ! Valeria poussa un juron et bondit avec l'agilité d'une panthère, et le crâne fut alors pulvérisé en fragments flamboyants comme sa lame s'abattait avec force. De quelque part dans la pièce, ou dans le vide, ou bien dans les profondeurs obscures de sa conscience, une voix inhumaine poussa un cri de rage et de douleur.

La main de Techorllui tirait le bras et il jacassait de nouveau: -Vous l'avez brisé! Vous l'avez détruit! Même rous les arts noirs de Xotalanc ne sauraient pas le reconstituer! Partons! Partons vire maintenant! -Mais je ne peux pas partir, protesta-t-elle. J'ai un ami qui se trouve quelque part non loin d'ici ...

La flamme qui jaillit au fond des yeux de Techorl interrompit brusquement Valeria: il regardait derrière elle, 1 'air brusquement horrifié.

Elle pivota sur place et vit surgir quatre hommes, chacun entrant par une porte différente, convergeant vers eux, au milieu de la pièce.

Ils étaient identiques à ceux qu'elle avait déjà vus, les mêmes muscles noueux saillant sur des membres par ailleurs décharnés, les 328mêmes cheveux bleu-noir plaqués sur leur tête, la même lueur de démence au fond de leurs grands yeux. Ils étaient armés et vêtus comme Techotl, mais un crâne blanc était peint sur le torse de chacun.

Il n'y eut aucune sommation ou cri de guerre. Tels des tigres assoiffés de sang, les hommes de Xotalanc bondirent à la gorge de leurs ennemis. Techotl se jeta sur eux avec la fureur du désespoir, esquivant le moulinet d'une épée à large lame, et saisit son assaillant à bras-le corps; ille renversa au sol, où ils roulèrent et luttèrent dans un silence de mort.

Les trois autres se jetèrent sur Valeria, leurs yeux étranges aussi rouges que ceux de chiens enragés.

Elle tua le premier qui arriva à sa portée avant qu'il puisse frapper, la lame de sa longue épée lui fendant le crâne alors qu'il était sur le point d'abattre la sienne. Elle fit un saut de côté pour éviter une estocade tout en parant une botte. Ses yeux dansaient et ses lèvres s'incurvèrent en un sourire dénué de pitié. Elle était redevenue Valeria de la Fraternité Rouge, et le bourdonnement de sa lame était comme un chant nuptial à ses oreilles.

Son épée trompa la garde d'une lame qui tentait de parer son attaque et s'enfonça de six pouces dans le ventre protégé de cuir de celui qui la maniait. L'homme poussa un cri de douleur et tomba à genoux, mais son compagnon, un homme de grande taille, s'interposa dans un silence farouche, faisant pleuvoir coup sur coup avec une telle fureur que Valeria n'eut aucune possibilité de contrer les attaques. Elle recula posément, parant les coups, guettant l'occasion d'enfoncer sa lame dans le corps de son ennemi. Il ne pourrait pas faire pleuvoir bien longtemps ce tourbillon d'acier. Son bras se fatiguerait, le souffle viendrait à lui manquer; il faiblirait, commettrait une faute, et alors la lame de Valeria s'enfoncerait toute seule dans son cœur. Jetant un regard de côté, elle aperçut Techotl, agenouillé sur le torse de son ennemi, s'efforçant de libérer son poignet de la prise de ce dernier et de lui enfoncer son poignard dans le corps.

La sueur perlait au front de l'assaillant de la pirate et ses yeux ressemblaient à des charbons ardents. Il avait beau frapper de toutes ses forces, il ne parvenait pas à tromper ni à passer la garde de la jeune femme. Sa respiration se fit haletante, ses coups commencèrent à perdre de leur précision. Elle fit un pas en arrière pour l'attirer vers 329elle ... et sentit ses cuisses serrées comme dans un étau. Elle avait oublié l'homme qui était blessé sur le sol.

Il était à genoux et avait passé ses deux bras autour de ses jambes en une prise d'acier; son compagnon poussa un croassement de triomphe et commença à manœuvrer pour attaquer la jeune femme sur la gauche. Valeria se tordit et se débattit, en vain. Elle pouvait se libérer de cet étau en abattant sa lame, mais à cet instant le cimeterre du grand guerrier lui fracasserait le crâne. Le blessé se mit à mordre sa cuisse dénudée tel un animal sauvage.

Elle abaissa la main gauche et saisit la longue crinière de l'homme, tirant sa tête en arrière jusqu'à ce que ses dents blanches et ses yeux exorbités soient levés vers elle. Le grand Xotalanca poussa un cri féroce et bondit en frappant de toute la force de son bras. Elle para maladroitement le coup et le plat de sa lame vint heurter sa propre tête, faisant jaillir des étincelles devant ses yeux. Elle vacilla. r épée de son adversaire s'éleva une nouvelle fois, et il poussa un cri de triomphe sourd et bestial. .. et à ce moment-là une silhouette gigantesque se profila derrière le Xotalanca et l'acier fusa comme un éclair bleuté. Le cri du guerrier se brisa net et il s'écroula au sol, terrassé comme un bœuf sous la hache, sa cervelle giclant de son crâne fendu jusqu'à la gorge.

-Conan! haleta Valeria. (Dans un torrent de rage elle se retourna sur le Xotalanca dont elle tenait toujours les longs cheveux dans sa main gauche.) Chien de 1 'enfer! Sa lame fendit l'air en sifflant, décrivant un arc vers le haut qui se voila en son milieu, et le cadavre décapité s'écroula mollement dans une gerbe de sang. Elle jeta la tête tranchée de l'autre côté de la pièce.

-Qu'est-ce qui se passe ici, par tous les diables? dit Conan en enjambant le cadavre de l'homme qu'il venait de tuer, l'épée à la main, et regardant autour de lui avec un air étonné.

Techotl se redressait au-dessus de la forme convulsée du dernier Xotalanca, chassant les gouttes de sang de sa dague. Il saignait de la blessure qu'il avait reçue à la cuisse. Il regarda Conan avec des yeux dilatés.

-Qu'est-ce qui se passe? demanda Conan une nouvelle fois, encore sous le coup de la surprise d'avoir trouvé Valeria engagée dans une féroce bataille avec ces fantastiques créatures dans une cité qu'il avait cru abandonnée et déserte.

330Revenant de son exploration après s'être aventuré au hasard dans les pièces de l'étage supérieur, il avait constaté que Valeria n'était plus dans la pièce où ill 'avait laissée et il s'était dirigé vers la source des bruits de lutte qu'il avait été surpris d'entendre.

-Cinq chiens morts! s'exclama Techotl, une terrible exaltation se reflétant au fond de ses yeux flamboyants. Cinq tués! Cinq clous écarlates pour la colonne noire! Que les dieux du sang soient remerciés! Il leva très haut ses mains frémissantes puis, avec un visage démoniaque, il cracha sur les cadavres et frappa du pied leurs visages, dansant dans sa répugnante joie. Ses nouveaux alliés le regardèrent avec étonnement et Conan demanda en aquilonien : -Qui est ce fou? Valeria haussa les épaules.

-Il dit que son nom est Techotl. Si j'en crois ses propos délirants, son peuple vit à une extrémité de cette ville démentielle et ceux-ci à l'autre extrémité. Nous ferions peut-être mieux de partir avec lui. Il semble amical et il est facile de voir que ce n'est pas le cas de l'autre clan.

Techod avait interrompu sa danse et écoutait de nouveau, sa tête penchée de côté comme un chien, l'ivresse du triomphe le disputant à la peur sur son visage répugnant.

-Partons, maintenant! murmura-t-il. Nous en avons assez fait! Cinq chiens morts! Mon peuple vous fera un grand accueil ! Ils vous honoreront! Mais venez! Tecuhldi est loin d'ici. Les Xotalancas pourraient nous attaquer à tout moment en nombre trop important ' ' meme pour vos epees.

-Nous te suivons, grogna Conan.

Techod gravit aussitôt un escalier qui donnait sur la galerie, leur faisant signe de le suivre, ce qu'ils firent, avançant rapidement de façon à rester tout le temps sur ses talons. Parvenu sur la galerie, il s'élança par une porte qui donnait vers 1 'ouest et se hâta, passant de pièce en pièce, toutes éclairées par des lucarnes ou par des pierres de feu vertes.

-Mais quel est donc cet endroit? murmura Valeria à voix basse.

-Crom seul le sait! répondit Conan. J'ai déjà vu des hommes qui lui ressemblaient, en revanche. Ils vivent aux abords du lac Zuad, près de la frontière de Kush. Il s'agit d'une peuplade de Stygiens .

331métissés, qui se sont mélangés à une autre race qui s'était aventurée en Stygie, arrivant de l'Est, il y a quelques siècles de cela et qui fut absorbée par eux. On les appelle «les Tlazidans )), Cependant, je suis prêt à parier que ce ne sont pas eux qui ont construit la ville.

La peur de Techod ne semblait pas décroître au fur et à mesure qu'ils s'éloignaient de la pièce où gisaient les cadavres. Il ne cessait de tordre la tête par-dessus son épaule, cherchant à surprendre d'éventuels bruits de poursuite, et il scrutait avec un regard fiévreux la moindre des portes qu'ils dépassaient.

Valeria ne put s'empêcher de frissonner. Elle ne craignait aucun être humain. Mais ce sol étrange sous ses pieds et ces curieux joyaux au-dessus de sa tête, isolant les ombres qui étaient tapies tout autour d'eux, les mouvements furtifs et la terreur de leur guide, tout cela l'emplissait d'une appréhension sans nom, la sensation qu'un péril inhumain rôdait autour d'eux.

-Il est possible qu'ils soient entre nous et Tecuhldi! murmura Techotl à un moment. Nous devons être sur nos gardes, de crainte qu'ils nous tendent une embuscade! -Pourquoi ne sortons-nous pas de ce satané palais pour emprunter les rues? demanda Valeria.

-Il n'y a pas de rues à Xuchotl, répondit-il. Pas de places ni de cours à ciel ouvert. La cité tout entière est construite comme un immense palais sous un seul toit. Ce qui ressemble le plus à une rue est le Grand Couloir qui traverse toute la ville, de la porte Nord jusqu'à la porte Sud. Les seules portes qui donnent sur le monde extérieur sont celles de la ville, qu'aucun être humain n'a franchies depuis cinquante ans.

-Depuis combien de temps habites-tu ici ? demanda Conan.

-Je suis né dans le château de Tecuhltli il y a trente-cinq ans.

Je n'ai jamais mis les pieds en dehors de la vile. Pour l'amour des dieux, avançons en silence! Ces couloirs sont peut-être bien remplis de démons aux aguets. Olmec vous expliquera tout quand nous serons parvenus à Tecuhltli.

Ils poursuivirent donc leur route en silence, les pierres de feu vertes scintillant au-dessus d'eux et le sol cramoisi flamboyant sous leurs pieds.

Valeria eut l'impression qu'ils s'enfuyaient à travers les régions infernales, guidés par un gobelin au visage sombre et aux cheveux plaqués.

332Ce fut pourtant Conan qui les fit s'arrêter alors qu'ils traversaient une pièce plus vaste que les autres. Son ouïe de barbare était plus fine que celle de Techod, pourtant exercée par une vie passée à se battre dans ces couloirs silencieux.

-Tu penses qu'il est possible que des ennemis soient devant nous, en embuscade ? -Ils rôdent à travers ces pièces à toute heure du jour et de la nuit, répondit Techod, comme nous le faisons nous-mêmes. Les couloirs et les pièces entre Tecuhldi et Xotalanc sont une zone disputée, que personne ne contrôle. Nous les appelons les <<Salles du Silence)), Pourquoi me posez-vous cette question ? -Parce qu'il y a des hommes dans les pièces devant nous, répondit Conan. J'ai entendu le cliquetis de l'acier sur de la pierre.

Techod se remit à trembler et il serra les dents pour les empêcher de claquer.

-Ce sont peut-être tes amis, suggéra Valeria.

-Nous ne pouvons pas courir ce risque, haleta-t-il, avançant avec une agitation fiévreuse.

Il tourna à gauche et se glissa à travers une porte qui donnait sur une pièce depuis laquelle un escalier s'enfonçait dans les ténèbres.

-Cet escalier donne sur un couloir qui n'est pas éclairé, en dessous de nous! siffla-t-il, de grosses gouttes de sueur perlant sur son front. Il est possible qu'ils soient tapis là, également. Tout ceci n'est peut-être qu'une ruse pour nous y attirer. Mais nous devons tenter notre chance et espérer qu'ils ont tendu leur embuscade dans les pièces du dessus. Vite, suivez-moi ! Aussi silencieux que des fantômes, ils descendirent les marches et parvinrent à l'extrémité d'un couloir aussi noir que la nuit. Ils restèrent tapis là un moment, tendant l'oreille, puis se fondirent à l'intérieur.

Tandis qu'ils s'avançaient, Valeria sentit un frisson parcourir ses épaules, comme elle s'attendait à tout moment à recevoir un coup d'épée. Excepté les doigts d'acier de Conan qui lui serraient le bras, elle n'avait aucune perception physique de ses compagnons. Ils ne faisaient pas plus de bruit qu'un chat. Les ténèbres étaient absolues.

Sa main tendue sur le côté courait le long de la paroi et, de temps à autre, elle sentait une porte sous ses doigts. Le couloir semblait interminable.

333Soudain un bruit provenant de derrière eux les tétanisa. Les chairs de Valeria frémirent de nouveau, car elle comprit que ce bruit était celui d'une porte qui s'ouvrait. Des hommes venaient de s'engager dans le couloir, derrière eux. Au moment où elle comprenait ceci, elle buta sur quelque chose qui ressemblait à un crâne humain. Celui-ci roula sur le sol dans un fracas retentissant.

-Courez! glapit Techotl, une note d'hystérie dans la voix, et il s'élança dans le couloir tel un fantôme volant.

Valeria sentit de nouveau la main de Conan la soutenir et l'emmener comme ils se précipitaient à la suite de leur guide. Conan n'y voyait pas plus dans le noir qu'elle, mais il possédait une sorte d'instinct qui rendait sa course infaillible. Sans son soutien et sa conduite elle serait tombée ou aurait heurté un mur. Ils se précipitaient le long du couloir, tandis que les bruits de course rapide ne cessaient de se rapprocher d'eux, puis soudain Techotl s'exclama dans un souffle: -Voilà l'escalier! Suivez-moi, vite! Oh, vite! La main de Conan jaillit des ténèbres, saisissant le poignet de Valeria alors que celle-ci trébuchait aveuglément sur les marches.

Elle sentit qu'elle était à moitié tirée, à moitié soulevée vers le haut de l'escalier en colimaçon, puis le Cimmérien la relâcha et se retourna sur les marches, ses oreilles et ses instincts le prévenant que leurs ennemis étaient presque sur eux. Et les bruits qu'ils faisaient n'étaient pas tous ceux de pieds humaim.

Quelque chose commença à gravir les marches en se tordant, quelque chose qui avançait en se glissant, frottant contre les marches, apportant un frisson glacial. Conan fendit l'air d'un coup de sa grande épée et il sentit sa lame sectionner quelque chose, qui était peut-être de la chair et des os, avant de s'enfoncer profondément dans une marche.

Quelque chose toucha son pied, le glaçant comme s'il s'était agi de givre, puis fouetta et cingla l'air dans les ténèbres devant lui, et un homme poussa un hurlement de douleur.

!.:instant d'après, Conan se précipitait en haut de l'escalier en spirale et franchissait une porte ouverte.

Valeria et Techotll'avaient devancé, et Techotl claqua la porte et poussa un verrou ... le premier que Conan voyait depuis celui de la porte qui menait à l'extérieur. Techotl se retourna et parcourut en courant le couloir bien éclairé dans lequel ils venaient de parvenir. Au 334moment où ils franchissaient la porte qui était à l'autre bout, Conan jeta un coup d'œil en arrière et vit la porte gémir et ployer sous la formidable pression qui s'exerçait depuis l'autre côté.

Bien que Techotl restât toujours aussi rapide et prudent, il semblait plus confiant à présent. Il donnait l'impression d'un homme qui venait d'arriver dans un endroit familier, à portée de voix de ses amis. Mais Conan réveilla sa terreur en lui posant une question : -Qu'était donc cette chose contre laquelle je me suis battu sur l'escalier? -Les hommes de Xotalanc, répondit Techotl sans se retourner.

Je vous ai dit que les couloirs en étaient remplis.

-Ce n'était pas un homme, grogna Conan. C'était quelque chose qui rampait et qui était aussi froid que de la glace au toucher. Je pense que je l'ai fendue de part en part. La créature a basculé en arrière et est tombée sur les hommes qui nous poursuivaient, et elle doit en avoir tué un dans les spasmes de son agonie.

Techotl rejeta sa tête en arrière et son visage était redevenu cendreux. Il augmenta l'allure convulsivement.

-C'était l'Eue Rampant! Un monstre qu'ils ont rapporté des catacombes pour qu'il les aide ! Ce que c'est exactement, nous 1 'ignorons, mais nombreux sont les hommes qu'il a tués d'une hideuse manière. Au nom de Set, hâtez-vous! S'ils le mettent sur nos traces, il nous suivra jusqu'aux portes de Tecuhltli! -Ça m'étonnerait, grogna Conan. Je ne l'ai pas loupé sur les marches.

-Faites vite! Faites vite! grogna Techotl.

Ils traversèrent au pas de course une succession de pièces baignant dans une lumière verte, longèrent un grand couloir et s'immobilisèrent enfin devant un gigantesque portail de bronze.

T echo tl dit : -Nous sommes arrivés à Tecuhltli! AIII LE PEUPLE DE LA GUERRE SANGLANTE echotl frappa sur le portail de bronze avec son poing, puis se retourna de telle sorte qu'il puisse voir le fond du couloir.

-Il est arrivé que des hommes soient abattus devant cette porte, alors qu'ils pensaient être en sécurité, dit-il.

-Pourquoi n'ouvrent-ils pas la porte? demanda Conan.

-Ils nous regardent à travers l'Œil, répondit Techotl. Vous les intriguez. (Il haussa la voix et appela:) Ouvre la porte, Xecelan! C'est moi, Techotl, avec des amis venus du vaste monde au-delà de la forêt! Ils vont ouvrir, assura-t-il ses alliés.

-Ils feraient bien de le faire en vitesse, alors, dit Conan sur un ton sinistre. J'entends quelque chose ramper sur le sol, de l'autre côté du couloir.

Techotl prit de nouveau une teinte cendrée et martela la po~te à grands coups de poing, tout en hurlant: -Ouvrez, bande d'imbéciles, ouvrez! L'Erre Rampant est sur nos talons! Alors même qu'il tambourinait et s'époumonait, le grand portail de bronze s'ouvrit vers l'intérieur sans faire de bruit, révélant une lourde ~ 336herse en travers de l'entrée, derrière laquelle on apercevait une rangée de lances hérissées et des visages féroces qui les regardèrent attentivement pendant quelques secondes. Puis la herse fut levée et Techotl saisit le bras de ses amis en un geste frénétique et les fit passer de l'autre côté du seuil. Un regard par-dessus son épaule juste au moment où la porte se refermait révéla à Conan la longue perspective du couloir et, se découpant légèrement à l'autre bout de celui-ci, une forme ophidienne qui sortait d'une pièce avec difficulté et qui, en se tordant, se glissait de toute sa longueur dans le couloir. Sa tête hideuse et maculée de sang oscillait de droite à gauche. Puis le portail fut refermé, dissimulant la ' creature a ' sa vue.

De lourds verrous furent tirés en travers de la porte de la pièce carrée dans laquelle ils venaient de pénétrer, et la herse remise en place.

La porte avait été conçue pour résister à un siège. Quatre hommes, aux longs cheveux plats et à la peau foncée, de la même race que Techotl y étaient de faction, une lance à la main et une épée à la hanche. Encastré dans le mur près de la porte se trouvait un dispositif complexe de miroirs et Conan devina qu'il s'agissait là de l'Œil que Techotl avait mentionné. Il était conçu de telle sorte que l'on pouvait regarder à l'extérieur sans être vu à travers une étroite meurtrière aux parois de cristal. Les quatre gardes regardèrent les étrangers d'un air étonné, mais ne posèrent pas de questions, pas plus que Techotl daigna leur en dire davantage. Ce dernier se déplaçait désormais avec une démarche tranquille, comme s'il s'était débarrassé de son manteau d'indécision et de peur à l'instant où il avait franchi le seuil.

-Venez! pressa-t-il ses nouveaux amis, mais Conan regarda la porte.

-Et ces types qui nous suivaient? Ne vont-ils pas essayer de prendre la porte d'assaut ? Techotl secoua la tête.

-Ils savent qu'ils ne peuvent pas abattre la porte de l'Aigle. Ils vont s'enfuir à Xotalanc, avec leur démon rampant. Venez! Je vais vous conduire devant les maîtres de Tecuhltli.

L'un des quatre gardes ouvrit la porte située à l'opposé de celle par laquelle ils venaient d'entrer, et ils débouchèrent sur un couloir qui, comme la plupart des pièces de cet étage, était éclairé à la fois par les lucarnes étroites et les grappes de pierre de feu scintillantes.

337Mais à la différence des autres pièces qu'ils avaient déjà traversées, ce couloir montrait des signes d'occupation. Des tentures de velours étaient suspendues aux murs de jade luisant, d'épais tapis étaient posés sur les sols cramoisis, et les fauteuils, les bancs et les divans, tous en ivoire, étaient jonchés de coussins de satin.

Le couloir se terminait sur une porte ouvragée, devant laquelle aucune sentinelle n'était postée. Sans autre forme de cérémonie, Techorll'ouvrit et fit pénétrer ses amis dans une vaste salle où une trentaine d'individus à la peau sombre, hommes et femmes, étaient nonchalamment étendus sur des couches recouvertes de satin. Tous bondirent en poussant des cris d'étonnement.

Tous les hommes, à l'exception d'un seul, étaient du même type que Techorl. Les femmes avaient la même peau foncée et les mêmes yeux étranges, mais d'une obscure et curieuse façon, elles n'étaient pas aussi repoussantes. Elles portaient des sandales, des plaques pectorales en or, et de courtes runiques de soie retenues à la raille par des ceintures incrustées de pierres précieuses. Leurs cheveux noirs, coupés au carré à la hauteur des épaules, étaient retenus par un anneau d'argent.

Installés sur un grand siège en ivoire posé sur un socle de jade, se trouvaient un homme et une femme qui étaient subtilement différents des autres. L'homme était un géant par la raille, avait un torse aux ' dimensions colossales et des épaules de taureau. A la différence des autres, il était barbu, et cette barbe épaisse bleu-noir arrivait presque à sa large ceinture. Il portait une robe pourpre en soie qui renvoyait des chatoiements de couleur à chacun de ses mouvements. L'une de ses amples manches était retroussée jusqu'au coude, révélant un avant-bras massif aux muscles noueux. L'anneau qui retenait les mèches bleu-noir de ses cheveux était incrusté de joyaux étincelants.

La femme assise à ses côtés bondir sur ses pieds en poussant une exclamation de surprise au moment où les étrangers entraient dans la pièce. Ses yeux, passant rapidement sur Conan, se fixèrent avec une intensité brûlante sur Valeria. Elle était grande et souple, et de loin la plus belle femme de la pièce. Elle était vêtue de façon encore plus légère que les autres, car au lieu d'une jupe, elle portait un simple rectangle de tissu pourpre ouvragé d'or, fixé au milieu de sa ceinture et qui descendait un peu plus bas que ses genoux. Un second rectangle de tissu fixé à l'arrière de sa ceinture complétait cette partie de son 338costume, qu'elle portait avec une indifférence cynique. Ses plaques pectorales et le bandeau qui était passé autour de sa tête étaient incrustés de gemmes. Elle était la seule de tous ces gens à la peau sombre dont les yeux ne brillaient pas de cette lueur de démence. Elle ne dit pas un mot après cette première exclamation ; elle resta debout, tendue, les mains refermées, à regarder Valeria.

L'homme assis sur le trône d'ivoire ne s'était pas levé.

-Prince Olmec, dit Techotl en s'inclinant bien bas, les bras écartés et les paumes tournées vers le haut, j'amène des alliés venus du monde au-delà de la forêt. Dans la pièce de Tezcoti, le Crâne Ardent a rué Chicmec, mon compagnon ...

-Le Crâne Ardent! murmurèrent dans un frisson de peur les habitants de Tecuhltli.

-En effet! C'est alors que je suis arrivé et que j'ai trouvé Chicmec gisant au sol avec la gorge tranchée. Avant que je puisse m'enfuir, le Crâne Ardent a surgi devant moi et lorsque je l'ai regardé, mon sang s'est transformé en glace et la moelle de mes os s'est liquéfiée.

J'étais incapable de me battre ou de m'enfuir, de faire quoi que ce soit excepté attendre le coup fatal. C'est alors qu'est apparue cette femme à la peau blanche qui l'a terrassé d'un coup d'épée; et alors, j'ai vu qu'il ne s'agissait que d'un de ces chiens de Xotalanc, le corps peint en blanc et le véritable crâne d'un sorcier des temps passés posé sur sa tête! Ce crâne est désormais brisé en plusieurs morceaux, et le chien qui le portait est mort! Une indescriptible exaltation farouche perçait dans cette dernière phrase, à laquelle fit écho la clameur sauvage et sourde qui s'éleva des rangs des auditeurs qui s'étaient approchés de lui.

-Mais attendez! s'exclama Techotl. Il y a mieux! Pendant que je parlais avec la femme, quatre Xotalancas nous sont tombés dessus! J'en ai tué un ... Cette blessure sur ma cuisse prouve combien le combat a été acharné. La femme en a tué deux. Mais nous étions en mauvaise posture lorsque cet homme s'est joint à la lutte et a fendu le crâne du quatrième! Oui! C'est cinq clous écarlates qu'il nous faut enfoncer dans la colonne de la vengeance! Il désigna une colonne d'ébène qui se trouvait derrière le trône.

Des centaines de points rouges hérissaient sa surface polie ... les têtes vermeilles de gros clous de cuivre enfoncés dans le bois noir.

339-Cinq clous rouges pour cinq vies de Xotalancas! exulta Techotl, et l'horrible allégresse qui envahit le visage des auditeurs les rendit inhumains.

-Qui sont ces gens? demanda Olmec.

Sa voix ressemblait au grondement sourd d'un taureau entendu de loin. Aucun des autres habitants de Xuchotl ne parlait fort. C'était comme s'ils avaient absorbé au fond de leurs âmes le silence de ces couloirs vides et de ces pièces désertes.

-Je suis Conan, un Cimmérien, répondit laconiquement le barbare. Cette femme que voici est Valeria de la Fraternité Rouge, une femme pirate aquilonienne. Nous avons déserté une armée sur la frontière du Darfar, loin au nord, et essayons d'atteindre la côte.

La femme sur l'estrade parla d'une voix forte et, dans sa hâte, les mots s'entrechoquèrent dans sa bouche.

-Vous ne pourrez jamais atteindre la côte! On ne peut pas s'échapper de Xuchotl! Vous passerez le restant de vos jours dans cette ville! -Que veux-tu dire? grogna Conan, portant vivement sa main sur la poignée de son épée et changeant de position de façon à se trouver tout à la fois face au podium et au reste de la salle. Es-tu en train de nous dire que nous sommes prisonniers ? -Ce n'est pas ce qu'elle a voulu dire, s'interposa Olmec. Nous sommes vos amis. Nous ne voudrions pas vous retenir ici contre votre volonté. Mais je crains que d'autres circonstances fassent qu'il vous soit impossible de quitter Xuchod.

Il jeta un coup d'œil furtif sur Valeria et baissa vivement son regard.

-Cette femme s'appelle Tascela, dit-il. C'est une princesse de Tecuhldi. Mais qu'on apporte à boire et à manger à nos invités.

Ils sont sans doute affamés et fatigués par le long chemin qu'ils ont parcouru.

Il désigna une table d'ivoire et après un échange de regards, les deux aventuriers s'assirent. Le Cimmérien était méfiant. Ses féroces yeux bleus parcouraient la pièce et son épée était constamment à portée de main. Mais il ne refusait jamais une invitation à boire et à manger.

Ses yeux ne cessaient de revenir vers Tascela, mais la princesse n'avait d'yeux que pour sa compagne à la peau blanche.

340Techotl, qui avait enroulé un bout de soie autour de sa cuisse blessée, se plaça près de la table pour répondre aux désirs de ses amis, semblant considérer comme un privilège et un honneur le fait de pouvoir subvenir à leurs besoins. Il inspecta la nourriture et les boissons que l'on apportait dans de la vaisselle d'or, et goûtait chaque plat et chaque boisson avant de les poser devant ses hôtes. Pendant qu'ils mangeaient, Olmec resta assis en silence dans son siège d'ivoire, les regardant de sous ses sourcils noirs et épais. T ascela était assise à côté de lui, le menton posé sur la paume de ses mains, et les coudes sur ses genoux. Ses yeux sombres et énigmatiques brûlaient d'une flamme mystérieuse et ne quittèrent jamais le corps svelte de Valeria. Derrière elle, une très belle jeune fille à la mine maussade agitait lentement un éventail en plumes d'autruche.

La nourriture se composait essentiellement de fruits exotiques inconnus des deux voyageurs, mais très agréables au palais ; la boisson était un vin à la robe rubis qui était particulièrement capiteux.

-Vous êtes venus de loin, dit enfin Olmec. J'ai lu les livres de nos pères. L'Aquilonie se trouve au-delà des contrées des Stygiens et des Shémites, au-delà d'Argos et de Zingara; et la Cimmérie se trouve au-delà de l'Aquilonie.

-Nous avons tous les deux une nature vagabonde, répondit Conan négligemment.

-Je me demande bien comment vous avez pu réussir à franchir la forêt, déclara Olmec. Au temps des jours anciens, un millier de combattants eurent toutes les peines du monde à se frayer un chemin à travers tous les périls qu'elle recèle.

-Nous avons bien trouvé une espèce de monstre court sur pattes qui avait la taille d'un mastodonte, dit Conan l'air de rien, tendant son gobelet à Techotl qui le remplit de vin avec un plaisir évident, mais après l'avoir tué, nous n'avons plus été ennuyés.

Le flacon de vin glissa de la main de Techotl et s'écrasa au sol. Sa peau sombre prit une teinte cendrée. Olmec bondit sur ses pieds, image même de la stupéfaction, et une sourde exclamation, de crainte respectueuse ou d'effroi, s'éleva des rangs des autres Tecuhltli.

Quelques-uns tombèrent à genoux comme si leurs jambes ne pouvaient plus les soutenir. Seule Tascela paraissait n'avoir rien entendu. Conan regarda autour de lui d'un air abasourdi.

341-Quel est le problème? Pourquoi restez-vous là, la mâchoire pendante? -Tu ... tu as tué le dieu-dragon? -Le dieu? J'ai tué un dragon. Et pourquoi pas? Il essayait de nous gober.

-Mais les dragons sont immortels! s'exclama Olmec. Ils se tuent entre eux, mais aucun homme n'a jamais tué un dragon! Le millier de combattants dans les rangs de nos ancêtres qui s'est taillé un chemin jusqu'à Xuchod n'a rien pu faire contre eux! Leurs épées se sont brisées comme des brindilles sur leurs écailles! -Si tes ancêtres avaient pensé à plonger leurs lances dans les sucs empoisonnés des Pommes de Derketa, déclara Conan, la bouche pleine, et à les enfoncer ensuite dans les yeux, la gueule ou n'importe quelle autre partie de ce genre de leur corps, ils auraient bien vu que les dragons ne sont pas plus immortels que n'importe quel autre tas de viande. Sa carcasse gît dans les bois, tout près de la lisière de la forêt. Si tu ne me crois pas, va vérifier par toi-même.

Olmec secoua la tête, non d'incrédulité, mais d'étonnement.

-C'est à cause des dragons que nos ancêtres se sont réfugiés à Xuchod, dit-il. Ils n'osaient pas traverser la plaine et s'enfoncer dans la forêt au-delà. Des dizaines d'entre eux furent attrapés et dévorés par les monstres avant d'arriver à la ville.

-Alors ce ne sont pas vos ancêtres qui ont bâti Xuchod ? demanda Valeria.

-Elle était déjà ancienne quand ils sont arrivés dans la région.

Depuis combien de temps elle existe, même ses habitants dégénérés ne le savaient pas.

-Vos ancêtres venaient du lac Zuad? l'interrogea Conan.

-Oui. Il y a un peu plus de cinquante ans, une tribu de Tlazitlans s'est rebellée contre le roi de Stygie. Vaincus lors d'une bataille, ils se sont enfuis vers le sud. Ils errèrent pendant de nom breuses semaines, à travers des prairies, le désert et des collines, et ils parvinrent finalement dans la grande forêt. Ils étaient un millier de combattants, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants.

>>C'est dans la forêt que les dragons leur sont tombés dessus, réduisant nombre d'entre eux en charpie; nos ancêtres s'enfuirent 342devant eux, poussé par une peur incontrôlable. Ils parvinrent enfin sur la plaine au milieu de laquelle ils aperçurent la ville de Xuchotl.

>>Ils campèrent devant la ville, n'osant pas quitter la plaine, car la nuit, retentissaient les bruits hideux des monstres se battant entre eux dans toute la forêt. Ils se livraient une guerre incessante. Pourtant, ils ne s'aventuraient jamais sur la plaine.

>> Les habitants de la ville fermèrent leurs portes et criblèrent nos ancêtres de flèches depuis leurs murs. Les Tlazitlans étaient prisonniers sur la plaine, comme si le cercle de la forêt était une sorte de grande muraille; car se risquer dans les bois aurait été de la folie.

>> Cette nuit-là, un esclave de la cité se glissa secrètement dans leur camp, un homme de leur propre sang. Il avait fait partie d'un groupe de soldats partis à 1 'aventure des années auparavant il n'était alors qu'un jeune homme - et qui s'étaient retrouvés dans la forêt.

Les dragons avaient dévoré tous ses compagnons, mais lui fut capturé et amené dans la cité pour y vivre en tant qu'esclave. Son nom était Tolkemec. (Une flamme passa devant ses yeux sombres au moment où il prononça ce nom, et quelques-uns des Tecuhltli marmonnèrent des obscénités et crachèrent.) Il promit aux guerriers de leur ouvrir les portes de la ville. En échange, il demanda uniquement que les prisonniers lui soient remis.

' ))A l'aube, il ouvrit les portes. Les guerriers s'engouffrèrent et les couloirs de Xuchotl ruisselèrent de sang. Il n'y avait que quelques centaines d'habitants, derniers vestiges d'une race autrefois puissante.

Tolkemec expliqua qu'ils étaient venus de l'Est il y avait bien longtemps de cela, de l'ancien Kosala, lorsque les ancêtres des habitants actuels du Kosala étaient arrivés du Sud, chassant les premiers habitants de chez eux. Ils avaient émigré loin vers l'ouest et étaient finalement tombés sur cette plaine entourée par la forêt, qui était alors habitée par une tribu noire.

>> Ils réduisirent ces derniers en esclavage et entreprirent de bâtir une ville. Ils firent venir le jade, le marbre, le lapis-lazuli, l'or, l'argent et le cuivre des collines à l'est. Des troupeaux d'éléphants leur fournirent l'ivoire. Une fois leur ville achevée, ils massacrèrent tous les esclaves noirs. Et leurs magiciens concoctèrent une puissante magie pour protéger la ville : grâce à leurs connaissances en nécromancie, ceux-ci ramenèrent à la vie les dragons qui peuplaient autrefois cette 343contrée perdue, et dont ils avaient retrouvé les monstrueux ossements dans la forêt. Ils recouvrirent ces ossements de chair et y instillèrent la vie, et les animaux ressuscités foulèrent de nouveau la terre, comme ils l'avaient fait lorsque le Temps était jeune. Mais les sorciers conjurèrent un sort qui les empêchait de quitter la forêt et ainsi ils ne venaient pas dans la plaine.

>>C'est ainsi que pendant de nombreux siècles les habitants de Xuchotl vécurent dans leur ville, cultivant la plaine fertile jusqu'à ce que leurs savants découvrent le moyen de faire pousser des fruits à l'intérieur de l'enceinte de la ville, des fruits que l'on ne plante pas dans la terre, mais qui se nourrissent au contact de l'air. Ils laissèrent alors s'assécher les canaux d'irrigation et vécurent de plus en plus dans une oisiveté luxurieuse, jusqu'à ce qu'ils commencent à devenir décadents.

C'était une race agonisante lorsque nos ancêtres ont franchi la forêt et sont arrivés dans la plaine. Leurs sorciers étaient morts et les gens avaient oublié l'ancienne nécromancie. Ils étaient incapables de se battre, que ce soit par la sorcellerie ou par l'épée.

»Et donc, nos pères tuèrent les habitants de Xuchotl, à l'exception d'une centaine d'entre eux qui furent remis entre les mains de Tolkemec, qui avait été leur esclave; et pendant de nombreux jours et de nombreuses nuits les couloirs répercutèrent les échos de leurs cris de souffrance tandis qu'il les torturait.

» Les Tlazitlans restèrent dans ce lieu. Ils vécurent en paix pendant un certain temps, gouvernés par les frères Tecuhltli et Xotalanc, et par Tolkemec. Tolkemec prit une fille de la tribu pour épouse et puisque c'était lui qui avait ouvert les portes de la ville, et parce qu'ils connaissaient nombre des savoirs des Xuchotlans, il régna sur la tribu aux côtés des deux frères qui avaient conduit la rébellion et 1 'exode.

»Pendant quelques années, donc, ils vécurent en paix à l'intérieur de la ville, ne faisant pas grand-chose excepté manger, boire, faire l'amour et élever leurs enfants. Il n'y avait pas besoin de cultiver la plaine, car Tolkemec leur apprit comment cultiver les fruits qui se nourrissent d'air.

De plus, le massacre des Xuchotlans avait brisé le charme qui maintenait les dragons dans la forêt, et ceux-ci venaient désormais pousser leurs beuglements aux abords de la ville à la nuit tombée. La plaine devint rouge du sang de leur guerre incessante, et c'est alors que ... (Il se mordit la langue en plein milieu de sa phrase, puis reprit, mais Valeria et Conan 344sentirent qu'il venait de se retenir de dire quelque chose qu'il n'aurait pas été sage de dévoiler.) Ils vécurent en paix pendant cinq ans. Puis ...

(les yeux d'Olmec se posèrent brièvement sur la femme silencieuse qui était à ses côtés), Xotalanc prit une épouse, une femme que Tecuhltli et le vieux Tolkemec convoitaient également. Dans sa folie, Tecuhltli la ravit à son mari. En vérité, elle le suivit d'assez bon gré. Tolkemec, pour contrarier Xotalanc, aida Tecuhltli. Xotalanc demanda que son épouse lui soit rendue, et le conseil de la tribu décida que le choix devait être laissé à la femme. Elle choisit de rester avec Tecuhltli. Fou de rage, Xoralanc chercha à la reprendre de force, et les partisans des deux frères en vinrent aux coups dans le Grand Couloir.

»Il y eut beaucoup d'amertume. Le sang coula des deux côtés.

La simple rivalité se transforma en querelle de sang, la querelle de sang en guerre ouverte. De cette lutte sanglante émergèrent trois factions : Tecuhltli, Xotalanc et Tolkemec. Déjà, durant les jours de paix, ils s'étaient partagé la ville. Tecuhltli vivait dans le quartier ouest de la ville, Xotalanc dans la partie est, et Tolkemec et sa famille vivaient près de la porte Sud.

» La colère, le ressentiment et la jalousie fleurirent et se transformèrent en bains de sang, en viols et en meurtres. Une fois 1 'épée hors de son fourreau, il n'était plus possible de faire marche arrière ; car le sang appelle le sang, et la vengeance suit de près les atrocités. Tecuhltli se battit contre Xotalanc, et Tolkemec aida d'abord l'un, puis l'autre, trahissant chaque faction en fonction de ses intérêts. Tecuhltli et les siens se retirèrent dans le quartier de la porte Ouest, où nous nous trouvons actuellement. Xuchotl a une forme ovale. Le quartier de Tecuhltli, qui tire son nom de son prince, se trouve à l'extrémité ouest de cet ovale.

Les habitants condamnèrent toutes les portes qui reliaient le quartier au reste de la cité, à l'exception d'une porte par étage, qu'il était facile de défendre. Ils descendirent dans les fosses qui se trouvent sous la ville et construisirent un mur qui isolait toute la partie ouest des catacombes, où reposent les corps des anciens Xuchotlans et ceux des Tlazitlans tués lors de cette guerre fratricide. Ils vécurent comme dans un château assiégé, faisant des sorties et lançant des raids sur leurs ennemis.

» Les habitants de Xotalanc fortifièrent à leur tour le quartier est de la ville et Tolkemec fit de même avec le quartier de la porte Sud. La partie centrale de la ville fut laissée à l'abandon et désertée. Ces couloirs 345et ces pièces vides se transformèrent en champ de bataille, un endroit de terreur perpétuelle.

>> Tolkemec faisait la guerre aux deux autres clans. C'était un démon à forme humaine, pire que Xotalanc. Il connaissait nombre des secrets de la ville qu'il n'avait jamais révélés aux autres. Dans les cryptes des catacombes, il arracha aux morts leurs sinistres secrets ...

Les secrets des anciens rois et guerriers, depuis longtemps oubliés par les Xuchotlans dégénérés qu'avaient massacrés nos ancêtres. Mais toute sa magie ne put l'aider la nuit où nous, les Tecuhltli, prîmes son château d'assaut, massacrant tous ses gens. Quant à Tolkemec, nous le torturâmes pendant de nombreux jours.

Sa voix sombra jusqu'à devenir un murmure caressant, et un regard lointain apparut au fond de ses yeux, comme s'il revoyait par delà toutes ces années une scène qui lui causait un intense plaisir.

-Oui, nous l'avons maintenu en vie jusqu'à ce qu'il hurle et réclame la mort comme il aurait réclamé sa future femme. Finalement, nous le flmes sortir de la chambre des tortures et le jetâmes vivant dans un cachot pour que les rats rongent son corps alors même qu'il agonisait. Il réussit cependant à s'échapper d'une façon ou d'une autre et se traîna jusque dans les catacombes. C'est sans doute là qu'il est mort, car la seule façon de sortir des catacombes qui se trouvent sous Tecuhltli est de passer par Tecuhltli, et jamais il n'en émergea. On ne retrouva jamais ses os, et les gens superstitieux parmi nous jurent que son fantôme hante toujours les cryptes, gémissant entre les ossements.

Il y a douze ans que nous avons massacré les gens de Tolkemec, mais la querelle sanglante qui oppose Tecuhltli et Xotalanc ne s'interrompit pas pour autant, et la guerre fratricide fera rage jusqu'à ce que le dernier homme et la dernière femme meurent.

>>Cela fait cinquante ans que Tecuhltli a ravi la femme de Xotalanc. La haine mortelle dure depuis un demi-siècle. Je suis né durant cette guerre. Tous ceux qui sont dans cette pièce, à l'exception de Tascela, sont nés durant cette guerre. Nous nous attendons à mourir dans cette guerre.

>>Nous sommes une race mourante, tout comme ces Xuchotlans que nos ancêtres massacrèrent. Lorsque la lutte fratricide éclata, nous étions des centaines dans chaque faction. Aujourd'hui, tous les Tecuhltli sont dans cette salle, à l'exception des hommes qui gardent 346les quatre portes: quarante en tout. Nous ignorons combien il reste de Xotalancas, mais je ne pense pas qu'ils soient bien plus nombreux que nous. Aucun enfant n'est né chez nous depuis quinze ans, et nous n'en avons aperçu aucun chez les Xotalancas.

)) Nous sommes en train de disparaître, mais avant de mourir, nous tuerons autant d'hommes de Xotalanc que les dieux nous le permettront.

Et, ses étranges yeux flamboyant, Olmec parla longuement de cette haine sanglante, de cette guerre fratricide livrée dans des pièces silencieuses et des galeries obscures sous la lueur des pierres de feu vertes, sur des sols semblant cramoisis par les flammes de l'enfer et éclaboussés du rouge plus sombre encore s'écoulant de veines sectionnées. Au cours de cette longue tuerie, une génération entière avait péri. Xotalanc était mort il y avait bien longtemps de cela, tué lors d'une sinistre bataille livrée sur un escalier d'ivoire. Tecuhltli était mort, écorché vif par les Xotalancas fous furieux qui l'avaient capturé.

Sans manifester la moindre émotion, Olmec parla de batailles hideuses livrées dans des couloirs plongés dans les ténèbres, d'embuscades tendues sur des escaliers en colimaçon, et de massacres sanglants. Avec une lueur encore plus rouge et abyssale au fond de ses yeux sombres, il parla des hommes et des femmes qui avaient été écorchés vifs, mutilés et démembrés, de prisonniers hurlant sous des tortures si abominables que même le Cimmérien barbare grogna. Il n'était pas étonnant que Techotl ait tremblé de peur à l'idée d'être capturé. Et pourtant, il s'était aventuré hors de son quartier pour essayer de tuer, poussé par une haine plus forte que sa peur. Olmec parla encore, évoquant des choses sombres et mystérieuses, parlant de magie noire et de sorcellerie conjurée de l'épaisse nuit des catacombes; il mentionna des créatures étranges invoquées depuis les ténèbres pour en faire d'horribles alliés.

Les Xotalancas avaient l'avantage dans ce domaine, car c'était dans la partie est des catacombes que se trouvaient les ossements des plus grands sorciers des anciens Xuchotlans, et leurs secrets immémoriaux.

Valeria écoutait avec une fascination morbide. Cette guerre fratricide était devenue une terrible force élémentaire qui poussait inexorablement les habitants de Xuchotl vers leur sinistre destin et l'anéantissement. Elle était leur seule raison de vivre. Ils étaient nés dans cette guerre et ils s'attendaient à mourir dans cette guerre. Ils ne 347quittaient jamais leur château barricadé si ce n'est pour s'aventurer dans les Couloirs du Silence qui se trouvaient entre les deux forteresses en guerre, pour y tuer et être tué. Parfois, ils revenaient d'un raid avec des prisonniers fous de terreur, ou avec de sinistres preuves de leur victoire au combat. Parfois, ils ne revenaient tout simplement pas, ou alors sous la forme de membres découpés, jetés devant le grand portail de bronze.

La vie de ces gens était un cauchemar irréel et horrible; ils étaient coupés du reste du monde, enfermés comme des rats enragés dans le même piège, se massacrant les uns les autres au fil des ans, se glissant et rampant dans ces couloirs que jamais n'éclairait la lumière du soleil pour déchiqueter, torturer et assassiner.

Pendant qu'Olmec parlait, Valeria sentit le regard brûlant de T ascela posé sur elle. La princesse ne semblait pas entendre ce que racontait Olmec. Lexpression de son visage, tandis que ce dernier racontait les victoires ou les défaites, ne reflétait en rien la rage féroce ou l'exaltation démoniaque qui se succédaient sur les visages des autres Tecuhltli. La guerre qui était l'obsession de ceux de son clan semblait n'avoir aucune importance à ses yeux. Valeria trouva son indifférence froide encore plus répugnante que la férocité nue d'Olmec.

-Et nous ne pourrons jamais quitter la ville, conclut Olmec.

Nul ne l'a quittée depuis cinquante ans à l'exception de ceux ... (De nouveau il s'interrompit.) Et même sans le danger que représentent les dragons, poursuivit-il, nous qui sommes nés et avons grandi dans la ville, nous n'oserions pas la quitter. Nous n'avons jamais osé mettre un pied à l'extérieur. Nous ne sommes pas habitués au ciel ouvert et au soleil nu. Non, nous sommes nés à Xuchod, et c'est à Xuchod que nous mourrons.

-Bon, répondit Conan, avec votre permission, nous allons tenter notre chance avec les dragons. Cette guerre ne nous regarde pas. Si vous voulez bien nous conduire à la porte Ouest, nous allons • parur.

T ascela serra les poings ; elle voulut prendre la parole, mais Olmec l'interrompit: -La nuit va tomber. Si vous vous aventurez dans la plaine de nuit, vous serez très certainement la proie des dragons.

-Nous l'avons traversée la nuit dernière et nous avons dormi à la belle étoile sans en voir aucun, rétorqua Conan.

348T ascela eut un sourire sans joie.

-Vous n'oserez pas quitter Xuchod! Conan la regarda avec un antagonisme instinctif; ce n'était pas lui qu'elle regardait, mais la femme qui se trouvait à ses côtés.

-Je pense qu'ils vont oser le faire, répondit Olmec. Mais, voyez-vous, Conan et Valeria, les dieux doivent vous avoir envoyés vers nous, pour mettre ainsi la victoire à la portée des Tecuhldi! Vous êtes des mercenaires ... Pourquoi ne pas vous battre pour nous? Nous avons des richesses en abondance ... Les pierres précieuses sont aussi courantes à Xuchod que les pavés dans les rues des villes de ce monde.

Certaines furent apportées par les Xuchotlans lors de leur voyage depuis le Kosala. D'autres, comme les pierres de feu, furent trouvées dans les collines de l'Est. Aidez-nous à anéantir complètement les Xotalancas et nous vous donnerons tous les joyaux que vous pourrez emporter.

-Et vous nous aiderez à tuer les dragons? demanda Valeria.

Avec des arcs et des flèches empoisonnées, trente hommes seraient de taille à tuer tous les dragons de la forêt.

-D'accord! répondit rapidement Olmec. Nous avons oublié la façon dont on se sert d'un arc, après des années de combats au corps à corps, mais nous pouvons réapprendre.

-Qu'en dis-tu? demanda Valeria à Conan.

-Nous sommes deux vagabonds sans le sou, grimaça-t-il d'un air sinistre. Ça m'est égal de tuer des Xotalancas ou quelqu'un d'autre.

-Donc vous acceptez? s'exclama Olmec, tandis que Techotl était incapable de retenir sa joie.

-Oui. Et si vous nous montriez nos chambres, de façon que nous puissions dormir et être en forme demain pour le début du massacre? Olmec acquiesça et fit un signe de la main. Techotl et une femme conduisirent les aventuriers vers une porte sur la gauche de l'estrade de jade, qui donnait sur un couloir. Valeria jeta un coup d'œil en arrière et vit Olmec, assis sur son trône, le menton sur son poing fermé, en train de les regarder. Ses yeux brillaient d'une flamme étrange. Tascela se cala dans son siège et murmura quelque chose au creux de l'oreille de Yasala, la servante au visage maussade, qui venait de se pencher sur son épaule.

349Le couloir n'était pas aussi large que la plupart de ceux qu'ils avaient parcourus, mais il était long. Peu après, la femme s'immobilisait, ouvrait une porte et s'écartait pour laisser entrer Valeria.

-Attends une minute, grogna Conan. Où est-ce que je dors? Techotllui indiqua une chambre de l'autre côté du couloir, une porte plus loin. Conan hésita et semblait sur le point de soulever une objection lorsque Valeria le gratifia d'un sourire malicieux et lui claqua la porte au nez. Il grommela une remarque qui n'était pas tendre envers les femmes en général et s'avança vers l'autre côté à la suite de Techotl.

Arrivé dans la chambre richement meublée dans laquelle il allait passer la nuit, il jeta un coup d'œil sur les lucarnes. Certaines étaient suffisamment larges pour permettre à un homme mince de passer, une fois le verre brisé.

-Pourquoi les Xotalancas ne passent-ils pas par les toits pour s'introduire par les lucarnes? demanda-t-il.

-Elles sont incassables, répondit Techotl. De plus, il serait difficile de progresser sur les toits. Ils sont constitués pour la plupart de flèches, de coupoles et d'arêtes escarpées.

L'homme donna d'autres informations sur le «château» de Tecuhltli. Comme le reste de la ville, il comportait quatre niveaux, quatre séries de salles, et des tours s'élevaient au-dessus des toits.

Chaque niveau portait un nom et les habitants de Tecuhltli avaient même donné un nom à chaque pièce, couloir et escalier de la ville, comme les habitants de cités plus normales donnent un nom à leurs ' rues et leurs quartiers. A Tecuhltli, les trois étages s'appelaient de haut en bas 1 'Aigle, le Singe, et le Tigre et ils appelaient Serpent la partie située au niveau du sol.

-Qui est Tascela? demanda Conan. La femme d'Olmec? Techotl frissonna et jeta un coup d'œil furtif alentour avant de répondre: -Non. Elle est ... Tascela! C'était la femme de Xotalanc ... la femme que Tecuhltli a ravie, et qui fut à l'origine de la guerre sanglante.

-Qu'est ce que tu racontes? demanda Conan. Cette femme est jeune et belle. Essaies-tu de me dire qu'elle était déjà 1' épouse de Xotalanc il y a cinquante ans ? -Oui ! Je le jure! Elle était déjà parvenue à 1 'âge adulte lorsque les Tlazitlans sont arrivés du lac Zuad. C'est parce que le roi de Stygie 350désirait en faire sa concubine que Xotalanc et son frère se sont rebellés et se sont enfuis dans le désert. C'est une sorcière, qui possède le secret de 1 'éternelle jeunesse.

-Et quel est ce secret? demanda Conan.

Techotl frissonna de nouveau.

-Ne me le demande pas! Je n'ose pas en parler. C'est bien trop sinistre, même pour Xuchotl! Et, posant un doigt sur ses lèvres, il se glissa hors de la chambre.IV LE PARFUM DU LOTUS NOIR aleria défit sa ceinture et la posa, son épée encore dans son fourreau, sur la couche où elle avait l'intention de dormir.

Elle remarqua que les portes étaient munies de verrous et demanda où elles conduisaient.

-Celles-ci donnent sur les chambres contiguës, répondit la femme en désignant les portes sur la droite et la gauche. Celle-ci (montrant du doigt la porte au chambranle de cuivre qui se trouvait en face de la porte d'entrée) ouvre sur un couloir qui donne sur l'escalier qui mène aux catacombes. N'aie pas peur; il ne peut rien t'arriver ici.

-Qui parle d'avoir peur? dit sèchement Valeria. J'aime juste savoir dans quel genre de port je fais escale. Non, je ne veux pas que tu dormes au pied de mon lit. Je n'ai pas l'habitude d'être servie ... pas par des femmes en tout cas. Tu peux te retirer.

Une fois seule dans sa chambre, la pirate tira les verrous de toutes les portes, ôta ses bottes et s'allongea en s'étirant voluptueusement sur sa couche. Elle se représenta Conan, installé dans une semblable position de l'autre côté du couloir, mais sa vanité féminine la poussa à se l'imaginer, la mine renfrognée, déçu et chagriné, alors qu'il se jetait 352sur sa couche solitaire, et un sourire malicieux barra son visage comme elle se préparait à dormir.

La nuit était tombée à 1 'extérieur. Dans les couloirs de Xuchotl, les pierres de feu vertes brillaient comme les yeux de chats préhistoriques.

Quelque part dans les tours plongées dans les ténèbres, un vent nocturne gémit comme une âme en peine. Des silhouettes furtives commencèrent à s'aventurer à travers les passages obscurs, telles des ombres désincarnées.

Valeria se réveilla d'un coup sur sa couche. Dans la faible lueur d'émeraude dispensée par les pierres de feu, elle aperçut une silhouette penchée sur elle. Pendant un instant confus, ce fut comme si l'apparition faisait partie du rêve dont elle avait été arrachée. Il lui avait semblé être en train de dormir dans la chambre dans laquelle elle se trouvait effectivement, tandis qu'au-dessus d'elle pulsait et vibrait une gigantesque fleur noire, si énorme qu'elle occultait le plafond. Son parfum exotique pénétrait son être tout entier, provoquant en elle une torpeur sensuelle et délicieuse, qui était à la fois plus et moins que le sommeil. Elle s'enfonçait dans les brumes parfumées d'une béatitude insouciante lorsque quelque chose avait touché son visage. La drogue avait aiguisé ses sensations à un point tel que ce léger attouchement lui fit l'effet d'un choc violent, la réveillant d'un coup, en pleine possession de ses moyens. C'est alors qu'elle vit, non une fleur aux proportions démesurées, mais une femme à la peau sombre qui se tenait au-dessus d'elle.

La rage et une réaction immédiate s'ensuivirent aussitôt. La femme se retourna dans un mouvement souple, mais avant qu'elle puisse s'enfuir, Valeria était sur ses pieds et l'avait attrapée par le bras.

La fille se débattit comme une tigresse pendant quelques secondes, puis se résigna comme elle se sentait écrasée par la force supérieure de son adversaire. La femme pirate lui tordit le bras de façon qu'elle se retrouve en face d'elle, la saisit par le menton de sa main libre et força sa prisonnière à rencontrer son regard. C'était Yasala, la servante maussade de T ascela.

-Que diable faisais-tu penchée de la sorte au-dessus de moi ? Qu'est-ce que tu tiens dans ta main ? La femme ne répondit pas, mais tenta de jeter ce qu'elle tenait.

Valeria lui tordit de nouveau le bras et Yasala laissa échapper ... une 353grande fleur exotique noire au bout d'une tige vert jade. Elle était aussi grosse que la tête d'une femme, certes, mais minuscule comparée à la vision exagérée qu'elle avait eue.

-Un lotus noir! dit Valeria entre ses dents. La fleur dont le parfum engendre un profond sommeil! Tu essayais de me droguer! Si tu n'avais pas accidentellement touché mon visage avec l'un des pétales, tu aurais ... Pourquoi as-tu fait cela? À quoi joues-tu? Yasala persista dans son mutisme maussade. Proférant une imprécation, Valeria la retourna violemment, la força à s'agenouiller et lui tordit le bras dans le dos.

-Parle, où je te déboîte le bras! Yasala poussa des gémissements de douleur comme son bras était inexorablement repoussé en arrière entre ses omoplates, mais pour toute réponse elle se contenta de secouer violemment la tête.

-Espèce de putain! s'écria Valeria, en la rejetant violemment .

' en arnere La femme s'écroula au sol. La pirate regarda la silhouette prostrée avec des yeux rageurs. La crainte et le souvenir des yeux brûlants de Tascela s'agitèrent en elle, réveillant tous ses féroces instincts de conservation. Ces gens étaient décadents; on pouvait s'attendre à n'importe quelle forme de perversité de leur part. Mais Valeria sentait qu'il y avait quelque chose d'autre derrière tout ceci, quelque terreur secrète plus impure encore que les dépravations habituelles. Elle fut engloutie par la peur et la répulsion que lui inspirait cette curieuse cité. Ces gens n'étaient ni sains ni normaux; elle commençait même à douter qu'ils fussent véritablement humains. La folie rôdait au fond des yeux de tous les Tecuhltli, à l'exception des yeux cruels et insondables de T ascela, qui abritaient des secrets et des mystères plus abyssaux encore que ceux de la folie.

Elle redressa la tête et tendit l'oreille. Les couloirs de Xuchotl étaient aussi silencieux que s'il s'était vraiment agi d'une ville morte.

Les joyaux verts baignaient la chambre dans une lueur de cauchemar, dans laquelle les yeux de la femme allongée par terre étincelaient étrangement tandis qu'elle la regardait. Un frisson de panique parcourut Valeria, chassant les derniers vestiges de pitié de son âme farouche.

-Pourquoi as-tu essayé de me droguer? murmura-t-elle en saisissant la femme par sa chevelure noire, rejetant la tête en arrière 354pour plonger son regard dans les yeux tristes aux longs cils. C'est Tascela qui t'a envoyée? Aucune réponse. Valeria jura amèrement et gifla la femme sur une joue puis sur l'autre. Les coups résonnèrent dans la chambre, mais Yasala ne laissa échapper aucune plainte.

-Pourquoi ne cries-tu pas? demanda sauvagement Valeria.

Tu as peur que quelqu'un t'entende? De qui as-tu peur? De Tascela? D'Olmec? De Conan? Yasala ne répondit toujours pas. Elle se recroquevilla sur elle même, regardant son inquisitrice avec des yeux aussi sinistres que ceux d'un basilic. Un silence entêté ne fait qu'attiser la colère. Valeria se retourna et arracha une poignée de cordelettes d'une tenture proche.

-Espèce de putain boudeuse! dit-elle entre ses dents. Je vais arracher tous tes vêtements, t'attacher en travers de ce lit et te fouetter jusqu'à ce que tu me dises ce que tu faisais ici et qui t'a envoyée! Yasala n'émit aucune protestation et n'offrit aucune résistance alors que Valeria mettait à exécution la première partie de sa menace avec une furie que l'obstination de sa captive ne faisait qu'exacerber.

Pendant un moment il n'y eut d'autre bruit dans la chambre que le sifflement et le claquement des cordelettes de soie tressées qui s'abattaient sur la chair nue. Yasala était dans l'incapacité de bouger ses mains et ses pieds, solidement entravés. Son corps se tordait et frémissait sous ce châtiment, sa tête se balançait de droite à gauche au rythme des coups. Elle enfonça ses dents dans sa lèvre inférieure et un filet de sang se mit à couler comme la punition ne s'interrompait pas.

Mais elle ne poussa pas un seul cri.

Les cordes souples ne faisaient pas grand bruit en s'abattant sur le corps frémissant de la captive; on n'entendait qu'un claquement sec, mais chacune des cordes laissait une traînée rouge sur la peau sombre de Yasala. Valeria infligeait le châtiment de toute la force de son bras endurci par les guerres, avec l'absence totale de pitié acquise au cours d'une vie où la douleur et les tourments étaient quotidiens, et avec toute l'ingéniosité cynique dont seule une femme peut faire preuve à l'égard d'une autre femme. Yasala souffrit encore plus, tant mentalement que physiquement, qu'elle aurait souffert si c'était un homme qui avait manié le fouet, quelle que soit sa force.

355C'est ce cynisme féminin qui finit par avoir raison de la résistance de Yasala.

Un gémissement sourd lui échappa des lèvres et Valeria s'interrompit, le bras encore levé, chassant en arrière une mèche blonde trempée de sueur.

-Eh bien, vas-tu parler? demanda-t-elle. Je peux continuer à ce rythme toute la nuit, s'ille faut! -Pitié! murmura la femme. Je vais parler.

Valeria sectionna les cordes qui enserraient les poignets et les chevilles de la femme, et l'aida à se remettre sur ses pieds. Yasala se laissa tomber sur la couche, à demi étendue sur une hanche nue, s'appuyant sur un bras, se tordant de douleur lorsque sa peau meurtrie entra en contact avec le matelas. Elle tremblait de tous ses membres.

-Du vin! implora-t-elle, les lèvres sèches, indiquant d'une main tremblante un pichet en or posé sur une table d'ivoire. Laisse-moi boire.

Je suis affaiblie par la douleur. Je te dirai tout ce que tu veux savoir • ensUite.

Valeria prit le pichet et Yasala se redressa maladroitement pour le saisir. Elle la prit, le porta vers ses lèvres ... puis en jeta le contenu à la face de l'Aquilonienne. Valeria recula en chancelant, chassant et essuyant le liquide piquant de ses yeux. À travers une brume douloureuse, elle vit Yasala se précipiter de l'autre côté de la pièce, soulever un verrou en toute hâte, ouvrir la porte au chambranle de cuivre et s'enfuir au fond du couloir. La femme pirate était sur ses talons dans l'instant qui suivit, 1 'épée à la main et le meurtre dans le cœur.

Mais Yasala avait de l'avance et elle courait avec l'agilité nerveuse d'une femme qui vient d'être fouettée et poussée au bord de la crise d'hystérie. Elle disparut derrière un angle du couloir, avec une bonne avance sur Valeria. Lorsque la pirate tourna à son tour, elle ne vit qu'un couloir vide et, à l'autre bout, une porte ouverte sur l'obscurité.

Une odeur de moisi et d'humidité s'en exhalait, et Valeria frissonna.

Ce devait être la porte qui menait vers les catacombes. Yasala s'était réfugiée parmi les morts.

Valeria s'avança jusqu'au seuil de la porte et aperçut un escalier de pierre qui s'enfonçait pour rapidement être englouti par des ténèbres absolues. C'était de toute évidence un passage qui menait directement aux fosses souterraines de la ville, sans accès aux étages inférieurs.

356Elle frissonna légèrement en songeant aux milliers de cadavres gisant là-dessous dans leur crypte de pierre, enveloppés dans leur linceul pourrissant. Elle n'avait aucune intention de descendre à tâtons ces marches de pierre. Yasala connaissait sans doute les moindres coins et recoins de ces tunnels.

Elle faisait demi-tour, frustrée et furieuse, lorsqu'un sanglot étouffé monta du puits de ténèbres. Il semblait provenir d'une très grande profondeur, mais on discernait quelques mots, et la voix qui les prononçait était celle d'une femme: -Oh, au secours! Au secours, au nom de Set! Ahhh! La voix s'effilocha et il sembla à Valeria qu'elle entendit l'écho d'un ricanement spectral. Elle eut la chair de poule. Qu'était-il arrivé à Yasala au fond de ces ténèbres épaisses? Il ne faisait aucun doute que c'était bien elle qui avait poussé ce cri. Mais que pouvait-il bien lui être arrivé? Un Xotalanca rôdait-il donc en bas? Olmec leur avait assuré que la partie des catacombes qui se trouvait sous Tecuhltli était isolée du reste, et que le mur était bien trop solide pour que leurs ennemis puissent l'enfoncer. De plus, ce ricanement n'avait vraiment rien d'humain.

Valeria revint en courant à l'autre bout du couloir, sans prendre la peine de refermer la porte derrière elle. Elle regagna sa chambre, referma la porte et poussa le verrou derrière elle. Elle enfila ses bottes et boucla la ceinture de son épée. Elle était bien déterminée à aller trouver Conan et à le presser s'il était encore en vie de se joindre à elle pour se tailler un chemin à coups d'épée hors de cette cité de démons.

Mais au moment où elle atteignait la porte qui donnait sur le couloir, un long hurlement d'agonie retentit à travers les couloirs, suivi du bruit d'une course effrénée, et du fracas sonore des épées.v VINGT CLOUS ROUGES eux guerriers étaient allongés nonchalamment dans la salle des gardes de l'étage de l'Aigle. Leur attitude était détendue, alors qu'ils étaient habituellement vigilants. Une attaque sur la grande porte de bronze était toujours du domaine du possible, mais cela faisait des années qu'aucune des deux factions n'en avait lancé sur le camp adverse.

-Les étrangers sont de puissants alliés, dit l'un. Olmec marchera contre l'ennemi demain, je pense.

Il parlait comme un soldat en guerre aurait pu le faire. Dans le monde miniature de Xuchotl, chaque poignée de guerriers était une armée et les couloirs vides entre les châteaux étaient le pays sur lequel manœuvraient les armées en guerre.

Lautre médita ces paroles pendant un moment.

-Suppose que grâce à leur aide nous détruisions Xotalanc, dit il. Que se passera-t-il alors, Xatmec ? -Eh bien, répondit celui-ci, nous enfoncerons un clou rouge pour chacun de ceux qui seront morts. Quant aux prisonniers, nous les brûlerons vifs, les écorcherons et les écartèlerons.

358-Mais ensuite? poursuivit l'autre. Une fois que nous les aurons tous tués ? Ce ne sera pas étrange, de nous retrouver sans ennemis à combattre? Toute ma vie j'ai lutté contre les Xotalancas et les ai haïs.

Une fois la guerre sanglante terminée, que nous restera-t-il? Xatmec haussa les épaules. Ses pensées n'étaient jamais allées au-delà de l'anéantissement de leurs ennemis. Elles ne pouvaient pas aller au-delà.

Soudain, les deux hommes se raidirent en entendant un bruit de l'autre côté de la porte.

' -A la porte, Xatmec! siffla celui qui s'était exprimé le dernier.

Je vais regarder à travers l'Œil. ..

Xatmec, l'épée à la main, plaqua son oreille contre le portail de bronze, s'efforçant d'entendre à travers le métal. Son compagnon regarda dans le miroir. Il sursauta convulsivement. Des hommes étaient massés de l'autre côté de la porte; des individus sinistres, au visage sombre, serrant leur épée entre leurs dents ... les doigts enfoncés dans leurs oreilles. L'un d'eux, qui portait une coiffe recouverte de plumes, avait un jeu de calumets qu'il entreprit de porter à ses lèvres, et alors même que les Tecuhltli étaient sur le point de crier à l'alerte, les calumets produisirent leurs sons stridents.

Le cri mourut dans la gorge du garde comme l'air étrange et ténu traversait la porte métallique et venait frapper ses oreilles. Xatmec s'appuya contre la paroi, comme pétrifié et incapable de changer de position. Son visage était celui d'une statue de bois, son expression celle d'un homme qui entend un indicible son. L'autre garde, plus éloigné, ressentit pourtant l'horreur de ce qui était en train de se passer, la sombre menace que représentait l'air démoniaque qui sortait de ce chalumeau. Il sentit les notes curieuses déchirer comme des doigts invisibles les tissus de son cerveau, le submergeant de sensations inconnues et d'impulsions de démence. Mais dans un effort à s'arracher l'âme il parvint à se soustraire au charme qui le paralysait et poussa un cri d'alarme avec une voix qu'il ne reconnut pas comme la sienne.

Au moment où il poussait ce cri, la musique se transforma en un insupportable son suraigu qui lui perça les tympans comme un poignard. Xatmec hurla sous le coup d'une douleur soudaine, et la raison disparut de son visage comme une bougie est mouchée par le 359vent. Tel un dément, il retira vivement la herse, ouvrit violemment la porte et se précipita dans le couloir, brandissant son épée avant que son compagnon puisse l'en empêcher. Une dizaine de lames le terrassèrent.

Enjambant son cadavre, autant de Xotalancas s'engouffrèrent dans la salle des gardes, poussant un hurlement sanguinaire qui n'en finissait pas et se répercutait avec des échos étranges.

Son cerveau vacillant sous le choc de ce qu'il venait de voir, le dernier garde bondit au-devant de ses assaillants, brandissant sa lance de guerre. L'horreur de la sorcellerie dont il venait d'être témoin était submergée par la prise de conscience que l'ennemi venait de pénétrer dans Tecuhltli. Et comme sa lance s'enfonçait dans le ventre d'un adversaire, il n'en sut pas davantage car une épée décrivit un moulinet et lui fracassa le crâne au moment où des guerriers aux yeux fous surgissaient des pièces voisines dans la salle des gardes.

Ce furent le hurlement des hommes et le fracas de l'acier qui firent bondir Conan de sa couche, parfaitement réveillé et l'épée à la main. En un instant il avait atteint la porte, qu'il ouvrit d'un coup. Il regardait à l'extérieur lorsqu'il vit Techotl arriver en courant, ses yeux brillant d'une lueur insane.

-Les Xotalancas! hurla-t-il d'une voix qui n'avait pas grand chose d'humain. Ils ont franchi la porte! Conan s'élança dans le couloir au moment où Valeria sortait de sa chambre.

-Que diable se passe-t-il? l'interpella-t-elle.

-Techotl dit que les Xotalancas sont entrés, répondit-il en toute hâte. Ce raffut semble bien le confirmer.

Le Tecuhltli sur leurs talons, ils firent irruption dans la salle du trône et se trouvèrent confrontés à une scène dont l'horreur dépassait le plus délirant des rêves de sang et de folie. Vingt hommes et femmes, cheveux noirs au vent, un crâne blanc peint sur leur torse, étaient aux prises avec les habitants de Tecuhltli. Les femmes des deux factions se battaient tout aussi férocement que les hommes, et la salle et le couloir derrière eux étaient jonchés de cadavres.

Olmec, nu à l'exception d'un pagne, se battait devant son trône, et au moment où les deux aventuriers entraient, Tascela accourut d'une chambre intérieure, une épée à la main.

360Xatmec et son compagnon étaient morts ; il n'y avait donc personne pour dire aux Tecuhltli comment leurs ennemis avaient réussi à pénétrer dans leur citadelle. Pas plus qu'ils pouvaient savoir ce qui avait poussé leurs ennemis à cet assaut démentiel. Mais les pertes des Xotalancas avaient été plus importantes, leur situation plus désespérée, que les Tecuhltli se l'imaginaient. La perte de leur allié à la peau écailleuse, la destruction du Crâne Ardent et la nouvelle délivrée dans son dernier souffle par un mourant que de mystérieux alliés à la peau blanche s'étaient joints à leurs ennemis, les avaient poussés dans les derniers retranchements du désespoir et à la détermination farouche de mourir en donnant la mort à leurs vieux ennemis.

Les Tecuhltli, passé le choc initial de la surprise, qui les avait refoulés dans la salle du trône, laissant le sol jonché de leurs cadavres, ripostèrent avec une fureur tout aussi meurtrière, tandis que les gardes des étages inférieurs arrivaient en hurlant pour se jeter dans la mêlée.

C'était le combat à mort de loups enragés, lutte aveugle, haletante, impitoyable. La marée de la bataille afflua et reflua de la porte au podium, les lames tailladèrent et s'enfoncèrent dans la chair, le sang gicla, des pieds s'imprimèrent dans le sol cramoisi où se formaient des mares plus rouges encore. Des tables d'ivoire furent renversées, des sièges fendus, des tentures de velours arrachées et maculées d'écarlate. C'était le moment culminant d'un demi-siècle sanglant, et chaque personne présente le sentait.

Mais la conclusion était inévitable. Les Tecuhltli étaient pratiquement deux fois plus nombreux que leurs envahisseurs, et ce fait leur donnait du courage, ainsi que l'arrivée dans la bataille de leurs alliés à la peau claire.

Ceux-ci se précipitèrent dans la mêlée avec l'effet dévastateur d'un ouragan fauchant un bosquet d'arbrisseaux. En force brute, trois Tlazitlans n'étaient pas de taille à s'opposer au seul Conan, et en dépit de son poids, il était bien plus agile que n'importe lequel d'entre eux. Il se déplaçait à travers les remous de cette masse tourbillonnante avec la sûreté et l'efficacité mortelle d'un loup gris au milieu d'une meute de bâtards, laissant derrière lui un sillage de silhouettes qui se tordaient a ' terre.

Valeria se battait à ses côtés, le sourire aux lèvres et les yeux flamboyants. Elle était plus forte qu'un homme moyen, et bien plus 361rapide et féroce. Dans sa main, son épée devenait une chose vivante. Là où Conan écrasait toute opposition par la force pure et la puissance de ses coups brisant les lances, fendant les crânes et ouvrant les poitrines jusqu'au sternum-, Valeria mettait en œuvre une finesse d'escrime ' qui aveuglait et déconcertait ses adversaires avant qu'elle les tue. A maintes reprises, un guerrier qui brandissait sa lourde épée dans les airs trouva la pointe de la lame de la pirate enfoncée dans sa jugulaire avant qu'il puisse frapper. Conan, dominant le champ de bataille, avançait à grands pas au sein de la masse confuse, frappant à droite et à gauche, mais Valeria se déplaçait comme un spectre insaisissable, changeant sans cesse de position, frappant de taille et d'estoc en virevoltant. Les épées la rataient encore et encore; les lames de ses assaillants fendaient le vide et ils mouraient, sa lame enfoncée dans le cœur ou la gorge et son rire de dérision aux oreilles.

Les combattants déchaînés ne faisaient aucune distinction de sexe ou de condition. Les cinq femmes des Xotalancas étaient à terre, la gorge tranchée, avant que Conan entre dans la mêlée, et lorsqu'un homme ou une femme s'écroulait au milieu des combattants, il y avait toujours un couteau prêt pour sa gorge sans défense ou un pied chaussé de sandales pour écraser ce crâne immobilisé au sol.

D'un mur à l'autre, d'une porte à l'autre, déferlait la vague du combat, qui débordait jusque dans les pièces adjacentes. Bientôt seuls les Tecuhldi et leurs alliés à la peau blanche étaient debout dans la grande salle du trône. Les survivants s'entre-regardèrent, pâles et hagards, tels les rescapés du Jugement dernier ou de la fin du monde.

Les jambes largement écartées, les mains agrippant des épées ébréchées et dégoulinantes, du sang s'écoulant de leurs bras, ils se regardaient entre les monceaux de cadavres de leurs ennemis et leurs amis. Ils n'avaient plus assez de souffle pour crier, mais un hurlement bestial et démentiel jaillit de leurs lèvres. Ce n'était pas un cri de triomphe humain. C'était le hurlement d'une meute de loups enragés qui s'avançait entre les cadavres de ses victimes.

Conan attrapa Valeria par les bras et la fit se retourner.

-Tu as une blessure au mollet, grogna-t-il.

Elle abaissa le regard, prenant pour la première fois conscience d'une douleur lancinante dans les muscles de sa jambe. Quelque mourant avait enfoncé la lame de son poignard en un dernier geste d'agonie.

362-Et toi, tu ressembles à un boucher, dit-elle en riant.

Il secoua les mains, faisant pleuvoir une averse de sang.

-Pas le mien. Oh, une égratignure çà et là. Rien d'inquiétant.

Mais ce mollet doit être bandé.

Olmec traversa le tapis de morts, ressemblant à une goule avec ses épaules massives éclaboussées de sang et sa barbe noire mouchetée d'écarlate. Ses yeux étaient rouges, comme le reflet d'une flamme sur des flots noirs.

-Nous avons gagné! croassa-t-il dans un vertige. La guerre sanglante est terminée! Les chiens de Xotalanc sont morts! Oh, que ne donnerais-je pas pour avoir un prisonnier à écorcher vif! Cependant il est bon de contempler leurs visages morts. Vingt chiens morts! Vingt clous rouges pour la colonne noire! -Tu ferais mieux de t'occuper de tes blessés, grogna Conan en se détournant de lui. Attends, ma fille, laisse-moi voir cette jambe.

-Une minute! (Elle le repoussa d'un geste impatient. Le feu du combat brillait encore avec la même intensité au fond de son âme.) Comment pouvons-nous être sûrs que nous les avons tous tués ? Il est possible que ceux-là aient lancé un raid de leur propre initiative.

-Ils n'auraient pas divisé leurs forces pour un raid comme celui-ci, déclara Olmec en secouant la tête, retrouvant un peu de son intelligence normale. (Sans sa robe pourpre, il ressemblait moins à un prince qu'à quelque répugnant prédateur.) Je mettrais ma tête à couper que nous les avons tous tués. Ils étaient moins nombreux que je 1' imaginais, et ils devaient se sentir acculés à leur dernière extrémité.

Mais comment ont-ils fait pour franchir les murs de Tecuhltli? T ascela s'avança, essuyant son épée sur sa cuisse dénudée; elle tenait dans son autre main un objet qu'elle avait pris sur le cadavre du chef emplumé des Xotalancas.

-Les calumets de la folie, dit-elle. Un guerrier m'a dit que Xatmec a ouvert les portes aux Xotalancas puis s'est fait tuer tandis qu'ils s'engouffraient dans la salle des gardes. Le guerrier en question est arrivé dans cette salle juste à temps pour voir ce qui se passait et entendre les dernières notes d'une musique qui lui a glacé jusqu'à l'âme.

Je me souviens que Tolkemec parlait de ces calumets, et les Xuchotlans juraient qu'ils étaient dissimulés quelque part dans les catacombes, au milieu des ossements des sorciers qui en jouaient de leur vivant. D'une 363façon ou d'une autre, ces chiens de Xotalancas les ont trouvés et ont appris leur secret.

-Quelqu'un devrait se rendre à Xotalanc et voir s'il y a des survivants, dit Conan. J'irai si quelqu'un veut bien me guider.

Olmec regarda rapidement les survivants de son peuple. Ils n'étaient plus qu'une vingtaine et plusieurs d'entre eux gisaient à terre en gémissant. Tascela était la seule des Tecuhltli à s'en être tirée sans aucune blessure. La princesse était indemne alors qu'elle s'était battue tout aussi férocement que les autres.

-Qui accompagne Conan jusqu'à Xotalanc? demanda Olmec.

Techotl s'avança en boitant. Sa blessure à la cuisse s'était remise à saigner et il avait une autre estafilade en travers des côtes.

-Moi! -Hors de question, lui interdit Conan. Et toi non plus, Valeria.

Ta jambe ne va pas tarder à s'engourdir.

-J'irai, moi, proposa un guerrier qui finissait de bander son avant-bras tailladé.

-Très bien, Yanath. Pars avec le Cimmérien. Et toi aussi, Topai.

(Olmec indiqua un autre homme dont les blessures étaient superficielles.) Mais tout d'abord, aidez-nous à soulever ces blessés que nous puissions les allonger sur ces couches pour soigner leurs blessures.

Ce fut fait rapidement. Tandis qu'ils se penchaient pour sou lever une femme qui avait été assommée par un gourdin, la barbe d'Olmec frôla l'oreille de Topai. Il sembla à Conan que le prince murmurait quelque chose au guerrier, mais il ne put en être sûr.

Quelques instants plus tard, Topai emmenait ses compagnons au fond du couloir.

Conan jeta un coup d'œil en arrière au moment où il franchissait le seuil, regardant cet abattoir et ce sol flamboyant jonché de cadavres, les membres sombres maculés de sang et crispés dans un effort farouche, les visages sombres figés dans des masques de haine, des yeux vitreux qui regardaient les pierres de feu vertes qui baignaient l'horrible scène dans une lueur verdâtre spectrale et crépusculaire. Les vivants se mouvaient entre les morts, avançant sans but, comme en transe. Conan entendit Olmec appeler une jeune femme et lui ordonner de panser la jambe de Valeria. La pirate suivit la fille dans une pièce voisine. Elle avait déjà commencé de boiter.

364Avec les plus grandes précautions, les deux Tecuhltli conduisirent Conan le long du couloir au-delà du portail de bronze, traversant une succession de pièces qui luisaient sous la lumière verte. Ils ne virent personne, n'entendirent pas un bruit. Après avoir traversé la Grande Galerie qui séparait la partie nord de la partie sud, ils furent encore plus prudents, comme ils se rapprochaient du territoire ennemi. Mais pièces et couloirs se révélaient vides à leur regard, et ils parvinrent enfin dans une grande galerie faiblement éclairée ; ils s'immobilisèrent devant un portail de bronze similaire à la porte de l'Aigle des Tecuhldi. Ils poussèrent délicatement les panneaux, qui s'ouvrirent sans bruit sous la pression de leurs doigts. Impressionnés, ils regardèrent les grandes pièces qui se trouvaient derrière, baignant dans la lumière verte.

Aucun Tecuhldi n'était entré ici depuis cinquante ans, à l'exception des prisonniers qui allaient à la rencontre de leur horrible destin. Entrer dans Xotalanc était le cauchemar ultime qui pouvait menacer un homme du château occidental. La terreur de cette éventualité hantait leurs rêves depuis leur toute petite enfance. Pour Yanath et Topai, ce portail ressemblait aux grilles de l'enfer.

Ils se reculèrent craintivement, une terreur sans nom au fond des yeux, et Conan les dépassa et s'avança à grands pas dans l'enceinte de Xotalanc.

Ils le suivirent timidement. Alors que les deux hommes mettaient successivement le pied sur le seuil, il regarda autour de lui, examinant le décor. Mais seules leurs respirations haletantes et sifflantes venaient perturber le silence.

Ils se trouvaient dans une vaste salle des gardes, ressemblant à celle qui se trouvait derrière la grande porte del 'Aigle de Tecuhltli. De la même façon, un couloir s'en éloignait, donnant sur une vaste pièce qui était la réplique de la salle du trône d'Olmec.

Conan jeta un coup d'œil dans la salle, à ses tapis, ses divans et ses tentures, immobile, tendant l'oreille. Il n'entendit aucun bruit et les pièces paraissaient désertes. Il ne pensait pas qu'il restait un Xotalanca en vie à Xuchotl.

-Venez, marmonna-t-il en s'élançant vers le couloir.

Il ne s'était pas avancé bien loin lorsqu'il se rendit compte que seul Yanath le suivait. Il pivota et aperçut Topai qui se tenait dans une attitude horrifiée, un bras tendu en avant comme pour parer quelque 365menace qui allait fondre sur lui, ses yeux exorbités fixés dans une intensité hypnotique sur quelque chose qui dépassait de derrière un divan.

-Que diable ... ? Puis Conan vit ce que T opal regardait fixement er il sentit un frisson parcourir le creux de ses épaules de géant. Une tête monstrueuse dépassait de derrière le divan, une tête reptilienne, aussi large que celle d'un crocodile, avec des crocs incurvés qui descendaient jusque sur sa mâchoire inférieure. Mais elle pendait d'une façon anormale er les yeux hideux éraient vitreux.

Conan regarda derrière le divan. C'était un grand serpent qui gisait là, saisi dans la mort, mais un serpent rel qu'il n'en avait jamais vu au cours de ses errances. La puanteur et le froid des noires profondeurs de la terre émanaient de lui, er la teinte de sa peau était indéfinissable, se modifiant suivant l'angle de vue. Une grande blessure dans son cou indiquait ce qui avait provoqué sa mort.

-C'est l'Erre Rampant! murmura Yanath.

-C'est la chose que j'ai hachée dans l'escalier, grogna Conan.

Après qu'elle nous a suivis jusqu'à la porte de l'Aigle, elle s'est traînée jusqu'ici pour y mourir. Comment les Xotalancas pouvaient-ils contrôler une telle créature? Les Tecuhlrli frissonnèrent et secouèrent la tête.

-Ils l'ont fait venir des tunnels noirs qui se trouvent en tkssous des catacombes. Ils ont découvert des secrets inconnus des Tecuhlrli.

-En tour cas, elle est morte, et s'il y en avait d'autres, ils les auraient amenées avec eux lorsqu'ils ont attaqué Tecuhlrli. Venez! Ils le talonnèrent tandis qu'il avançait à grands pas le long du couloir et poussait la porte ciselée d'argent à l'autre bout.

-Si nous ne trouvons personne à cet étage, dit-il, nous descendrons aux étages inférieurs. Nous explorerons Xotalanc du toit aux catacombes. Si Xotalanc ressemble à Tecuhltli, toutes les pièces et tous les couloirs de ce niveau seront éclairés ... Par tous les A diables! Ils venaient tout juste de pénétrer dans la vaste salle du trône, qui était pratiquement la réplique de celle de Tecuhltli. Le même podium de jais, les mêmes sièges en ivoire, les mêmes divans, tapis et tentures sur les murs. Toutefois il n'y avait pas de colonne noire hérissée de 366rouge derrière le trône surélevé, mais ce n'étaient pas les preuves de la longue lutte sanglante qui manquaient.

Alignées le long des murs derrière l'estrade, se trouvaient des rangées d'étagères protégées par des vitres. Et sur ces rayonnages, des centaines de têtes humaines, parfaitement conservées, regardaient les spectateurs abasourdis de leurs yeux vides de toute expression, et seuls les dieux savaient depuis combien de mois et d'années elles regardaient • • ams1.

Topai poussa un juron étouffé, mais Yanath resta silencieux et la lueur de démence grandit au fond de ses yeux. Conan fronça les sourcils, sachant que la raison des Tlazitlans ne tenait qu'à un fil.

Soudain Yanath tendit un doigt tremblant vers les sinistres reliques.

-C'est la tête de mon frère! murmura-t-il. Et là, celle du frère cadet de mon père! Et là, celle du fils aîné de ma sœur! Il se mit alors à sangloter, pleurant sans larmes ; des sanglots durs et sonores qui secouaient toute sa carcasse. Il ne détachait pas les yeux des têtes. Ses sanglots se firent plus aigus et se transformèrent en un rire suraigu et terrifiant, qui à son tour devint un hurlement insupportable. Yanath était devenu totalement fou.

Conan posa une main sur son épaule et, comme si ce simple contact avait libéré toute la fureur contenue au fond de son âme, Yanath hurla et se retourna vivement, frappant le Cimmérien de son épée. Conan para le coup et Topai tenta d'immobiliser le bras de Yanath. Mais le dément l'évita et, l'écume aux lèvres, il enfonça sa lame au plus profond du corps de Topal. Ce dernier s'écroula en poussant un gémissement, et Yanath pivota sur lui-même pendant quelques instants, tel un derviche fou. Puis il se précipita sur les étagères et abattit sa lame sur les vitres en poussant des hurlements blasphématoires.

Conan bondit sur lui par-derrière, essayant de le prendre au dépourvu et de le désarmer, mais le dément se retourna et se jeta sur lui, hurlant comme une âme damnée. Comprenant que le guerrier était devenu fou à lier, le Cimmérien fit un pas de côté et alors que le dément le dépassait, il abattit sa lame qui s'enfonça à travers 1' épaule et le torse de celui-ci. L'homme s'écroula au sol, mort, à côté de sa • • • victime agomsante.

367Conan se pencha au-dessus de Topal, voyant que l'homme était sur le point de rendre son dernier soupir. Il était inutile d'essayer d'étancher le flot de sang qui s'écoulait de 1' horrible blessure.

-Tu es sur le point de mourir, T opal, grogna Conan. As-tu un dernier mot à transmettre aux tiens ? -Penche-toi un peu plus, haleta Topal.

Conan s'exécuta ... et un instant plus tard, il saisissait le poignet de l'homme alors que celui-ci tentait de lui enfoncer la dague dans la • • pmtnne.

-Crom! jura Conan. Es-tu devenu fou, toi aussi ? - Olmec l'a ordonné! haleta le mourant. Je ne sais pas pourquoi.

Au moment où nous soulevions les blessés pour les allonger sur les couches, il m'a murmuré de te tuer au moment où nous repartirions vers T ecuhltli. ..

Et avec le nom de son clan sur les lèvres, Topal mourut.

Conan fronça les sourcils en le regardant, déconcerté. Tou te cette histoire paraissait délirante. Olmec était-il devenu fou, lui aussi ? Les Tecuhltli étaient-ils encore plus fous qu'ille pensait? Avec un haussement d'épaules il retraversa le couloir et la porte de bronze, laissant derrière lui les cadavres des Tecuhltli qui gisaient sous les yeux morts des têtes de leurs proches parents.

Conan n'avait pas besoin de guide pour retrouver son chemin à travers le labyrinthe qu'ils avaient suivi à l'aller. Son instinct sauvage lui permit de retrouver sans problème le chemin qu'ils avaient parcouru à l'aller. Il parcourut les couloirs avec tout autant de précaution, son épée à la main, fouillant farouchement du regard chaque coin et recoin, car c'étaient désormais de ses anciens alliés dont il se méfiait, pas des fantômes des Xotalancas morts.

Il venait de longer la Grande Galerie et s'avançait dans les pièces de l'autre côté de celle-ci lorsqu'il entendit le bruit de quelque chose qui se déplaçait devant lui ... Quelque chose qui haletait et suffoquait, avançant en faisant des bruits étranges, comme si cela titubait et se cognait contre les murs. Un instant plus tard, Conan apercevait un homme qui rampait dans sa direction sur le sol flamboyant ...

Un homme qui progressait en laissant derrière lui une large traînée sanglante sur le sol cramoisi. C'était Techotl et ses yeux commençaient déjà à devenir vitreux; d'une profonde plaie dans sa poitrine un flot de 368sang s'écoulait régulièrement entre ses doigts serrés. Il s'aidait de son autre main pour avancer et se traîner sur le sol.

-Conan, s'écria-t-il dans un sanglot étouffé. Conan ! Olmec a capturé la femme aux cheveux jaunes! -Voilà pourquoi il a demandé à Topai de me tuer! marmonna Conan, posant un genou au sol à côté de l'homme. (Son œil expérimenté lui apprit qu'il était mourant.) Olmec n'est pas aussi fou que je le pensais.

Les doigts tâtonnants de Techotl saisirent le bras de Conan. Au cours de la vie froide, dépourvue d'amour et somme toute horrible du Tecuhltli, son admiration et son affection pour les intrus venus du monde extérieur avaient formé une oasis de chaleur humaine, l'avait relié à une humanité plus naturelle, qui était totalement absente de ses semblables, dont les émotions se limitaient à la haine, à l'envie et à une cruauté sadique.

-J'ai cherché à l'en empêcher, gargouilla Techotl, une mousse sanglante affleurant ses lèvres. Mais il m'a terrassé. Il pensait bien m'avoir tué, mais je me suis enfui en rampant. Ah, Set, comme j'ai rampé loin dans mon propre sang! Prends garde, Conan! Olmec t'a peut-être tendu une embuscade en prévision de ton retour! Tue Olmec! C'est une bête fauve. Prends Valeria avec toi, et fuyez! N'ayez pas peur de devoir traverser la forêt. Olmec et T ascela ont menti au sujet des dragons. Ils se sont entre-tués il y a des années de cela et tous sont morts à l'exception du plus fort d'entre eux. Cela fait une douzaine d'années qu'il n'y a plus qu'un seul dragon. Si vous l'avez tué, il n'y a plus rien à craindre dans la forêt. C'était le dieu que vénérait Olmec, qui lui offrait des sacrifices humains, les plus jeunes et les plus vieux d'entre nous, ligotés et jetés à l'extérieur des murs de la cité. Fais vite! Olmec a emmené Valeria dans la chambre d ...

Sa tête s'affaissa et il était mort avant qu'elle touche le sol.

Conan se redressa d'un bond et ses yeux étaient des charbons ardents. Voilà donc à quoi jouait Olmec, après s'être servi de ses alliés pour anéantir ses ennemis! Il aurait dû se douter qu'une chose pareille se tramait au fond du cerveau de ce dégénéré à la barbe noire.

Le Cimmérien partit en direction de Tecuhltli à une vitesse téméraire. Il estima rapidement le nombre de ses anciens alliés. Ils n'étaient que vingt et un, en comptant Olmec, à avoir survécu à la 369terrible bataille dans la salle du trône. Trois autres étaient morts dans l'intervalle, ce qui laissait donc dix-sept ennemis avec lesquels compter.

Dans sa rage, Conan se sentait de taille à affronter le clan tout entier et à tous les tuer.

Mais la ruse innée qui est l'apanage des créatures vivant en dehors de la civilisation prit le dessus sur sa fureur aveugle. Il se souvint des mots de Techotl qui le prévenait d'une embuscade. Il était plus que probable que le prince ait pris cette précaution, au cas où Topai échoue à exécuter son ordre. Olmec s'attendait de toute évidence qu'il revienne par le chemin qu'il avait emprunté pour se rendre à Xotalanc.

Conan leva les yeux vers une lucarne sous laquelle il passait et aperçut le scintillement voilé des étoiles. Elles n'avaient pas encore commencé à pâlir à l'approche de l'aube. Les événements de la nuit s'étaient déroulés en un laps de temps relativement court.

Il s'écarta du trajet le plus direct et descendit un escalier en colimaçon pour arriver au niveau inférieur. Il ne savait pas où se trouvait le portail qui permettait d'entrer dans le château à cet étage, mais il savait qu'il pourrait le trouver. En revanche, il ne savait pas comment il pourrait forcer les verrous; il pensait que toutes les portes de Tecuhltli seraient fermées et verrouillées, ne serait-ce que par un demi-siècle d'habitudes.

Mais il n'y avait rien d'autre à faire que tenter sa chance.

, Epée en main, il avança en toute hâte et sans bruit dans un dédale de pièces et de couloirs, tour à tour éclairés ou plongés dans l'obscurité. Il comprit qu'il était tout près de Tecuhltli, lorsqu'un bruit le fit soudain s'immobiliser. Ille reconnut pour ce que c'était: un être humain tentant de pousser un cri alors qu'il est bâillonné. Cela venait de quelque part devant lui, sur sa gauche. Dans ces pièces plongées dans un silence de mort, le moindre bruit portait loin.

Conan tourna et alla dans la direction du bruit, qui continuait à se répéter. Peu après, il regardait par une porte et découvrait un curieux spectacle. Au milieu de la pièce se trouvait une structure métallique de faible hauteur, qui ressemblait à un chevalet de torture. Une silhouette gigantesque était immobilisée dessus. Sa tête était posée sur un ensemble de pointes de fer dont les extrémités étaient déjà rougies là où elles avaient transpercé le cuir chevelu. Une sorte de harnais était passée autour de sa tête, de telle manière que la lanière de cuir ne la protégeait pas des pointes. Ce harnais était à son tour relié par le biais 370d'une petite chaîne à un mécanisme qui soutenait une énorme boule de fer suspendue au-dessus du torse velu du prisonnier. Aussi longtemps que l'homme parviendrait à rester immobile, la boule de fer resterait en place. Mais chaque fois que les douleurs provoquées par les pointes de fer lui faisaient lever la tête, l'énorme boule de fer descendait de quelques pouces. Les muscles endoloris du cou de la victime finiraient par ne plus pouvoir supporter sa tête dans une position aussi anormale, et ilia laisserait retomber en arrière, sur les pointes. Il était évident que la boule de fer finirait par l'écraser et le réduire en bouillie, lentement, inexorablement. La victime était bâillonnée, et au-dessus de ce bâillon ses grands yeux bovins roulaient sauvagement dans la direction de l'homme qui se tenait sur le seuil de la pièce et restait muet de stupéfaction. L'homme sur le chevalet de torture était Olmec, prince de Tecuhltli.•· .

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' VI LES YEUX DE TASCELA ourquoi m'as-tu amenée dans cette chambre pour bander rna jambe? demanda Valeria. Tu ne pouvais pas le faire tout aussi bien dans la salle du trône ? Elle était assise sur une couche, sa jambe blessée tendue en avant, et la Tecuhltli venait tout juste de lui mettre un bandage de soie. L'épée rougie de sang de Valeria était à côté d'elle, sur la couche.

Elle fronça les sourcils tout en parlant. La femme avait effectué sa tâche en silence et avec efficacité, mais Valeria n'aimait ni la façon dont ses doigts graciles s'attardaient sur son corps comme en une caresse, ni l'expression dans ses yeux.

-Ils ont emmené le reste des blessés dans les autres chambres, répondit la femme avec la voix posée des femmes tecuhltli, qui cepen dant ne reflétait aucune douceur ou bonté naturelle. (Peu de temps auparavant, Valeria avait vu cette même femme enfoncer son poignard dans la poitrine d'une ennemie et arracher les globes oculaires d'un blessé.) De plus, ajouta-t-elle, ils vont emporter les cadavres dans les catacombes, de peur que leurs fantômes s'échappent et restent pour hanter les pièces.

372-Tu crois aux fantômes? lui demanda Valeria.

-Je sais que le fantôme de Tolkemec hante les catacombes, répondit-elle en frissonnant. Je l'ai vu, une fois, tandis que j'étais dissimulée entre les os d'une reine morte. Il est passé devant moi sous la forme d'un vieillard à la barbe blanche, aux cheveux flottants et aux yeux lumineux, brillant dans les ténèbres. C'était bien Tolkemec: je l'avais vu une fois vivant, quand j'étais petite, pendant qu'on le torturait.

{Sa voix se réduisit à un simple murmure apeuré:) Olmec rit, mais je sais que le fantôme de Tolkemec hante les catacombes! Ils disent que ce sont les rats qui rongent la chair de ceux qui viennent de mourir ...

mais les fantômes se nourrissent de chair. Qui sait ce que ...

Elle releva vivement les yeux comme une ombre venait de tomber en travers de la couche. Valeria leva les yeux à son tour et vit Olmec qui la regardait. Le prince avait débarrassé ses mains, son torse et sa barbe du sang qui les maculaient; mais il n'avait pas revêtu sa robe, et son grand corps glabre à la peau et aux membres sombres accentuait l'impression de force bestiale qui se dégageait de sa personne. Ses yeux noirs et profonds brûlaient d'un feu plus élémentaire encore, et ses doigts tremblaient tandis qu'ils tiraient sur son épaisse barbe bleu-noir.

Il regarda fixement la jeune femme et celle-ci se leva et se glissa hors de la chambre. Comme elle franchissait le seuil, elle regarda par dessus son épaule et décocha à Valeria un regard plein de dérision cynique et d'une obscène moquerie.

-Elle n'a pas fait un bon travail, critiqua le prince, s'approchant de la couche et se penchant sur le bandage. Laisse-moi voir ...

Avec une vitesse étonnante pour un homme de sa corpulence, il saisit l'épée de la jeune femme et la jeta de l'autre côté de la pièce. Son geste suivant fut de prendre Valeria dans ses bras de géant.

Aussi rapide et soudain qu'ait été son geste, elle fut presque aussi rapide; alors même qu'il s'emparait d'elle, son long poignard était dans sa main et elle lui portait un coup mortel vers la gorge. Plus par chance que par adresse, il lui attrapa le poignet et une terrible lutte s'engagea. Elle le combattit avec ses poings, ses pieds, ses genoux, ses dents et ses ongles, de toute la force de son corps magnifique, et avec toute la science du combat en corps à corps acquise au fil de ses années d'errance et de batailles sur terre comme sur mer. Mais tout cela ne servit à rien face à la force brutale de son adversaire.

373Ayant perdu sa lame dès le début du combat, elle se trouva dans l'impossibilité de pouvoir infliger une quelconque rétorsion à son adversaire gigantesque.

La flamme au fond des yeux étranges d'Olmec ne s'altéra pas et leur expression, décuplée par le sourire narquois qui semblait figé sur ses lèvres barbues, emplit Valeria de rage. Ces yeux et ce sourire contenaient tout le cynisme cruel sous-jacent d'une race sophistiquée et dégénérée et, pour la première fois de sa vie, Valeria sut ce que c'était qu'avoir peur d'un homme. C'était comme lutter contre une irrésistible force élémentaire; les bras de fer se jouaient de tous ses efforts avec une facilité qui envoya des ondes de panique à travers tous ses membres. Il semblait insensible à toutes les douleurs qu'elle pouvait lui infliger. Il ne réagit qu'à un seul moment, lorsqu'elle enfonça sauvagement ses dents blanches dans son poignet jusqu'à faire couler le sang. Et sa réaction fut de lui assener une puissante gifle sur la joue, faisant jaillir des étoiles devant ses yeux et envoyant sa tête heurter son épaule.

Sa chemise avait été déchirée pendant la lutte et avec une cruauté cynique il frotta sa barbe épaisse sur ses seins nus, faisant apparaître des traînées de sang sur sa peau claire et lui arrachant un cri de douleur et de colère outrée. Sa résistance convulsive était inutile; elle fut plaquée violemment sur la couche, désarmée et haletante, et ses yeux se levèrent vers lui, brûlant comme ceux d'une tigresse prise au piège.

Un instant plus tard, il sortait précipitamment de la chambre, la portant dans ses bras. Elle n'offrit aucune résistance, mais la lueur qui couvait au fond de ses yeux montrait qu'elle était toujours invaincue, moralement au moins. Elle n'avait pas poussé un seul cri. Elle savait que Conan n'était pas à portée de voix et il ne lui vint pas à l'esprit que quiconque à Tecuhldi oserait s'opposer à son prince. Mais elle remarqua qu'Olmec avançait furtivement, penchant la tête comme s'il tendait l'oreille à l'affût d'un éventuel signe de poursuite, et il n'alla pas en direction de la salle du trône. Tenant toujours la jeune femme entre ses bras, il franchit la porte à l'opposé de celle qu'il avait empruntée en arrivant, traversa une seconde pièce et s'avança le long d'un couloir.

Désormais persuadée qu'il craignait que quelqu'un s'oppose à cet enlèvement, elle rejeta la tête en arrière et cria à tue-tête.

Elle en fut récompensée par une claque qui l'assomma à moitié, et Olmec pressa le pas, courant à moitié.

374Mais son cri avait reçu un écho et, tordant la tête de côté, Valeria, dans la pluie de larmes et d'étoiles qui l'aveuglait à moitié, vit Techotl se jeter à leur poursuite en boitant.

Olmec fit demi-tour en poussant un grognement. Il passa la jeune femme sous un de ses bras et ce faisant la mit dans une position tout aussi inconfortable qu'indécente tandis qu'elle se tordait et se débattait en vain comme une enfant.

-Olmec! protesta Techotl. Tu ne peux pas être un tel chien au point d'oser faire cela! C'est la femme de Conan! Elle nous a aidés à tuer les Xotalancas et ...

Sans un mot, Olmec serra sa main restée libre et frappa le guerrier blessé de son gigantesque poing, l'envoyant rouler à terre, inanimé. Il se pencha, pas le moins du monde gêné par les imprécations et les ruades de sa captive, tira la lame de Techotl de son fourreau et enfonça le poignard du guerrier dans sa poitrine. Puis il jeta l'arme au loin et reprit sa fuite le long du couloir. Il n'aperçut pas le visage sombre d'une femme qui l'observait discrètement de derrière une tenture. Le visage disparut et peu après Techotl gémissait et se remuait, avant de se relever confusément et de s'éloigner en titubant, appelant Conan.

Olmec alla jusqu'au bout du couloir et descendit un escalier d'ivoire en colimaçon. Il longea ensuite plusieurs couloirs et s'arrêta finalement dans une vaste pièce dont toutes les portes sauf une étaient dissimulées derrière de lourdes tentures : une lourde porte de bronze similaire à la porte de 1 'Aigle de l'étage supérieur.

La désignant du doigt, il ne put s'empêcher de dire, dans un grondement sourd: -Ceci est l'une des portes qui mènent hors de Tecuhltli. Pour la première fois depuis cinquante ans, elle n'est pas gardée. Nous n'avons plus besoin de la garder à présent, car Xotalanc appartient au passé.

-Grâce à Conan et à moi, sale brute sanguinaire! pesta Valeria, tremblant de rage et de honte d'être ainsi impuissante. Chien perfide! Conan te tranchera la gorge pour ça! Olmec ne prit pas la peine de lui dire qu'il pensait que la propre gorge de Conan avait déjà été tranchée, suivant les instructions qu'il avait données à voix basse. Il était bien trop cynique pour s'intéresser un tant soit peu à ce qu'elle pensait ou croyait. Ses yeux embrasés la dévoraient du regard, s'attardant ardemment sur les généreuses 375étendues de chair blanche et ferme là où sa chemise et sa tunique avaient été arrachées pendant le combat.

-Oublie Conan, dit-il d'une voix épaisse. Olmec est le seigneur de Xuchotl. Xotalanc n'existe plus. Il n'y aura plus de combats. Nous passerons le reste de notre vie à boire et à faire l'amour. Buvons, d'abord! Il s'assit sur une table d'ivoire et l'attira sur ses genoux, tel un satyre à la peau sombre tenant une nymphe blanche dans ses bras.

Ignorant ses jurons qui ne ressemblaient en rien aux propos qu'aurait pu tenir une nymphe, il la réduisit à l'impuissance en passant un de ses grands bras autour de sa taille tandis qu'il tendait l'autre vers l'autre bout de la table et s'emparait d'un flacon de vin.

-Bois! lui ordonna-t-il, portant le flacon à ses lèvres tandis qu'elle se tordait et détournait la tête.

Le liquide se renversa, piquant ses lèvres et aspergeant ses seins nus.

-Ton invitée n'aime pas ton vin, Olmec, dit une voix froide et sardonique.

Olmec se raidit et une lueur de peur se fit jour au fond de ses yeux enflammés. Il tourna lentement sa lourde tête et posa son regard sur Tascela, qui se tenait négligemment dans l'embrasure d'une des portes aux tentures, une main sur sa hanche souple. Valeria se tordit, s'efforçant de s'arracher à 1' étreinte d'acier et, lorsque son regard rencontra les yeux brûlants de T ascela, un frisson parcourut son échine.

Des expériences nouvelles submergeaient l'âme fière de Valeria cette nuit-là. Elle avait tout récemment appris à craindre un homme, et elle savait désormais ce que c'était que craindre une femme.

Olmec resta assis et immobile, et une pâleur cendrée apparut sur sa peau basanée. T ascela sortit son autre main de derrière elle, montrant un petit flacon doré.

-J'avais bien peur qu'elle n'aime pas ton vin, Olmec, ronronna la princesse, c'est pourquoi j'ai apporté un peu du mien, de celui que j'ai rapporté il y a bien longtemps des rives du lac Zuad ... Tu comprends ce que je veux dire, Olmec? Des gouttelettes de transpiration apparurent brusquement sur le front d'Olmec. Ses muscles se détendirent. Valeria s'arracha à son étreinte et mit la table entre eux deux. Mais même si la raison lui dictait 376de se précipiter hors de cette pièce, une fascination qu'elle ne pouvait s'expliquer la faisait rester là, figée, à observer la scène.

Tascela s'avança vers le prince, qui était resté assis, d'une démarche souple et ondulante, qui était déjà une moquerie en soi. Sa voix était douce, ronronnante, caressante, mais ses yeux étincelaient.

Ses doigts graciles coururent légèrement sur sa barbe.

-Tu es égoïste, Olmec, dit-elle d'une voix langoureuse, tout en souriant. Tu voulais garder notre belle invitée pour toi seul, alors même que tu savais que je comptais bien la divertir. Tu as gravement fauté, Olmec! Le masque tomba un instant; ses yeux s'illuminèrent, son visage se tordit et, faisant preuve d'une force incroyable, sa main se referma convulsivement sur la barbe du prince et en arracha une pleine poignée de poils. Cette démonstration de force surnaturelle n'était pas plus terrifiante que la fugitive révélation de la fureur démoniaque qui couvait sous son apparence impassible.

Olmec se releva en poussant un rugissement et se mit à se balancer comme un ours, ses mains puissantes se nouant et se dénouant.

-Sale traînée! dit-il d'une voix caverneuse qui emplit la pièce.

Sorcière! Diablesse! Tecuhldi aurait dû te tuer il y a cinquante ans! Pars d'ici! J'ai supporté trop de choses de ta part! Cette fille à la peau blanche est à moi! Pars avant que je te tue! La princesse éclata de rire et lui jeta au visage ses poils de barbe ensanglantés. Son rire était plus dur que le son du silex frappant l'acier.

-Tu n'as pas toujours dit ça, Olmec, le railla-t-elle. Autrefois, quand tu étais jeune, tu me disais des mots d'amour. Oui, tu m'as aimée autrefois, il y a des années de cela, et parce que tu m'aimais, tu as dormi dans mes bras sous le lotus enchanté ... plaçant ainsi entre mes mains les chaînes qui firent de toi mon esclave. Tu sais que tu ne peux rien contre moi. Tu sais que je n'ai qu'à regarder dans tes yeux, avec le pouvoir mystique que m'enseigna un prêtre stygien, il y a bien longtemps de cela, et qu'alors tu seras réduit à l'impuissance.

Tu te souviens de cette nuit, alors que le lotus noir ondoyait au-dessus de nous sans qu'aucune brise terrestre ne l'agite; tu sens de nouveau s'exhaler et flotter tout autour de toi les parfums qui ne sont pas de cette terre et qui font de toi un esclave. Tu ne peux pas t'opposer à moi.

377Tu es mon esclave comme tu le fus cette nuit-là ... et comme tu le seras aussi longtemps que tu vivras, Olmec de Xuchotl ! Sa voix avait diminué jusqu'à devenir un murmure semblable aux ondes qui rident la surface d'un cours d'eau dans les ténèbres d'une nuit étoilée. Elle se colla contre le prince et étendit ses longs doigts sur la poitrine géante. Les yeux de ce dernier devinrent vitreux et ses grandes mains retombèrent mollement le long de son corps.

Avec un sourire de malice cruelle, Tascela leva le flacon et le porta aux lèvres d'Olmec.

-Bois! Le prince obéit machinalement. Ses yeux retrouvèrent instan tanément leur aspect normal et ils furent submergés tout à la fois par la fureur, la compréhension de la situation et une terrible peur. Il ouvrit largement la bouche, mais aucun son n'en sortit. Pendant quelques secondes, il vacilla sur des jambes qui ne le soutenaient plus, puis il s'écroula au sol comme une masse.

Sa chute arracha Valeria à sa torpeur. Elle se retourna et bondit en direction de la porte, mais d'un mouvement qui aurait fait honte à une panthère, Tascela s'était interposée. Valeria la frappa de son poing fermé, mettant toute sa force dans ce coup qui aurait assommé un homme. Mais d'une torsion souple de son torse, Tascela esquiva et saisit le poignet de la pirate. L'instant d'après, la main gauche de Valeria était également emprisonnée. Tenant les deux poignets d'une seule main, Tascela les ligota calmement à l'aide d'une corde qu'elle tira de sa ceinture. Valeria pensait qu'elle avait déjà subi cette nuit toutes les humiliations qu'il était possible de subir, mais la honte qu'elle avait éprouvée lorsque Olmec la malmenait n'était rien comparée aux sensations qui secouaient son corps tout entier. Valeria avait toujours été encline à mépriser les personnes de son sexe; et il était accablant pour elle de se trouver confrontée à une femme qui pouvait se jouer d'elle comme si elle n'était qu'une enfant. Elle n'offrit pratiquement aucune résistance lorsque Tascela la força à s'asseoir sur une chaise puis, tirant ses poignets liés jusqu'entre ses genoux, les attacha à la chaise.

Enjambant nonchalamment le corps d'Olmec, Tascela s'avança jusqu'à la porte de bronze, leva le verrou et l'ouvrit d'un coup, révélant le couloir au-delà.

378-Ce couloir, fit-elle remarquer, s'adressant à sa captive pour la première fois, donne sur une pièce qui servait autrefois de salle de torture. Lorsque nous nous sommes retirés à Tecuhltli, nous avons emporté avec nous la plupart des instruments, mais il y avait un appareil qui était trop lourd pour être déplacé. Il est toujours en état de marche. Je pense qu'il va se révéler fort utile à présent.

Une flamme de terreur et de compréhension envahit les yeux d'Olmec. Tascela s'avança de nouveau vers lui, se pencha et le saisit par les cheveux.

-Il n'est que temporairement paralysé, remarqua-t-elle l'air de rien. Il peut entendre, penser, et ressentir ... Oui, il peut d'ailleurs très bien ressentir ! Et sur cette sinistre observation, elle s'avança une nouvelle fois vers la porte, tirant la carcasse géante avec une facilité qui fit s'écarquiller les yeux de la pirate. Elle franchit le seuil de la porte et s'enfonça dans la pièce sans la moindre hésitation, disparaissant peu après avec son prisonnier dans une seconde pièce, et où retentit peu après un cliquetis de fer.

Valeria poussa un juron étouffé et tira en vain sur ses cordes, arquant ses jambes sur la chaise. Les cordes qui la maintenaient prisonnière étaient bien trop résistantes.

Peu après, Tascela revenait seule; derrière elle un grognement étouffé monta de la pièce à 1 'autre bout. Elle ferma la porte derrière elle sans la verrouiller. T ascela n'était pas une créature d'habitudes, tout comme elle était bien loin des émotions et des instincts humains.

Valeria resta assise en silence, regardant la femme entre les fines mains de laquelle, comprit-elle, reposait son destin.

T ascela saisit ses mèches jaunes et la força à rejeter la tête en arrière, abaissant un regard impersonnel sur son visage. Mais la lueur au fond de ses yeux était tout sauf impersonnelle.

-Je t'ai choisie pour un grand honneur, dit-elle. Tu vas restaurer la jeunesse de Tascela. Oh, c'est cela que tu regardes! Mon apparence physique est celle de la jeunesse, mais je sens déjà le froid de la vieillesse commencer à couler paresseusement dans mes veines, comme je l'ai déjà senti un millier de fois. Je suis vieille, si vieille que je ne me rappelle pas mon enfance. Mais je fus une jeune femme, autrefois. Un prince de Stygie tomba amoureux de moi et me donna le secret de l'immortalité 379et de la jeunesse éternelle. Il mourut peu après ... certains prétendirent qu'il avait été empoisonné. Mais je restais dans mon palais sur les berges du lac Zuad, et les années qui passaient ne m'atteignaient pas.

Puis enfin un prince de Stygie me désira et mon peuple se révolta et m'emmena dans ce pays. Olmec m'a appelée ((princesse)). Je n'ai pas de sang royal. Je suis plus grande qu'une princesse. Je suis Tascela, dont la Jeunesse va etre restauree par ta propre Jeunesse.

La langue de Valeria se colla à son palais. Elle sentait qu'il y avait là un mystère plus sombre encore que la perversion à laquelle elle s'était attendue.

La grande femme détacha les poignets de l 'Aquilonienne et la fit se redresser. Ce n'était pas la peur de la force physique supérieure de la princesse qui réduisait Valeria à l'état de captive tremblante et impuissante entre ses mains. C'étaient les yeux brûlants, magnétiques et terrifiants de T ascela.

• A ' •VII CELUI QUI VIENT DES TÉNÈBRES ue je sois changé en Kushite! s'exclama Conan en regardant l'homme sur le chevalet de torture. Que _ diable fais-tu sur cet engin? Des sons incohérents s'élevèrent, étouffés par le bâillon. Conan se pencha et l'arracha, provoquant un beuglement de peur de la part du prisonnier car ce geste avait brusquement fait descendre la boule de fer, qui était désormais pratiquement au niveau de sa large poitrine.

-Fais attention, pour l'amour de Set! le supplia Olmec.

-Et pourquoi ça? lui demanda Conan. Tu crois que je me soucie de ce qui peut t'arriver? J'aurais juste aimé avoir le temps de rester ici et de voir ce tas de métal te broyer les tripes. Mais je suis pressé. Où est Valeria? -Libère-moi! le pressa Olmec. Je te dirai tout! -Dis-moi d'abord.

-Jamais! dit le prince en fermant obstinément les mâchoires.

-Très bien, dit le Cimmérien en s'asseyant sur un banc tout proche. Je la trouverai seul, une fois que tu auras été réduit en gelée.

Je pense que je dois pouvoir accélérer le processus si je tourne la 381pointe de ma lame dans ton oreille, ajouta-t-il, tendant son arme pour essayer.

-Attends! s'exclama le prisonnier et les mots se précipitèrent sur ses lèvres exsangues: Tascela me l'a enlevée. Je n'ai jamais rien été d'autre qu'un pantin s'agitant au bout des fils de Tascela.

-Tascela? grogna le Cimmérien avant de cracher. Quoi, cette sale ...

-Non, non! haleta Olmec. C'est pire que ce que tu crois. Tascela est vieille ... vieille de plusieurs siècles. Elle régénère sa vie et sa jeunesse en sacrifiant de belles jeunes femmes. C'est l'un des facteurs qui ont réduit le clan à sa condition présente. Elle va drainer l'essence vitale de Valeria dans son propre corps et renaître à une vigueur et une beauté renouvelées.

-Les portes sont-elles verrouillées ? demanda Conan caressant le fil de son épée du bout du doigt.

-Oui! Mais je connais une façon d'entrer à Tecuhltli. Il n'y a qu'elle et moi à connaître ce passage et elle me croit réduit à 1 'impuissance et toi, mort. Libère-moi et je jure de t'aider à sauver Valeria. Sans mon aide, tu ne pourras pas entrer à Tecuhltli; car même si tu me torturais jusqu'à ce que je te révèle le secret, tu ne serais pas capable d'actionner le mécanisme. Laisse-moi venir avec toi et nous surprendrons et tuerons Tascela avant qu'elle puisse opérer sa magie ... avant qu'elle puisse darder son regard sur nous. Un couteau lancé dans son dos fera l'affaire. J'aurais dû la tuer de la sorte il y a bien longtemps, mais je craignais que, sans son aide, les Xotalancas l'emportent sur nous. Elle aussi avait besoin de mon aide; c'est la seule raison pour laquelle elle m'a laissé vivre aussi longtemps. A présent nous n'avons plus besoin l'un de l'autre et l'un de nous deux doit mourir. Je jure que lorsque nous aurons tué cette sorcière, toi et Valeria serez libres de partir sains et saufs. Mon peuple m'obéira une fois que Tascela sera morte.

Conan se pencha et sectionna les cordes qui maintenaient le prince prisonnier. Olmec se glissa précautionneusement sous la grosse boule de fer et se leva, secouant la tête comme un taureau et marmon nant des imprécations tout en faisant courir ses doigts sur son cuir chevelu lacéré. Côte à côte, les deux hommes donnaient une formidable image de puissance primitive. Olmec était aussi grand que Conan, mais plus massif; il y avait cependant quelque chose de répugnant chez - 382le Tlazidan, quelque chose d'abyssal et de monstrueux qui contrastait défavorablement avec la rudesse compacte et le corps harmonieux du Cimmérien. Conan s'était débarrassé des restes de sa chemise en lambeaux et maculée de sang, révélant le formidable développement musculaire de sa charpente. Ses grandes épaules étaient aussi larges que celles d'Olmec, mais mieux dessinées, et la courbe de son torse était encore plus impressionnante, se terminant sur une taille ferme et dure là où le ventre d'Olmec était bedonnant. Il aurait pu être une statue de bronze représentant la force primitive. Olmec avait la peau plus foncée, mais ce n'était pas sous l'effet du soleil. Si Conan était une figure sortie de l'aube des temps, Olmec était une masse sombre et lourde surgie de la nuit qui a précédé l'aube des temps.

-Je te suis, déclara Conan. Et veille à rester devant moi. Ma confiance en toi ne va pas plus loin que ... juste devant moi! Olmec se retourna et devança le Cimmérien, sa main s'agitant nerveusement comme il triturait sa barbe emmêlée.

-Ce secret a été gardé pendant un demi-siècle, dit-il. Même ceux de notre clan ne sont pas au courant et les Xotalancas ne l'ont jamais découvert. C'est Tecuhltli lui-même qui fit ériger ce passage secret, puis il massacra tous les esclaves qui avaient participé à sa construction. Il craignait de se trouver un jour chassé de son propre royaume, la passion de Tascela pour lui s'étant depuis longtemps changée en haine. Mais elle découvrit son secret et barricada le passage alors qu'il revenait d'un raid infructueux. Les Xotalancas le capturèrent et l'écorchèrent vif. Mais un jour, tandis que je l'espionnais, j'ai vu Tascela pénétrer dans Tecuhltli en empruntant ce chemin, et c'est ainsi que j'ai découvert le secret.

Il pressa du doigt un ornement doré dans le mur et un panneau pivota vers l'intérieur, révélant un escalier d'ivoire qui allait vers le haut.

-Cet escalier est construit dans le mur, dit Olmec. Il donne sur une tour, sur le toit, et de là, d'autres escaliers permettent de descendre dans les autres pièces. Faisons vite! -Après toi, camarade! rétorqua Conan sur un ton sarcastique, montrant la voie d'un moulinet de son épée.

Olmec haussa les épaules et commença à gravir les marches.

Conan le suivit immédiatement et referma la porte derrière lui. Tout en haut, une grappe de joyaux de feu transformait l'escalier en un puits faiblement éclairé par des yeux de dragon.

383Ils gravirent les marches et Conan estimait qu'ils étaient parvenus au-dessus du troisième étage lorsqu'ils débouchèrent dans une tour circulaire dont la coupole était incrustée de la grappe de joyaux de feu ' qui éclairaient l'escalier. A travers des fenêtres munies de barreaux dorés et dont les vitres se composaient de panneaux de cristal incassable -les premières fenêtres qu'il apercevait depuis qu'il était arrivé à Xuchorl - Conan aperçut quelques arêtes surélevées, des dômes et d'autres tours, qui se profilaient sombrement sous les étoiles. Il voyait les toits deXuchotl.

Olmec ne regarda pas à travers les fenêtres. Il se hâta de descendre l'un des nombreux escaliers qui donnaient sur les étages inférieurs. Après quelques marches, l'escalier se changeait en couloir étroit qui serpentait sur une bonne distance avant de s'arrêter devant une volée de marches particulièrement raide qui menait vers le bas. Ils venaient de parvenir à cet endroit lorsqu'Olmec s'arrêta soudain.

Provenant d'en bas, étouffé, mais aisément reconnaissable, venait de monter le cri d'une femme ... un cri teinté d'effroi, de rage et de honte. Et Conan reconnut la voix de Valeria.

Dans la rage qui le submergea instantanément en entendant ce cri, alors qu'il se demandait quelle sorte de péril avait bien pu arracher un cri pareil aux lèvres de Valeria, Conan en oublia Olmec. Il dépassa le prince et commença à descendre l'escalier. Son instinct se réveilla et le fit se retourner juste au moment où Olmec le frappait de son poing serré comme un maillet. Le coup, porté férocement et en silence, visait la base de sa nuque, mais le Cimmérien avait pivoté juste à temps et il reçut le coup sur le côté du cou. L'impact aurait brisé les vertèbres d'un autre que lui, mais il fit seulement chanceler Conan. Il laissa tomber son épée, inutile dans un tel corps à corps, et saisit le bras tendu d'Olmec, entraînant le prince avec lui dans sa chute. Ils dévalèrent ensemble jusqu'au bas des marches, dans un tourbillon de membres, de têtes et de corps. Et, comme ils tombaient, les doigts de Conan trouvèrent sur le cou de taureau d'Olmec et se refermèrent dessus.

Le cou et les épaules du barbare étaient engourdis à la suite de l'impact. Olmec avait assené le coup de toute la force de son avant-bras massif, de ses épais triceps et de sa large épaule. Mais cela n'affecta nullement la férocité du Cimmérien. Tel un bouledogue, il s'accrocha farouchement, secoué, battu et heurtant les marches tandis qu'ils 384tombaient, jusqu'à ce qu'ils roulent contre une porte aux panneaux d'ivoire au bas des marches et s'écrasent contre celle-ci avec une force telle qu'elle se fracassa sur toute sa longueur. Ils passèrent à travers les débris. Mais Olmec était déjà mort, car les doigts d'acier du Cimmérien lui avaient brisé le cou, le tuant alors même qu'ils tombaient.

Conan se redressa, secouant les éclats de bois de sa grande épaule, et chassant le sang et la poussière qui l'aveuglaient.

Il se trouvait dans la grande salle du trône. Il y avait quinze personnes dans cette pièce en dehors de lui-même. La première personne qu'il vit fut Valeria. Un curieux autel noir avait été dressé devant le podium du trône. Disposées autour de celui-ci, sept bougies noires dans leurs chandeliers dorés envoyaient des spirales ondoyantes d'une épaisse fumée verdâtre vers le plafond, dégageant une odeur prenante. Ces spirales se réunissaient vers le plafond pour former une arche de fumée au-dessus du trône. Valeria gisait sur l'autel, totalement nue, sa chair blanche et brillante formant un contraste saisissant avec la pierre luisante couleur d'ébène. Elle n'était pas attachée. Elle gisait de tout son long, ses bras tendus en arrière de sa tête. Au pied de l'autel était agenouillé un jeune homme, qui lui tenait fermement les poignets. Une jeune femme était agenouillée à l'autre bout, maintenant ses chevilles.

Ainsi maîtrisée, elle ne pouvait ni se lever, ni même bouger.

Onze hommes et femmes de Tecuhltli étaient agenouillés en silence en demi-cercle, regardant la scène de leurs yeux enflammés et lubriques.

Tascela était nonchalamment enfoncée dans son trône d'ivoire.

De 1 'encens brûlait dans des coupes de bronze et les volutes tournoyantes se tordaient autour de ses membres nus, la caressant comme des doigts ; elle ne parvenait pas à rester immobile; elle se mouvait et se prélassait en un voluptueux abandon, comme si elle éprouvait du plaisir au contact de l'ivoire poli sur sa chair nue.

Le vacarme de la porte qui venait de se briser sous l'impact des corps projetés contre elle n'apporta aucun changement dans la scène.

Les hommes et les femmes agenouillés se contentèrent de jeter un regard indifférent sur le cadavre de leur prince et sur l'homme qui se redressait au milieu des débris de la porte, puis ils portèrent de nouveau les yeux sur la forme blanche qui gisait sur l'autel noir. Tascela regarda l'homme d'un air insolent et se renfonça dans son fauteuil, éclatant d'un rire moqueur.

385-Sale traînée! s'écria Conan, qui voyait rouge.

Il serra ses mains comme des maillets tandis qu'il s'élançait vers elle. Alors qu'il faisait son premier pas, quelque chose résonna avec un bruit métallique et l'acier mordit sauvagement sa jambe. Il trébucha et manqua de tomber, presque emporté par son élan. Les mâchoires d'un piège s'étaient refermées sur sa jambe et les dents d'acier s'étaient enfoncées profondément sans lâcher leur prise. Seuls les muscles saillants de son mollet empêchèrent l'os de se briser. Le maudit engin avait surgi du sol cramoisi sans prévenir. Le Cimmérien pouvait désormais voir les fentes qui avaient parfaitement dissimulé le piège dans le sol.

-Imbécile! rit T ascela. Tu pensais que je ne prendrais aucune précaution en prévision de ton éventuel retour? Chacune des portes de cette pièce est protégée par de tels pièges. Reste où tu es et regarde donc, tandis que j'accomplis la destinée de ta très belle amie! Je me pencherai sur ton sort ensuite.

La main de Conan se porta instinctivement vers sa ceinture, pour n'y trouver qu'un fourreau vide. Son épée était sur l'escalier, derrière lui. Son poignard était dans la forêt, là où le dragon l'avait arraché de sa mâchoire. Les dents d'acier dans sa jambe étaient pareilles à des charbons ardents, mais la douleur qu'elles lui infligeaient n'était pas aussi féroce que la colère noire qui bouillonnait au fond de son âme.

Il était pris au piège comme un loup. S'il avait eu son épée à portée de main, il aurait sectionné sa jambe et aurait rampé sur le sol pour aller tuer Tascela. Les yeux de Valeria roulèrent vers lui en un appel muet et sa propre impuissance envoya des ondes écarlates de folie à travers le cerveau du Cimmérien.

Se laissant tomber sur son genou libre, il tenta de passer ses doigts entre les mâchoires du piège pour essayer de toutes ses forces de les écarter. Le sang coula sous ses ongles, mais les mâchoires étaient bien trop enfoncées dans sa jambe, formant un cercle dont les segments se rejoignaient parfaitement, de sorte qu'il n'y avait pas le moindre espace entre sa chair lacérée et les crocs d'acier. La vue du corps nu de Valeria ajoutait de l'huile sur les flammes de sa rage.

Tascela l'ignora. Se levant langoureusement de son siège, elle balaya les rangs de ses sujets d'un regard inquisiteur, et demanda: -Où sont Xamec, Zlanath et Tachic? 386-Ils ne sont pas revenus des catacombes, princesse, répondit un homme. Comme nous, ils ont emporté les cadavres de ceux qui sont morts au combat dans les cryptes, mais ils ne sont pas revenus.

Peut-être le fantôme de Tolkemec s'est-il emparé d'eux? -Tais-toi, imbécile! lui ordonna-t-elle sèchement. Le fantôme , , h n est qu un myt e.

Elle descendit de l'estrade, jouant avec une fine dague au manche doré. Ses yeux brûlaient d'une intensité qui n'avait pas son pareil de ce côté-ci de l'enfer. Elle s'immobilisa à côté de l'autel et sa voix résonna dans le silence tendu.

-Ta vie me fera redevenir jeune, femme blanche! dit-elle. Je vais me coucher sur toi et placer mes lèvres sur les tiennes, et lentement ...

oh, oui, lentement! j'enfoncerai cette lame dans ton cœur, de telle sorte que ta vie quittera ton corps raidissant pour entrer dans le mien et faire refleurir en moi la jeunesse et la vie éternelles! Lentement, tel un serpent se lovant autour de sa victime, elle se pencha à travers les volutes de fumée, se rapprochant toujours un peu plus de la jeune femme désormais immobile qui regardait ses yeux sombres et luisants ... des yeux qui s'agrandirent et devinrent plus profonds, irradiant telles des lunes noires dans la fumée tour billonnante.

Ceux qui étaient agenouillés se prirent les mains et retinrent leur souffle, tendus dans l'attente du paroxysme sanglant. Le seul son que l'on pouvait entendre était le halètement farouche de Conan qui tentait de libérer sa jambe du piège.

Tous les yeux étaient rivés sur l:autel et la silhouette blanche qui gisait dessus; un coup de tonnerre n'aurait sans doute pas réussi à rompre le charme, et pourtant, ce fut une simple plainte sourde qui brisa la fixité de la scène et les fit tous se retourner ... une plainte sourde, mais à faire se dresser les cheveux sur la tête. Ils regardèrent, et ils virent.

S'encadrant dans la porte située à gauche du podium se tenait une silhouette de cauchemar. C'était un homme, avec des cheveux blancs en bataille et une barbe blanche emmêlée qui lui arrivait sur la poitrine. Des lambeaux de vêtements recouvraient partiellement sa maigre carcasse, révélant des membres à demi nus à l'aspect étrangement surnaturel.

Sa peau ne ressemblait pas à celle d'un être humain normal. Elle avait 387un aspect squameux, comme si l'homme qui avait une telle peau avait vécu pendant longtemps dans des conditions presque contraires à celle dans lesquelles la vie se développe normalement. Et il n'y avait rien du tout d'humain dans les yeux qui brûlaient sous sa tignasse de cheveux blancs enchevêtrés. C'étaient deux grands disques luisants qui regardaient sans ciller, lumineux, blanchâtres, sans la moindre trace d'émotion humaine ou de raison. Sa bouche était ouverte, mais aucun son cohérent n'en sortit ... à l'exception d'un ricanement suraigu.

T olkemec! murmura T ascela, livide, tandis que les autres se recroquevillaient, rendus muets par la stupéfaction. Ce n'était donc pas un mythe, pas un fantôme! Set! Tu as vécu pendant douze ans dans les ténèbres! Douze années parmi les ossements ! Quelle horrible nourriture as-tu trouvée? Quelle sinistre parodie de vie as-tu menée, dans la noirceur absolue de cette nuit éternelle? Je comprends à présent pourquoi Xamec, Zlanath et T achic ne sont pas revenus des catacombes ... et n'en reviendront jamais. Mais pourquoi as-tu attendu si longtemps avant de frapper? Cherchais-tu quelque chose dans les fosses? Quelque arme secrète que tu savais y être dissimulée? Et tu l'as enfin trouvée? Le ricanement hideux fut la seule réponse de Tolkemec, qui bondit dans la pièce d'un saut qui lui fit franchir la trappe secrète qui se trouvait devant la porte ... par chance, ou alors parce qu'il se souvenait vaguement des mœurs de ceux de Xuchotl. Ce n'était pas un dément à la façon dont un homme sombre dans la démence. Il avait vécu à l'écart de l'humanité pendant si longtemps qu'il n'était plus humain. 

Seul un lambeau intact de souvenir, transformé en haine incarnée, et un besoin effréné de vengeance le reliaient à l'humanité dont il avait été exclu, et c'était cela qui 1 'avait maintenu près de ceux qu'il haïssait.

Seul ce fil ténu l'avait empêché de se précipiter pour se jeter à jamais dans les couloirs obscurs et les royaumes du monde souterrain qu'il avait découverts il y avait bien longtemps de cela.

-Tu as cherché quelque chose de caché! murmura T ascela, en se reculant, saisie de peur. Et tu 1 'as trouvé! Tu te souviens de la guerre sanglante et fratricide! Après toutes ces années de ténèbres, tu t'en souviens! Car la main décharnée de Tolkemec brandissait à présent un curieux sceptre couleur de jade, au bout duquel luisait un globe écarlate 388qui avait la forme d'une grenade. Tascela bondit sur le côté comme ille brandissait comme une lance. Un rayon de feu rouge foncé jaillit de la grenade. Il manqua T ascela, mais la femme qui maintenait les chevilles de Valeria était sur sa trajectoire. Le rayon frappa entre ses épaules.

Il y eut un crépitement sec, et le rayon rebondit de sa poitrine pour aller frapper l'autel noir, produisant une gerbe d'étincelles bleutées. La femme s'écroula sur le côté, se ratatinant et se desséchant comme une momie alors même qu'elle tombait.

Valeria roula et se laissa tomber de l'autre côté de l'autel. Puis elle partit vers le mur opposé à quatre pattes. Car l'enfer venait de se déchaîner dans la salle du trône du défunt Olmec.

L'homme qui avait maintenu les mains de Valeria fut le suivant à mourir. Il se tourna pour s'enfuir en courant, mais avant qu'il ait fait six pas, T olkemec, avec une agilité terrifiante pour un tel corps, bondit de façon que l'homme se trouve entre lui et l'autel. De nouveau le rayon rouge jaillit et le Tecuhltli roula au sol, mort, tandis que le rayon continuait sa course et venait frapper l'autel dans une gerbe d'étincelles bleutées.

Puis ce fut un massacre. Hurlant comme des déments, tous s'agitèrent dans la pièce, se bousculant les uns les autres, trébuchant et tombant. Et Tolkemec bondissait et sautillait au milieu d'eux, apportant la mort. Les Tecuhltli ne pouvaient pas s'échapper par les portes, car apparemment le métal de celles-ci tout comme le métal qui veinait l'autel de pierre servait à compléter le circuit de cette infernale énergie qui jaillissait du sceptre magique que le vieil homme tenait à la main. Lorsqu'il apercevait un homme ou une femme passer entre lui et l'autel ou une porte, l'individu en question mourait sur le champ. Il ne choisissait pas ses victimes. Il les prenait comme elles venaient. Les lambeaux de ses vêtements flottaient sur ses membres qui s'agitaient dans tous les sens et les échos sonores de ses ricanements emplissaient la salle, noyant les hurlements. Les corps tombaient comme des feuilles mortes autour de l'autel et devant les portes. Un guerrier désespéré se jeta sur lui en brandissant un poignard, et s'écroula avant d'avoir pu frapper. Les autres ressemblaient à un troupeau devenu fou, ne songeant même pas à résister, sans aucune chance de pouvoir en réchapper.

Le dernier Tecuhltli à l'exception de Tascela était tombé lorsque la princesse parvint au niveau du Cimmérien et de la fille qui s'était 389réfugiée auprès de lui. T ascela se pencha et toucha le sol, pressant sur un de ses motifs. Les mâchoires de fer relâchèrent instantanément la jambe ensanglantée du Cimmérien et disparurent de nouveau dans le sol.

-Tue-le si tu le peux! haleta-t-elle, plaçant un lourd poignard dans sa main. Je n'ai aucune magie pour m'opposer à lui! Poussant un grognement, Conan bondit devant les deux femmes, sans se soucier de sa jambe lacérée, emporté par la rage de se battre. Tolkemec s'approchait de lui. Ses yeux étranges flamboyaient, mais il hésita en apercevant le reflet du poignard dans la main de Conan. Et alors commença un jeu sinistre, comme Tolkemec cherchait à tourner autour de Conan de façon à placer le Cimmérien entre lui et l'autel ou une porte métallique, tandis que Conan cherchait à contrer ses manœuvres et à lui enfoncer sa lame dans le corps. Les femmes regardaient la scène, tendues, retenant leur souffle.

Il n'y avait pas un bruit à l'exception du frottement et du frémissement des pieds qui se déplaçaient rapidement. Tolkemec avait cessé de bondir et de sautiller. Il avait compris que le gibier auquel il était confronté était bien plus féroce que les proies qui étaient mortes en hurlant et en s'enfuyant. Dans la flamme primitive qui brillait au fond des yeux du barbare, il lisait une détermination qui était égale à la sienne. Ils se déplaçaient d'avant en arrière et, lorsque l'un d'eux bougeait, l'autre faisait de même, comme s'ils étaient reliés par des fils invisibles. Mais Conan ne cessait de se rapprocher de son adversaire.

Déjà les muscles noueux de ses cuisses commençaient à fléchir, se préparant pour le bond, lorsque soudain Valeria poussa un cri.

L'espace d'un instant fugitif, une porte de bronze s'était trouvée dans l'alignement du corps en mouvement de Conan. Le rayon rouge jaillit, brûlant le flanc du Cimmérien tandis qu'il se penchait sur le côté.

Dans le même mouvement, il lança son poignard de toutes ses forces.

Le vieux Tolkemec s'écroula, véritablement mort cette fois, la poignée de la lame vibrant encore sur sa poitrine.

Tascela bondit ... non vers Conan, mais vers le sceptre qui luisait telle une chose vivante sur le sol. Mais comme elle bondissait, Valeria fit de même, un poignard pris sur le cadavre d'un Tecuhldi dans la main. La lame, enfoncée de toute la force des muscles de la pirate, empala la princesse de Tecuhldi avec une telle force que la pointe ressortit entre ses seins. Tascela poussa un unique cri et 391s'écroula, morte. Valeria écarta le cadavre du talon alors même qu'il s'écroulait.

-Il fallait que je le fasse, pour le respect de moi-même! haleta Valeria, faisant face à Conan dont elle était séparée par le cadavre.

-Eh bien, voilà qui met fin à leur querelle, grogna-t-il. Ç'a été une satanée nuit! Où donc ces gens conservaient-ils leur nourriture? J'ai faim.

-Tu as besoin d'un bandage autour de cette jambe.

Valeria arracha une longueur de soie d'une tenture et la noua autour de sa taille, puis elle arracha des bandes plus petites qu'elle attacha efficacement autour du membre lacéré du Cimmérien.

-Je peux marcher avec, lui assura-t-il. Partons d'ici. C'est l'aube à l'extérieur de cette ville infernale. J'en ai assez de Xuchotl. C'est une bonne chose que cette race se soit exterminée toute seule. Je ne veux aucun de leurs satanés joyaux. Ils pourraient bien être hantés.

-Il y a assez de butin propre dans le monde pour toi et moi, dit Valeria en se redressant, grande et splendide, devant lui.

La vieille flamme réapparut au fond des yeux du Cimmérien et cette fois elle ne résista pas quand ilia prit fermement dans ses bras.

-Nous avons un long chemin à parcourir pour rejoindre la côte, dit-elle peu après, retirant ses lèvres des siennes.

-Et alors? dit-il en riant. Il n'y a rien dont nous ne puissions venir à bout. Nous serons sur le pont d'un navire avant que les Stygiens ouvrent leurs ports pour la saison marchande. Et alors, nous montrerons au monde ce que piller veut dire!Note du traducteur: Les textes qui suivent sont reproduits tels que dans l'original. Nous n'avons bien sûr pas reproduit les fautes de frappe, mais les contradictions, les erreurs et les approximations de ces textes qui, de par leur nature même, n'avaient pas vocation à être soumis pour publication éventuelle, y sont intactes.• otes sans titre e Westermarck: situé entre les Marches bossoniennes et les territoires sauvages des Pictes. Provinces : Thandara, Conawaga, Oriskonie, Schohira. Situation politique: l'Oris konie, le Conawaga, et le Schohira sont sous tutelle royale et chacune de ces provinces est placée sous la juridiction d'un baron des marches occidentales, situées juste à l'est des marches bossoniennes. Ces barons n'ont de comptes à rendre qu'au roi d'Aquilonie. En théorie, ils possèdent les terres et reçoivent un certain pourcentage de ce qu'elles rapportent, en échange de quoi ils fournissent des troupes afin de protéger la frontière contre les Pictes, bâtissent des forteresses et des villes, et nomment les juges et autres personnages officiels. En fait, leur pouvoir n'est pas aussi absolu qu'il y paraît. Il existe une sorte de cour suprême à Scanaga -la plus importante des villes du Conawaga - présidée par un juge nommé directement par le roi d 'Aquilonie, et les parties offensées peuvent faire appel dans certains cas auprès de cette cour. Le Thandara est la province la plus au sud, l'Oriskonie la plus au nord et la moins peuplée. Le Conawaga se trouve au sud de l'Oriskonie et au sud du Conawaga se trouve le Schohira, la plus petite des provinces. Le Conawaga est la plus grande, la plus prospère et la plus densément peuplée, la seule dans laquelle les patriciens se soient véritablement installés. Le Thandara est la province qui est restée la plus proche de 1 'esprit pionnier. Au départ, le Thandara n'était qu'une forteresse portant ce nom sur la rivière du Cheval de Guerre, construite sur ordre direct du roi d'Aquilonie, et commandée par les troupes royales. Après la conquête de la province de Conajohara par les Pictes, les colons de cette province se déplacèrent vers le sud et colonisèrent la région aux abords de la forteresse. Ils gardèrent le contrôle de leurs terres par la force des armes, et ne reçurent ni ne demandèrent jamais de tutelle royale. Ils ne reconnaissaient pas l'autorité des barons. Leur gouverneur était tout simplement un chef militaire, qu'ils élisaient d'entre leurs rangs, leur choix étant toujours soumis au roi d 'Aquilonie et approuvé par celui-ci, pour la forme. Aucune troupe ne fut jamais 395envoyée en Thandara. Ils construisirent des forts, ou plus exactement des bastions, qu'ils dirigeaient eux-mêmes, et constituèrent des compagnies de soldats qu'ils appelèrent rangers. Ils étaient sans cesse en guerre avec les Pictes. Lorsqu'ils apprirent que 1 'Aquilonie était déchirée par des guerres civiles et que Conan le Cimmérien visait la couronne, le Thandara prit immédiatement fait et cause pour Conan, renonçant à son allégeance au roi Namedes. Ils envoyèrent un message à Conan, lui demandant d'avaliser l'élection de leur dernier gouverneur, ce que le Cimmérien fit sur le champ. Ceci provoqua la fureur du commandant d'un fort des Marches bossoniennes, qui se mit en route avec son armée afin de dévaster le Thandara. Mais les pionniers l'affrontèrent à la frontière et lui infligèrent une défaite cuisante. Plus personne ne se mêla des affaires du Thandara après cela. Mais la province était isolée, séparée du Schohira par une bande de territoire sauvage et déserte, derrière laquelle se trouvait le pays des Bossoniens, où la plupart des habitants étaient loyalistes. Le baron du Schohira se déclara en faveur de Conan et fit marche pour rejoindre l'armée de celui-ci, mais il ne réquisitionna aucun soldat en Schohira, où chaque homme était nécessaire afin de garder la frontière. Mais le Schohira comptait de nombreux loyalistes et le baron du Conawaga en personne galopa jusqu'à Scandaga, exigeant que le peuple lui fournisse des hommes pour aller aider le roi Namedes. Ce fut la guerre civile en Conawaga.

Le baron avait l'intention d'écraser toutes les autres provinces et d'en devenir le gouverneur. Pendant ce temps, en Oriskonie, les gens avaient chassé le gouverneur que leur avait imposé leur baron et ils se battaient férocement contre les loyalistes qui étaient infiltrés parmi eux.. ' e a ronttere Howard rédigea deux versions de cet étrange récit, écrit à la première personne et dans lequel Conan n'est que mentionné. Son origine est détaillée dans l'essai <<Une Genèse Hyborienne)) en fin de volume.

Les deux versions présentent des différences notables, même s'il s'agit essentiellement de la même histoire. Comme pour tous les textes des appendices, ces deux fragments sont présentés tels quels. Les redites, contradictions et lourdeurs y sont nombreuses, le texte se transforme parfois en synopsis, des noms changent au cours de l'histoire, et certains passages restent obscurs. Précisons enfin que la première version se conclut par un vague synopsis de la fin de l'histoire, alors que la seconde s'arrête bien avant.' ., es ou s au e a e a ronttere . ' .

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remtere verston e travat 1 ' est le murmure d'un tambour qui m'avait réveillé. Je restai immobile, allongé dans les fourrés au milieu desquels je m'étais réfugié, m'efforçant de le localiser, car de tels sons sont souvent trompeurs dans les profondeurs de la forêt. Autour de moi, le dense sous-bois était totalement silencieux. Au-dessus, les vignes et les ronces enchevêtrées formaient une voûte basse et épaisse, et encore plus haut se dressaient les arches plus sombres et plus sinistres encore des branches des grands arbres. Pas une étoile ne brillait à travers ce toit végétal. Des nuages bas semblaient peser sur la cime des arbres. La nuit était aussi noire que la haine d'une sorcière.

Tant mieux pour moi. Si je ne pouvais pas voir mes ennemis, eux non plus ne pouvaient pas me voir. Mais le murmure de ce sinistre tambour se glissait à travers la nuit : (( boum! boum! boum ! )) en une incessante réitération qui semblait suggérer de hideux secrets. Il m'était impossible de me méprendre sur ce son. Il n'y a qu'un seul tambour au monde pour gronder de la sorte, grave, menaçant, sinistre : le tambour de guerre des Pictes, ces sauvages indomptés au corps couvert de peintures qui hantent les forêts primitives au-delà des frontières du Westermarck.

J'étais justement au-delà de cette frontière, seul, dissimulé dans mon abri d'épineux, au milieu de la grande forêt sur laquelle ces démons peints règnent depuis l'aube de l'humanité.

Je finis par localiser la source du grondement; le tambour battait au sud-ouest de l'endroit où je me trouvais et, pour autant que je puisse en juger, il n'était pas très loin. Je rajustai en hâte ma ceinture, remis ma hache de guerre et mon couteau dans leurs fourreaux perlés, m'assurai 398que mon lourd arc était bien attaché et mon carquois en place sur ma hanche gauche - tout cela en tâtonnant dans les ténèbres les plus absolues puis je rampai hors du buisson et m'avançai prudemment dans la direction du tambour.

Je ne pensais pas être la raison de ce grondement. Si les hommes de la forêt m'avaient découvert, cette découverte aurait pris la forme d'un soudain coup de couteau dans ma gorge, pas celle d'un tambour lointain. Mais les battements sinistres d'un tambour de guerre avaient une signification que nul coureur des bois ne pouvait ignorer. C'était à la fois un avertissement et une menace, la promesse d'un sort funeste pour ces envahisseurs à la peau blanche dont les cabanes isolées et les clairières ouvertes à la cognée représentaient une menace pour la solitude immémoriale des contrées sauvages. Il signifiait le feu, la mort et la torture, les flèches enflammées qui tombent comme des étoiles filantes dans le ciel de minuit, et les haches qui s'abattent pour fracasser les crânes d'hommes, de femmes et d'enfants.

J'avançais dans la noirceur de la forêt, progressant à tâtons entre les grands troncs d'arbres et parfois à quatre pattes, et mon cœur bondissait dans ma gorge chaque fois qu'une liane frôlait mon visage ou une de mes mains. Car il y a des serpents gigantesques dans cette forêt, qui parfois se suspendent par la queue depuis les hautes branches pour capturer leurs proies. Mais ceux à la rencontre desquels j'allais étaient plus terribles encore que n'importe quel serpent. Comme le grondement de tambour se faisait plus fort, j'avançais aussi précautionneusement que si je marchais sur des lames. J'aperçus alors une lueur rouge entre les arbres et entendis le murmure de voix féroces qui se mêlaient au martèlement du tambour.

Quelle que soit 1 'étrange cérémonie qui était en cours là-bas, sous les arbres noirs, il était vraisemblable que des sentinelles avaient été postées tout autour de l'endroit. Je savais qu'un Piete pouvait rester immobile et silencieux, et se confondre avec la végétation même dans la faible lueur du jour, sans que l'on soupçonne sa présence avant qu'il ait enfoncé sa lame dans le cœur de sa victime. Je frémis de toute ma chair à l'idée de buter sur l'une de ces sinistres sentinelles dans l'obscurité et sortis mon couteau pour le tenir tendu devant moi. Mais je savais que même un Piete ne pouvait pas me voir dans les ténèbres de cet entrelacs de végétation et sous ce ciel chargé de nuages.

399La lueur dansa et vacilla, et je vis qu'il s'agissait d'un feu, devant lequel des silhouettes noires passaient et repassaient tels des démons noirs sur un fond rouge de flammes infernales. Je m'accroupis alors dans un épais bosquet d'aulnes et d'épineux, découvrant une clairière délimitée par une sombre muraille végétale, au centre de laquelle s'agitaient de nombreuses silhouettes.

Quarante ou cinquante Pictes, nus à l'exception de leur pagne, le corps couvert de peintures hideuses, étaient assis en un large demi cercle, face au feu et dos à moi. Grâce aux plumes de faucon dans leurs épaisses crinières noires, je savais qu'ils appartenaient au clan des Faucons, aussi appelé Onayaga. Au milieu de la clairière se trouvait un autel primitif, fait de grosses pierres empilées les unes sur les autres et je fus parcouru d'un frisson en l'apercevant. Car j'avais déjà vu de semblables autels pictes, noircis par les flammes et tachés de sang, dans des clairières désertes, mais personne ne savait exactement à quel usage ils étaient destinés, pas même les hommes qui vivaient sur la frontière depuis très longtemps. Mais je compris instinctivement que j'étais sur le point d'avoir la confirmation des récits horribles qui couraient au sujet de ceux-ci et sur les chamans couverts de plumes qui les utilisaient.

I.:un de ces démons dansait entre le feu et l'autel. .. une danse lente, traînante, qui faisait ondoyer et balancer ses plumes autour de lui, mais je ne pouvais rien voir de ses traits, à la lueur incertaine des flammes.

Entre celui-ci et les guerriers accroupis se tenait un homme qui était si différent des autres qu'il était évident qu'il ne s'agissait pas d'un Piete. Il était en effet aussi grand que moi, alors que les Pictes sont de petite stature; de plus, la lueur des flammes révélait qu'il avait la peau assez claire. Il portait un pagne en daim et des mocassins, et une plume de faucon était passée dans ses cheveux, grâce à quoi je sus qu'il devait s'agir d'un Socandaga, l'un de ces sauvages blancs qui vivent en petits clans dans la grande forêt, et qui sont généralement en guerre avec les Pictes, mais parfois aussi en paix. Les Pictes sont également de race blanche, en ce sens qu'ils ne sont ni noirs, ni bruns, ni jaunes, mais ils ont les yeux et les cheveux noirs, et leur peau est foncée. Mais les habitants du Westermarck ne qualifient jamais les Pictes ou les Socandagas de « Blancs», ne désignant ainsi que les individus de sang hyborien.

400 •Tandis que j'espionnais la scène, je vis trois Pictes tirer un homme à l'intérieur du cercle de flammes ... un Piete, nu et couvert de sang, qu'ils étendirent, pieds et poings liés, sur l'autel.

Puis le chaman reprit sa danse, tissant des figures compliquées autour de l'autel et de l'homme qui était allongé dessus, et le guerrier qui battait le tambour partit dans un rythme frénétique. Peu après, un de ces grands serpents dont j'ai déjà parlé se mit à descendre d'une branche qui saillait au-dessus de la clairière. La lueur des flammes se reflétait sur ses écailles comme il sinuait vers l'autel, ses petits yeux opaques étincelaient, et il dardait sa langue bifide. Les guerriers ne manifestèrent aucun signe de peur, alors que le serpent passait à quelques pas seulement de certains d'entre eux. Ceci était étrange, car d'ordinaire un serpent est la seule chose que craint un Piete.

Le monstre tendit le cou et dressa sa tête au-dessus de l'autel.

Le chaman et l'animal se faisaient face de part et d'autre du corps étendu du capti( Le chaman se mit à danser sans bouger les pieds, faisant onduler ses bras et ses jambes, et le grand serpent ondoya alors à l'unisson du sorcier, se balançant et ondulant comme s'il était hypnotisé. Bientôt il se dressa encore plus haut et commença à s'enrouler autour de l'autel et de l'homme allongé dessus, jusqu'à ce que le corps de ce dernier soit totalement occulté par les replis luisants, à l'exception de sa tête, près de laquelle se balançait celle du serpent.

Le chaman poussa un cri perçant et jeta quelque chose sur le feu.

Un grand nuage de fumée s'éleva en volutes vertes, s'enroulant autour de l'autel, recouvrant les deux créatures qui étaient dessus. Mais au milieu de ce nuage, je vis quelque chose se tordre abominablement, s'altérer et, pendant un instant je fus incapable de dire lequel des deux était le serpent et lequel l'homme. Un soupir terrifié s'éleva des rangs des Pictes comme un vent qui gémit à travers les branches, la nuit.

Puis la fumée se dissipa. Homme et serpent gisaient inanimés sur l'autel et je crus qu'ils étaient morts tous les deux. Mais le chaman les tira de l'autel, et les laissa tomber à terre. Il sectionna alors les lanières de cuir qui entravaient l'homme et se mit à danser et à chanter au-dessus des deux créatures.

C'est alors que l'homme remua. Mais il ne se leva pas. Sa tête se balança d'un côté à l'autre, et je vis sa langue sortir et rentrer sans cesse.

401Et, Mitra! il s'éloigna du feu en se tortillant sur le ventre, à la façon d'un grand serpent! Le serpent fut soudain secoué de convulsions et tendit son cou, se redressant de presque toute sa hauteur avant de retomber et de réessayer, encore et encore, de se redresser, faisant horriblement songer à un homme qui tente de se relever, de tenir debout et de marcher après avoir perdu l'usage de ses membres.

Le hurlement démentiel des Pictes ébranla la nuit. Accroupi dans les fourrés, je fus pris de nausées et combattis une violente envie de vomir. J'avais entendu parler de cette horrible cérémonie. Le chaman avait transféré l'âme d'un prisonnier ennemi dans le corps d'un serpent, de telle sorte que son ennemi serait condamné à vivre dans le corps d'un serpent lors de sa réincarnation suivante.

C'est ainsi que l'homme et le serpent se tordirent dans tous les sens et souffrirent l'un à côté de l'autre, jusqu'à ce que le sorcier fasse jaillir son épée et qu'il sectionne les deux têtes d'un coup ... et, grands dieux! ce fut le corps du serpent qui trembla et tressaillit avant de s'immobiliser tandis que le corps de l'homme se tortillait et battait l'air à la façon d'un serpent décapité.

Puis le chaman bondit pour se retrouver face au cercle des guerriers, redressant la tête et poussant un hurlement de loup. C'est alors que la lueur des flammes tomba sur son visage et que je le reconnus. A cet instant-là, j'oubliai la situation périlleuse dans laquelle je me trouvais et l'objet de ma mission par la même occasion. Car ce chaman était le vieux Garogh, du clan des Faucons, l'homme qui avait brûlé vif mon ami, Jon, fils de Galter.

Dans l'ardeur de ma haine, j'agis de façon presque instinctive, fis jaillir mon arc, encochai une flèche et tirai presque dans le même mouvement. La lumière était incertaine, mais il n'était pas très loin de moi, et nous autres du Westermarck vivons au son du claquement sec de la corde de nos arcs. Juste au moment où je décochai mon trait, le chaman bougea. Le vieux Garogh hurla comme un chat, fit un pas en arrière en vacillant et ses guerriers hurlèrent de surprise. Le grand guerrier à la peau claire se retourna à ce moment-là et, Mitra! c'était un homme blanc! L'horrible choc que cette découverte me causa me laissa paralysé un instant et faillit causer ma perte. Car les Pictes s'étaient redressés 402d'un bond et ils s'élancèrent dans la forêt comme des panthères, ayant une bonne idée générale de l'endroit d'où le trait avait été décoché.

J'étais paralysé par la peur et la stupéfaction, mais parvins enfin à m'arracher à ma torpeur. Je me redressai d'un coup et partis en courant, me faufilant entre les troncs d'arbres que j'évitais plus par instinct qu'autre chose, car il faisait plus noir que jamais. Mais je savais que les Pictes ne pouvaient pas retrouver ma piste dans le noir, et qu'ils devaient me traquer tout aussi aveuglément que je m'enfuyais.

Je pris la direction du sud, et j'entendis peu après un hideux hurlement derrière moi, dont la frénésie sanguinaire aurait glacé même le sang d'un coureur des bois. Et j'eus la conviction qu'ils avaient retiré ma flèche du corps du sorcier et qu'ils venaient de se rendre compte que c'était une flèche d'homme blanc.

Mais je ne m'arrêtai pas pour autant, mon cœur battant de peur et de nervosité, après ce cauchemar démentiel dont j'avais été témoin. Et qu'un homme blanc, un Hyborien, se soit trouvé là, de toute évidence en hôte bienvenu et honoré, était un fait si monstrueux en soi que je me demandais si, en fin de compte, tout ceci n'avait pas été un simple cauchemar. Car jamais un homme blanc n'avait auparavant assisté à une cérémonie piete, sauf en tant que prisonnier ou, comme moi, en espion. Quant à ce que cet horrible fait augurait, je n'en avais aucune idée, mais j'étais ébranlé par un horrible pressentiment rien , qu en y pensant.

L'horreur dont j'étais la proie me rendait moins prudent qu'à l'accoutumée, et je cherchais plus à avancer le plus vite possible qu'à être discret; il m'arriva de percuter un arbre que j'aurais pu éviter si j'avais été plus prudent. Et je ne doute pas que ce soient les bruits de ma course précipitée qui mirent le Piete sur ma trace, car il lui aurait été impossible de me voir, ou de trouver mes empreintes, dans une pareille obscurité.

Parvenu à moins d'une vingtaine de pas de moi, il sut exactement à quel endroit j'étais par les légers bruits que je faisais, et il surgit de la nuit noire comme un démon. Je ne pris conscience de sa présence qu'au moment où j'entendis les frottements légers de ses pieds sur le sol. Je me retournai et ne pus même pas apercevoir sa silhouette. Mais je savais que lui devait m'avoir vu, car ils voient comme des chats dans le noir. Il n'avait cependant pas dû me voir en détail car il s'empala sur la lame de mon couteau brandie au hasard devant moi, et son cri 403d'agonie résonna comme un tocsin sous la voûte de la forêt tandis qu'il s'écroulait à terre. Et une vingtaine de hurlements lui firent écho. Je me retournai et m'élançai à toute vitesse, ne faisant plus aucun effort pour masquer les bruits de ma course, espérant ne pas me fracasser le crâne sur un tronc d'arbre dans l'obscurité.

Mais j'étais arrivé dans un endroit où la végétation se clairsemait et quelque chose qui commençait à ressembler à de la lumière filtrait à travers les branches, car le ciel s'éclaircissait quelque peu. Et je courus dans cette forêt comme une âme damnée talonnée par des démons, jusqu'à ce que les hurlements diminuent peu à peu dans mon dos car, dans une course de vitesse, aucun Piete ne peut rivaliser avec les longues foulées d'un Blanc, coureur des bois. C'est alors, que j'aperçus une faible lueur à travers les arbres, loin devant moi, et que je vis qu'il s'agissait des feux du premier avant-poste du Schohira.

II 1 serait peut-être bon, avant de continuer cette chronique des années sanglantes, que je me présente et que j'explique la raison pour laquelle je traversais les territoires sauvages des Pictes, de nuit, et seul.

Mon nom est Gault, fils de Hagar. Je suis né dans la province de Conajohara. Lorsque j'avais cinq ans, les Pictes ont franchi la rivière Noire et ont pris d'assaut Fort Tuscelan, tuant tous ses occupants sauf un, et chassant les colons de la province à l'est du Tonnerre. La province de Conajohara ne fut jamais reconquise et fut réintégrée à la contrée sauvage des Pictes, où seuls vivent des animaux féroces et des hommes sauvages. Les habitants du Conajohara se dispersèrent sur tout le Westermarck, en Schohira, Conawaga ou en Oriskonie, mais nombre d'entre eux partirent vers le sud et s'installèrent près de Fort Thandara, un avant-poste isolé sur la rivière du Cheval de Guerre. Ma famille était au nombre de ceux-là. Ils furent rejoints plus tard par d'autres colons pour qui les anciennes provinces commençaient à être trop densément peuplées, et c'est ainsi que se développa la province de Thandara. On la connaissait sous le nom de ((Franche-Province de Thandara», car elle n'était placée sous la tutelle d'aucun seigneur, à la différence des autres provinces, puisque ses habitants l'avaient défrichée seuls, sans 404aucune aide de la noblesse. Nous ne payions aucun impôt à aucun des barons qui se trouvaient au-delà des Marches bossoniennes et qui revendiquaient la province au nom de l'autorité dont ils étaient investis par le roi. Notre gouverneur n'était pas nommé par un quelconque seigneur, mais nous 1 'élisions nous-mêmes, parmi les nôtres, et il n'était responsable que devant le roi. Les garnisons des forts ne se composaient que d'hommes de la province, et nous nous suffisions à nous-mêmes en temps de guerre comme en temps de paix. Et Mitra sait que la guerre était chose courante, car nous avions pour voisins les tribus sauvages pictes des clans de la Panthère, de 1 'Alligator et de la Loutre, et nous , , .

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n etions Jamais en patx avec eux.

Cependant nous prospérions et nous ne nous inquiétions que rarement de ce qui se passait à 1 'est des marches, dans le royaume dont nos ancêtres étaient originaires. Mais un jour, un événement qui secouait l'Aquilonie vint nous toucher jusque dans nos territoires sauvages. On nous parla de guerre civile, et d'un guerrier qui s'était dressé pour arracher le trône à l'ancienne dynastie. Les étincelles de cette conflagration embrasèrent la frontière et dressèrent voisin contre voisin et frère contre frère. Et c'est ainsi que je m'étais retrouvé à traverser en toute hâte la bande de territoire sauvage qui séparait les provinces de Thandara et de Schohira, apportant des informations qui étaient susceptibles de changer la destinée du Westermarck tout entier.

, Je traversais la rivière de l'Epée à l'aube, pataugeant dans le cours d'eau peu profond, lorsque je fus hélé par une sentinelle postée sur l'autre rive. Lorsqu'il vit que je venais du Thandara, il s'écria: -Par Mitra! Ce qui t'amène doit être urgent pour que tu traverses directement le pays des Faucons plutôt que de faire le détour par la route.

La province de Thandara était en effet séparée des autres provinces de l'Est par une bande de terre encore sauvage, mais où on ne trouvait aucun Piete. Une piste la traversait, menant jusqu'aux Marches bossoniennes et, de là, elle donnait sur les autres provinces.

I..:homme voulut que je le renseigne sur ce qui se passait en Thandara, car il me jura qu'en Schohira, on ne savait rien de précis.

Je lui dis que je ne savais que peu de chose, revenant tout juste d'une longue mission de reconnaissance dans les contrées pictes, et que je voulais juste savoir si Hakon, fils de Strom, se trouvait au fort. Cela car 405je ne savais pas la tournure que prenaient les événements en Schohira et je voulais mieux connaître la situation avant de parler.

I.:homme me dit qu'il n'était pas au fort, mais dans la ville de Schondara, qui se trouvait à quelques miles à l'est.

-J'espère que le Thandara va soutenir Conan, dit-il, accompa gnant ses propos d'un juron, car je te dis tout de suite que nous sommes proches de ses idées. En ce moment même notre armée est derrière Schondara, attendant l'offensive de Brocas de Torh, et s'il n'était pas nécessaire de surveiller ces satanés Pictes, nous y serions tous.

Je ne dis rien, mais j'étais surpris, car Brocas était le seigneur de la province de Conawaga, pas du Schohira, qui était gouvernée par le seigneur Thespius de Kormon. Je savais que Thespius était en Aquilonie, où il prenait part aux combats de la guerre civile qui faisait rage là-bas, et je me demandai pourquoi Brocas n'y était pas lui aussi.

Après avoir emprunté un cheval au fort, je poursuivis ma route jusqu'à Schondara, qui était une agréable cité pour un village de frontière, avec ses maisons bâties en rondins bien taillés, dont quelques unes étaient peintes, mais elle n'était entourée ni d'un fossé ni d'une palissade, ce qui était étrange pour moi. Car nous autres de la province de Thandara, nous bâtissons nos habitations en vue de les défendre, et même s'il n'y avait pas le moindre village dans toute la province.

On m'expliqua dans la taverne que Hakon, fils de Strom était parti à la rivière Orklay où campait l'armée des miliciens du Schohira, mais qu'il serait prochainement de retour. Affamé et épuisé, je pris mon repas dans la grande salle de l'auberge, puis me couchai dans un coin et dormis. Et j'étais encore assoupi ainsi lorsque Hakon, fils de Strom, revint, peu avant le crépuscule.

C'était un homme grand et longiligne, aux larges épaules, comme la plupart des hommes de l'Ouest. Il était vêtu d'une veste de chasseur en daim, d'un pantalon à franges et de mocassins, tout comme moi.

Lorsque je me présentai et que je lui dis que je devais m'entretenir avec lui, il m'examina avec attention, et me pria de m'asseoir avec lui à une table dans un coin de la taverne, où l'aubergiste nous apporta des chopes d'ale.

-Quelle est la nouvelle que tu viens m'apporter? me demanda t-il.

-Rien n'a filtré jusqu'ici de la situation présente en Thandara? 406-Rien de sûr; uniquement des rumeurs.

-Très bien. Voici le message que je suis chargé de t'apporter de la part de Brant, fils de Drago, gouverneur de Thandara, et du conseil des capitaines: ((Le Thandara prend parti pour Conan et se tient prêt à aider ses alliés et à défier ses ennemis. » A ces mots, l'homme sourit et soupira comme s'il était soulagé, puis il saisit chaleureusement ma main brune entre ses doigts rugueux.

-Bien! s'exclama-t-il. Un doute vient de se dissiper de mon esprit. Nous savions que quel que soit le côté vers lequel Thandara pencherait, ce serait une décision avec laquelle il faudrait compter. Nous avons des ennemis de tous les côtés et nous craignions une attaque venue du Sud, par le pays des Faucons, au cas où le Thandara serait resté fidèle à Namedides.

-Quel homme en Thandara pourrait oublier Conan ? dis-je. Il est vrai que je n'étais qu'un enfant quand j'étais en Conajohara, mais je me souviens de lui quand il était coureur des bois et éclaireur là-bas.

Lorsque son coursier est arrivé en Thandara pour nous informer que Conan s'attaquait au trône et demandait notre soutien mais pas de volontaires, car il savait que nous avions besoin de tous nos hommes pour garder nos frontières -, nous n'avons répondu que cette simple phrase: ((Dis à Conan que nous n'avons pas oublié le Conajohara. >> Le baron Attalius a franchi les marches peu de temps après afin de nous écraser, mais nous lui avons tendu une embuscade dans la bande de terre sauvage qui sépare nos deux provinces et nous avons taillé son armée en pièces. Les grands arcs de ses archers bossoniens n'ont servi à rien; nous les avons attaqués à l'abri d'arbres et de fourrés puis, nous rapprochant pour le corps à corps, nous leur sommes tombés dessus et les avons taillés en pièces à coups de haches de guerre et de couteaux. Nous avons repoussé les restes de son armée au-delà de la frontière et je pense qu'ils ne vont pas oser attaquer le Thandara une nouvelle fois de sitôt.

-J'aimerais pouvoir en dire autant du Schohira, dit l'autre sur un ton sinistre. Le baron Thespius nous a fait savoir que nous pouvions faire ce que bon nous semblait. Lui s'est déclaré en faveur de Conan et a rejoint l'armée rebelle. Mais il ne nous a pas demandé de lever des troupes.

» Il a en revanche quitté le fort avec ses troupes, et ce sont les trappeurs qui constituent désormais la garnison. Puis Brocas s'est déclaré contre nous. Au moins neuf habitants sur dix en Schohira sont pour Conan. Quant aux loyalistes, soit ils restent silencieux, soit ils se sont enfuis en Conawaga, jurant qu'ils reviendraient pour nous égorger

Dans la province de Conawaga, Brocas et les grands propriétaires terriens sont en faveur de Namedides, et ceux qui soutiennent Conan ont peur de parler

J'acquiesçai. Je m'étais rendu en Conawaga avant la révolte et je savais comment les choses se passaient là-bas. C'était la plus riche, la plus grande et la plus peuplée des provinces du Westermarck, et il n'y avait que là qu'on trouvait une assez importante caste - toutes proportions gardées - de nobles possédant des terres

-Ayant maté la sédition au sein de sa population, dit Hakon, Brocas songe à soumettre le Schohira. Je pense que ce gros imbécile joufflu caresse l'espoir de régner sur le Westermarck tout entier en tant que vice-roi de Namedides. Il a fait traverser la frontière à ses hommes d'armes aquiloniens, ses archers bossoniens et à ses loyalistes du Conawaga, et ils sont à présent en train de camper à Coyaga, dix miles après la rivière Orklaga. Nous ne savons pas quand il marchera sur nous

Ventrium, où se trouve notre armée, est remplie de réfugiés accourus des régions orientales qu'il a dévastées

)) Nous ne le craignons pas. Il doit traverser l'Orklaga pour pouvoir nous frapper et nous avons fortifié la rive occidentale et bloqué la route que sa cavalerie devra nécessairement emprunter. Nous sommes inférieurs en nombre, mais il aura fort à faire

-Voilà qui a rapport avec ma mission, dis-je. Je suis autorisé par le gouverneur de Thandara à offrir les services de cent cinquante rangers du Thandara. Nous ne nous attendons à aucune attaque venant de l'Aquilonie et nous pouvons détacher cet effectif de notre guerre contre les Pictes du clan de la Panthère

-Excellent! dit-il. Lorsque le commandant du fort apprendra cela ..

-Quoi ? répondis-je. Tu n'es pas le commandant? -Non, répondit-il. C'est mon frère, Dirk, fils de Strom

-Si j'avais su cela, c'est à lui que j'aurais remis mon message, dis-je. Mais Brant, fils de Drago, pensait que tu étais le commandant

Enfin, ce n'est pas bien grave

-Encore une chope d'ale, dit Hakon, puis nous nous mettrons 408en route pour le fort afin que Dirk puisse entendre le message de ta propre bouche

Je compris alors que Hakon n'était effectivement par le genre d'homme qui pouvait commander un avant-poste fortifié, car s'il était brave et fort, il était trop téméraire et avait un côté bien trop insouciant et bon vivant

-Qu'en est-il de la noblesse terrienne? demandai-je, car même si celle-ci est moins nombreuse en Schohira qu'en Conawaga, ils étaient tout de même un certain nombre

-Ils ont franchi la frontière pour aller rejoindre Brocas, répondit-il. Tous excepté le seigneur Valerian. Son domaine jouxte la limite de la ville. Celles des autres seigneurs sont à l'est de la ville. Lui seul est resté, a congédié ses serviteurs et ses soldats gundermen, et a promis de rester calme dans la demeure des Valerian, sans prendre parti. Il est seul dans sa demeure, qui se trouve au sud de la ville, à l'exception de quelques domestiques. Nul ne sait où sont partis ses soldats. Mais il les a renvoyés. Nous avons été soulagés quand il a déclaré sa neutralité, car il est l'un des rares hommes blancs que les Pictes sauvages acceptent d'écouter. S'il lui était venu à l'idée de les agiter et de leur faire attaquer nos frontières, nous aurions eu bien du mal à nous défendre contre les Pictes d'un côté et Brocas de l'autre

)) Nos plus proches voisins pictes, les Faucons, ont beaucoup d'estime pour lui; et même les Pumas et les Tortues ne lui sont pas hostiles. Et on dit même qu'en plus de cela il peut rendre visite à la tribu du Loup et en ressortir vivant

Si cela était vrai, c'était vraiment étrange, car la férocité de la tribu confédérée connue sous le nom de tribu du Loup était connue de tous. Ils vivaient à 1 'ouest, au-delà des terrains de chasse des trois tribus que Hakem avait mentionnées précédemment. D'une manière générale, ils se tenaient à l'écart de la frontière, mais l'éventualité d'une invasion des Loups était une menace qui pesait perpétuellement sur les frontières du Schohira

Hakon releva la tête comme un homme de grande taille, chaussé de bottes, vêtu d'un pantalon serré et d'une cape écarlate entrait dans la grande salle

-Voici justement le seigneur Valerian, dit-il

Je levai les yeux et bondis instantanément sur mes pieds

409-Cet homme? m'exclamai-je. J'ai vu cet homme la nuit dernière, de l'autre côté de la frontière, dans un camp des Faucons, en train d'assister au sacrifice d'un prisonnier de guerre! L'homme se tourna vers moi et blêmit. Ses yeux flamboyaient comme ceux d'une panthère. Puis il lâcha sur un ton féroce: -Va au diable! Tu mens! Il écarta sa cape et saisit la poignée de son épée, mais avant qu'il puisse dégainer, j'étais sur lui et l'avais entraîné au sol. Il poussa un rugissement et tenta de planter ses dents dans ma gorge ; n'y parvenant pas, il me saisit la gorge à deux mains. Des pas retentirent, puis on nous sépara, des hommes maintenant fermement sa seigneurie qui haletait, vert de rage, et tenait toujours entre ses doigts le foulard qu'il avait arraché de mon cou

-Si ceci est la vérité ... , commença Hakon

-C'est la vérité, m'exclamai-je. Regardez, là! Il n'a pas encore eu le temps d'effacer les marques de peinture sur sa poitrine! Son pourpoint et sa chemise avaient été arrachés pendant l'échauffourée, et là, faiblement visible sur son torse, on apercevait le symbole du crâne, celui que les Pictes peignent lorsqu'ils sont sur le point de livrer la guerre aux hommes blancs. Il avait tenté de nettoyer sa peau, mais les pigments qu'utilisent les Pictes partent difficilement

-Conduisez-le dans une cellule, dit Hakon, les lèvres exsangues

-Rends-moi mon foulard, dis-je, mais sa seigneurie me cracha dessus et glissa mon foulard dans sa chemise

-Quand tu le retrouveras, ce sera sous la forme d'un nœud coulant passé autour de ton cou de rebelle, ragea-t-il, puis les hommes s'emparèrent de lui et l'emmenèrent

III u fort, nous trouvâmes un homme qui annonça qu'il ferait passer la réponse à mon message en Thandara, où il avait de la famille. Je déclarai donc que je resterai en Schohira. Des éclaireurs nous apprirent que Brocas était toujours dans son campement à Coyaga et ne montrait aucun signe de vouloir marcher sur nous, ce qui me fit conclure qu'il attendait que Valerian conduise ses Pictes de 410l'autre côté de la frontière pour prendre ainsi les hommes du Schohira en tenaille. Valerian avait été placé dans une cellule- une petite cabane de rondins - et il n'y avait avec lui qu'un autre prisonnier, un homme dans la cellule voisine de la sienne, qu'on avait arrêté pour avoir bu et s'être battu dans la rue. Valerian ne disait rien, se contenant de rester dans un coin à se ronger les ongles, avec ses yeux de fauve

Je dormis dans la taverne cette nuit-là, dans une chambre à l'étage. Durant la nuit, je fus réveillé alors que quelqu'un forçait ma fenêtre; je me redressai dans mon lit et demandai de qui il s'agissait

L'instant d'après quelque chose se jetait sur moi depuis les ténèbres, puis un morceau d'étoffe fut passé autour de mon cou et on commença à le tordre pour m'étrangler. Je cherchai ma hache à tâtons et assenai un coup. La créature s'écroula. Une fois que j'eus fait de la lumière, j'aperçus la créature simiesque et difforme qui gisait sur le sol et je la reconnus: il s'agissait d'un chakan, une de ces créatures à demi humaines qui vivent dans les profondeurs des forêts, et sont capables de renifler une piste comme un limier. La chose tenait toujours mon foulard dans ses mains contrefaites, et c'est comme cela que je sus que c'était le seigneur Valerian qui l'avait lancé à mes trousses

Hakon et moi nous précipitâmes à la cellule et nous trouvâmes le gardien mort et égorgé. Sa seigneurie avait disparu. L'ivrogne dans la cellule voisine était presque mort de peur, mais il nous expliqua qu'une femme à la peau sombre simplement vêtue d'un pagne s'était approchée du gardien qu'elle avait regardé droit dans les yeux

L'homme avait alors paru plonger en transe. La femme avait alors pris le couteau du fourreau de la sentinelle et lui avait tranché la gorge avec, puis avait libéré Valerian. Et il y avait une créature monstrueuse avec elle, mais celle-ci était restée tapie en retrait. C'est comme ça que nous sûmes que la femme était la maîtresse de Valerian, une métisse piete, grâce à laquelle il avait pu s'imposer auprès des Pictes; certains disaient qu'elle était la fille du vieux Goragh. L'ivrogne avait feint le sommeil et ils l'avaient donc laissé en vie. Mais il les avait entendus dire qu'ils se rendaient vers une certaine cabane sur la rivière du Lynx, à quelques miles de la ville, pour y retrouver ses serviteurs et ses Gundermen qui se cachaient là-bas, puis traverser la frontière et revenir avec les Faucons, les Pumas et les Tortues pour nous couper la gorge

411Mais la femme lui avait dit que ces tribus n'oseraient jamais aller au combat avant d'avoir consulté le sorcier qui vivait dans le marais du Spectre et il avait dit qu'il allait faire en sorte que le sorcier leur dise d'entrer en guerre

Donc ils s'enfuirent. Puis Hakon réveilla une dizaine d'hommes

Nous le suivîmes et attaquâmes les Gundermen dans la cabine sur la rivière du Lynx, tuant la plupart d'entre eux. Plusieurs de nos hommes furent cependant tués, et Valerian et une dizaine de ses hommes parvinrent à s'enfuir

Nous nous lançâmes à leurs trousses et, dans une succession de combats et d'escarmouches, nous en tuâmes plusieurs autres, puis tous nos hommes moururent, Hakon et moi-même exceptés. Nous suivîmes la trace de Valerian jusque de l'autre côté de la frontière, dans un campement de guerriers près du marais du Spectre, où les chefs étaient venus consulter le sorcier, un chaman appartenant à la race qui avait précédé les Pictes

Nous suivîmes Valerian dans le marais alors qu'il allait donner des instructions secrètes au chaman et Hakon resta sur la piste pour tuer Valerian tandis que je me glissais dans le camp pour y tuer le sorcier. Mais nous fûmes tous les deux capturés par le sorcier, qui donna son accord pour la guerre, et donna aux Pictes un effroyable pouvoir magique qu'ils allaient pouvoir utiliser contre les hommes blancs, et les hommes des tribus partirent en hurlant vers la frontière

Mais Hakon et moi parvînmes à nous échapper et à tuer le sorcier, puis nous poursuivîmes les Pictes, arrivant à temps pour pouvoir utiliser le pouvoir magique contre eux et les mettre en déroute.